CHAPITRE XIIL
Si les progrès de Frileuse étaient rapides dans Tordre intellectuel, ils Tétaient beaucoup moins dans Tordre moral, comme Jacques ne manquait pas de le constater. Elle montait bien parfois de quelques crans, aux yeux mêmes du sévère critique, mais le progrès ne restait pas acquis, et subitement, à propos de rien ou de presque rien, il arrivait ce que miss Pratique appelait (( les dégringolades de Frileuse » .
C'était réellement décourageant ! — Approcher du sommet, toucher presque à la perfection, et se voir à bas, sans qu'on ait pu crier gare! Ces jours-là, Frileuse rentrait au château dans un état voisin de l'exaspération. Hilarion et Vénérande recevaient les éclaboussures extérieures, et Jacques était déclaré ^ coupable dans le for intérieur de la petite personne.
S'il n'avait pas attiré Tattention sur elle, s'il n'avait pas relevé cette parole en Tair, s'il n'avait pas souri surtout (les sourires de Jacques, sourires pleins d'ironie dans leur réserve malicieuse, lui étaient au-
tant d'écueils), la catastrophe ne serait point arrivée.
Vraiment il était haïssable. 11 fallait que cet enfantillage prît fin. Elle ferait porter le Comte Noir au grenier, et elle délogerait à tout jamais sa ressemblance de ce petit coin de son cœur, qu'il occupait depuis trop longtemps.
Pourquoi donc alors tant se préoccuper de ses goûts et de ses opinions ? Pourquoi avoir renoncé aux valses et aux morceaux à la mode, qui résonnaient si brillamment déjà sous ses petits doigts nerveux, pour se vouer exclusivement à l'étude de Beethoven ?
Parce que si Jacques était un dilettante éclairé, il se montrait fort exclusif; il n'aimait que les vieux maîtres, Beethoven en particulier, et souvent, les soirs d'hiver, en attendant la lampe, a entre chien et loup n, il priait Mauve de lui donner concert pour lui seul.
Mauve savait ce que cela voulait dire, elles an daiite, les rondos^ les menuets^ les adagios et les finales se succédaient l'un après Tautre, sans qu'il dît jamais : « C'est assez. »
Oui, ce cœur dur aimait passionnément Beethoven. 11 l'aimait mieux, disait-il, sur le vieux piano de la Châtaigneraie, auquel Mauve savait donner une âme, que dans les plus beaux concerts parisiens. Là, une foule gênante, turbulente, inintelligente parfois. Ici le calme et le recueillement dans l'auditoire, et le respect pour le compositeur, sous les doigts de l'interprète. Pas. de fusées de notes éblouissantes, pas
i58 LA PUPILLE d'uILARION.
d'exercices gymnastiques, pas de ces casse- cou qui font ouvrir les yeux tout grands au public, mais un jeu simple, touchant, plein de charme.
Frileuse s'était donc mise à étudier Beethoven avec Tardeur qu'elle savait apporter aux choses qui lui plaisaient, et ce matin-là, seule dans la salle d'étude, en attendant Mauve, elle répétait avec goût un bel and an te du grand maître.
« Ah ! ah ! c'est la petite reine, dit Jacques, qui entrait en fredonnant les dernières mesures. Mille pardons de vous avoir troublée, Mademoiselle, mais je ne vous croyais pas en état de vous mesurer avec Beethoven, et je pensais trouver ma cousine au piano. ))
Frileuse rougit de ce qui lui semblait une louange hyperbolique.
« Vous faites bien de l'honneur par cette confusion à une pauvre écolière, dit-elle.
— Oh ! je ne m'y serais pas trompé longtenips. » Jacques restait fidèle en toute occasion au système
de franchise un peu rude qu'il avait adopté à l'égard de Frileuse.
La jeune fille se mordit les lèvres. La revanche du compliment ne s'était pas fait attendre.
a Certes, dit-elle, je n'ignore pas que mes doigts sont encore fort rebelles.
— Oh I je ne me soucie guère des doigts. Je ne sais pas même si votre maîtresse en a de bien merveilleux,
et néanmoins personne ne joue comme elle, à mon sens du moins. Le chant, l'expression, la traduction aussi fidèle que possible de la pensée du maître, voilà en quoi Mauve excelle.
— Je m'efforçais de la copier en jouant ce bel andante, reprit Frileuse un peu timidement.
— Vous êtes dans Terreur ; ce n'est pas là une affaire d'imitation, mais de sentiment personnel. »
c( Me prend-il pour une serinette? se demanda Frileuse, quand son contradicteur se fut éloigné en répétant :
« Je donnerais tous les doigts du monde pour une nuance à propos. -»
(c Mais j'espère bien avoir une âme à moi aussi. Il me dit souvent que Mauve est une âme harmonieuse; je n'ai pas sa douceur, je le sais; ce n'est pourtant pas une raison pour me traiter comme faisait ce concile,qui refusait une âme aux femmes. C'est lui-même qui nous a raconté cela l'autre jour, y^
Et Frileuse ferma le livre de sonates d'un air de fort mauvaise humeur. Désormais Beethoven était condamné. Jacques n'avait-il pas dit d'un air ironique, tout en feuilletant les livres épars sur le piano :
« On peut être en état de jouer un morceau brillant, avec des variations à l'infini sans jamais arriver à bien rendre une seule des plus simples inspirations du maître sublime, y)
Ce jour-là, Frileuse baissa de quelques crans, les le-
çons s'en ressentirent, tout alla de travers, et Brown et Tine-Tine, qui étaient venus chercher leur jeune maîtresse, ne reçurent pas les témoignages d'amitié auxquels ils étaient habitués, sous forme de biscuits et de morceaux de sucre.
Le soleil était encore élevé au-dessus de l'horizon lorsque la petite châtelaine rentra dans le sombre manoir. Mais au lieu de prendre la longue allée de platanes pour éviter la chaleur, elle s'en vint tout droit par la pelouse ensoleillée, sans souci des chauds rayons qui lui caressaient le visage, sans même se donner la peine d'ouvrir son ombrelle.
C'était une bien petite ombre en vérité que celle qui passait rapidement à sa suite !
(( Et cependant, disait-elle, je suis encore moins que cette ombre à ses yeux ! »
(( Rentrez bien vite, mon bijou, cria Vénérande, qui s'abritait sur le perron, avec son écharpe de crêpe de Chine. Vous allez encore gagner la migraine, ou tout au moins vous hâler les joues. »
Frileuse haussa les épaules. Que lui importait ? Ce n'est pas le soleil qui noircit les âmes !