CHAPITRE XIV
Après le départ de son élève, Mauve alla recevoir la visite du docteur dans le salon d'été de la Châtaigneraie. On appelait ainsi une petite tonnelle, recouverte de verdure, où l'églantier des bois disputait la place au jasmin et au chèvrefeuille. Pour sièges, un banc de gazon circulaire, entourant une table de bois rustique ; pour égayer la vue, de joyeuses échappées sur les prés pleins de fleurs, et sur la vallée inondée de lumière.
(( Je suis donc en quarantaine aujourd'hui, que vous me faites interdire l'entrée de la maison, dit le docteur.
— J'ai pensé que nous serions mieux ici, répondit Mauve, et mon père qui viendra nous rejoindre, au sortir de l'usine, sera bien aise de se retrouver en plein air, pour finir la journée.
— Vous avez toujours de bonnes raisons à donner, mademoiselle Mauve, et je vous admire de penser à tout à la fois. Pour moi, je suis un vieil étourdi, et uu
vieil égoïste, qui plus est. Je m'assieds au premier endroit venu, quand je suis fatigué, et je ne pense pas à m'inquiéter des autres.
— Vous venez de loin sans doute ?
— De par de là le pont Morand, pour voir ces pierres druidiques que je ne connaissais pas encore, et dont je me méfiais, je Tavoue.
— Eh bien ?
— Eh bien! chère demoiselle, il faisait grand chaud, j'ai avalé la poussière épaisse delà route, sans trouver une goutte d'eau pour me rafraîchir.
~ Pauvre docteur ! Vous allez avoir votre grog, soyez tranquille.
— Oh ! ne vous dérangez pas. Tout le long du chemin, je me suis exhorté à la patience, en voyant les liserons blancs et roses pencher leurs petites têtes d'un air résigné, sous les rayons brûlants du soleil. Ils avaient encore plus soif. que moi, je vous en réponds.
— Croyez-vous? Mais comme nous ne pouvons servir des grogs à toute la création, vous me ferez le plaisir, cher docteur, de prendre le vôtre sans aucune arrière-pensée de remords. Il est au kirsch, et le kirsch est dje la façon de Francine, vous savez. Nous dédaignons ici les produits de la Forêt-Noire.
— Cette maison est pleine de marchandises de contrebande, dit le docteur d'un air grave, et vous verrez que, si je deviens jamais malade à mon tour, je suis
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capable d'envoyer chercher mes produits à la pharmacie de la Châtaigneraie. Ah ça! mademoiselle Francine, ces délicieux parfums qui nous arrivent par la fenêtre sont-ils encore un tour de votre façon ?
— Non, docteur, répondit la jeune fille en riant, et, qui plus est, ils défient toute contrefaçon. La giroflée rouge, que vous voyez là-bas en massif, et le réséda qui l'entoure, ont jusqu'ici gardé leur secret. Jacques, cria-t-elle tout à coup, en écartant le rideau de plantes grimpantes, qui masquait l'entrée de la tonnelle, veux-tu un grog?- Il n'y a qu'à parler.
— Volontiers, petite sœur, mais à qui ou à quoi dois-je cette bonne aubaine? répondit Jacques qui franchit d'une seule enjambée le massif en question.
— Avez-vous été au dolmen, au moins? demanda le docteur en menaçant du doigt le nouvel arrivant.
— Au dos le mène, comme disent certaines personnes du pays? Pas aujourd'hui, du moins. Bonjour, cher docteur, j'aurais dû commencer par là. Combien avez-vous tâté de pouls depuis ce matin ?
— La santé de notre petit royaume médical ne laisse rien à désirer, répondit le docteur ; j'ai donc quitté le siège de mon gouvernement, et je suis parti incognito pour aller savoir des nouvelles de cette grosse pierre brute du plateau Morand, qui se donne des airs d'autel gaulois, avec son support de pierres verticales. Mais, franchement, je doute de l'authenticité.
— Ah ! docteur, reprit Jacques, en faisant mine de se retirer, si vous attaquez nos souvenirs historiques, je m'en vais.
— Restez, mon cousin, dit Mauve qui n'avait pas encore parlé ; voilà un tabouret pour vous.
— Mais c'est la sellette que vous m'offrez là, chère cousine, répondit Jacques en s'asseyant sur le tabouret. De quoi m'accuse-t-on ?
— De bien des choses, peut-être.
— C'est beaucoup î En Auvergne, a-t-on dit autrefois, c'est être innocent que de n'avoir commis qu'un crime.
— Docteur, vous l'entendez, quelle morale !
— Ne vous hâtez pas de jeter le blâme sur mes paroles, ma cousine ; vous vous en repentiriez ; je connais tout votre respect pour l'illustre Fléchier. C'est lui qui a avancé la maxime ci-dessus, en parlant des Grands-Jours d'Auvergne.
— A la bonne heure, vous m'en direz tant ! Mais voilà qui nous ramène tout droit au sujet que j'avais en tête. Les Barbanfaine, si je ne me trompe, ont eu leur chapitre terrible dans l'histoire des Grojids- Jours,
— Et de quoi me suis-je rendu coupable à l'égard de cette illustre famille ? Aurais-je, sans le savoir, commis quelque crime de lèse-Barbantaine ?
— Mon ami, il y a deux ans que cette pauvre enfant est venue à nous...
— Mauve, je vous arrête déjà ; il s'agit encore de mademoiselle Frileuse ; si vous voulez que je prenne au sérieux ce que vous allez dire, effacez, au.moins de votre discours cette épithète de pauvre^ qui sonne mal, lorsqu'elle est accolée au nom de l'unique héritière d'une fortune de dix ou douze millions, pour le moins.
— Jacques, on ne vit pas de pain ou de brioche seulement. On vit de tendresse, de lumière et de vérité. Je vous déclare que je trouve fort misérable, au sein de son opulence, cette jeune fille, sans mère, sans père, sans parents, sans autre appui moral que le dévouement bizarre . de cet étrange tuteur, qui n'a su rien lui apprendre de ce qu'il faut connaître. Oui, quand elle est venue à nous, avec ses emportements d'enfant gâtée, ses boutades enfantines, ses aspirations vers quelque chose qui lui manquait, et dont elle ne se rendait pas compte, elle m'a fait pitié ;^ j'ai cru voir une pauvre petite plante privée de la rosée du ciel, et que la soif dévorait. J'ai été heureuse de pouvoir lui donner quelques gouttes d'eau ; elles ont produit au centuple, Dieu merci.)
— Ce ne sont pas des gouttes, mais des averses, qu'il faudrait à ce petit volcan, qui déverse sa lave, dans tous les sens, et sans crier gare encore. Quant à ce centuple dont vous parlez, il ne me saute pas aux yeux comme à vous, ma pauvre cousine.
- Vous manquez d'indulgence, Jacques.
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— Je n'accuse pas vos soins, Mauve ; je n'accuse que le terrain pierreux oh vous avez semé. Elle a beau grandir, votre Frileuse, aussi peu que possible, il est vrai, ajouta-t-il non sans malice, elle manque toujours d'équilibre. Il y a en elle quelque chose de mal fondu, et vous savez comme j'aime l'harmonie ! Je me figure, en la voyant, entendre un brillant morceau de musique, dont l'idée principale est bonne, mais où résonnent tout à coup des dissonnances bizarres, qui blessent ma délicatesse d'oreille. — Ces inconséquences, ces accès de révolte à propos de tout, ces retours imprévus, ces repentirs soudains, ces désespoirs sans motif, tout cela me déplaît, je l'avoue, et je ne puis comprendre (croire, il le faut bien) que vous, la plus raisonnable des femmes, vous vous soyez engouée de cette petite fée lutine. Mais voilà une analyse bien longue de mademoiselle Frileuse. J'en demande pardon au docteur, pour lequel le sujet n'a pas grand intérêt.
— Oui, reprit Mauve avec un soupir ; elle n'a rien à gagner à votre analyse, savant chimiste de l'âme ; il y a en elle trop d'éléments disparates, je le sais, mais tout cela se fondra un jour, et elle deviendra aussi remarquable dans l'ordre moral qu'elle l'est déjà dans Tordre physique. Laissez-moi seulement le temps de fixer cette pensée vagabonde, et alors je soumettrai de bonne grâce ma pauvre petite à votre sévère dissection.
— Combien d'années vous -faudra-t-il pour compléter celle éducation, ma pauvre Mauve ? Nous ne sommes plus au temps des patriarches, où la longévité de la vie humaine vous aurait donné les loisirs nécessaires à une pareille tâche. Mais j'en reviens à Tordre physique. Ainsi vous persistez à la trouver jolie, cette petite fée ?
— Fée est le mot, Jacques, elle a le charme, la magie et la grâce. J'en appelle au docteur qui a dû la regarder avec des yeux sans prévention.
— J'avoue, dit le docteur, en essuyant soigneusement ses lunettes, et en les plaçant sur son nez, comme pour voir plus clair dans la question, que la première fois qu'elle m'est apparue, elle me fit réellement l'effet d'une petite fade^ avec ses épais cheveux d'or, couronnés de verveine comme ceux de nos anciennes druidesses.
— On voit bien que vous revenez du dolmen, savant docteur, mais je vous dirai, pour votre gouverne, que mademoiselle Frileuse, toute Barbantaine qu'elle se nomme, n'est pas une Arverne, à peine une Gauloise. J'ai entendu raconter que cette jeune personne est née dans le pays de l'excentricité et des dollars, dans je ne sais quel Etat de la libre Amérique. N'est-il pas vrai, Mauve?
— Je sais que sa mère était Américaine, voilà tout.
— On la prendrait volontiers pour une créole, dit le docteur. Je vous assure, Jacques, que je suis bien
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près de partager Tavis de mademoiselle Mauve sur la petite fée en question. Elle est étrange, c'est vrai, d'allures singulières, mais si vraie (charme rare), si vivante, si animée ! Ces accès de gaieté inattendus, ces explosions de jeunesse, auxquels se mêlent tout à coup de petits nuages de sensibilité, cette belle humeur insouciante et folle, qui brille subitement comme un rayon de soleil entre deux ondées, voilà de quoi ensorceler un pauvre vieux docteur, qui ne se vante pas d'être un sage de la Grèce. Jacques, cette enfant dont vous faites fi, sera tout bonnement une sirène, une enchanteresse.
. — Dieu l'en préserve, dit Jacques^ en faisant mine de se signer, et Dieu nous en préserve aussi ! Les sirènes sont de fort mauvaises créatures, s'il faut en croire le dernier numéro de la Revue Britannique^ qui leur prête les plus noirs maléfices. Précisément, docteur, on les représente dans cet article avec des cheveux d'un or sombre, tirant sur le roux, la nuance exacte de Frileuse.
— Vous l'avez donc plus étudiée que vous ne voulez nous le faire croire, dit le docteur en souriant malicieusement. Savez-vous que ma gouvernante, qui m'a toujours un peu fait l'effet d'une diseuse de bonne aventure, assure que cette fée, ce lutin, cette sirène, cette fleur, ce papillon, tout ce que vous voudrez, épousera un jour.... monsieur Jacques Salvage, ici présent.
— C'est me faire bien de l'honneur, dit Jacques d'un air contraint, en fronçant les sourcils, par un mouvement qui lui était habituel, lorsque les choses n'allaient pas à son gré ; mais nous ne sommes plus au temps de la mythologie ; on n'épouse pas une fleur ou un papillon, Dieu merci! Et mademoiselle Frileuse, eût-elle dans ses deux mains ouvertes tous les trésors de ses ancêtres, pour me les offrir avec la grâce que vous vous plaisez à lui reconnaître, je dirais : « non », autant de fois non, qu'il en faudrait pour vous convaincre.
— Enfin, chacun son goût, dit le docteur en reprenant sa canne. D'ailleurs, elle est beaucoup trop riche et trop noble : double inconvénient pour un modeste plébéien comme vous. Mais vous pourriez faire plus mal! »
Jacques se leva brusquement, pour accompagner le docteur. Quant à Mauve, elle avait les yeux baissés sur son ouvrage, mais son aiguille ne paraissait pas si animée que de coutume.
Quand Jacques revint, il s'assit silencieusement auprès de sa cousine. Tout à coup il partit d'un éclat de rire qui n'avait rien de naturel.
« Cher vieux fou de docteur ! dit-il comme Mauve le regardait d'un air étonné, quel entêtement il y met ! Mieux que jolie, répétait-il en s'en allant, mieux que belle, charmante et captivante au plus haut degré ! Et les irradiations de ses prunelles vertes ! Et
l'éclat humide de ses grands yeux naïfs ! C'est un feu allumé derrière deux émeraudes transparentes ! Et patati, et patata ! — Qui m'aurait jamais dit que le docteur fût un être si romanesque ? En vérité, chers amis, laissez-moi le temps ! Je vous promets de la regarder à la première occasion ! »
Généreuse Mauve ! imprudent docteur ! Pourquoi donc attirer les regards de Jacques sur une heauté devant laquelle il refuse obstinément d'ouvrir les yeux?