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CHAPITRE XV

Depuis le déjeuner, Frileuse restait maussadement enfouie au fond d'un grand fauteuil, dans le coin le plus reculé et le plus sombre de la vaste bibliothèque.

Déjà, au repas du matin, on n'avait pu lui arracher un mot.

« Qu'a-t-elle donc ? se demandait Vénérande alarmée, serait elle malade? Si elle n'était que contrariée, on le saurait bien vite, car elle n'a pas coutume d'user avec nous de contrainte ni d'aucune dissimulation. »

Et la brave fille avait transporté son métier à tapisserie auprès de la petite boudeuse, pour être plus à portée de lui donner ses soins, en cas d'indisposition subite, ou tout au moins pour essayer de la distraire.

Vain espoir, quant à ce dernier point ! Frileuse n'avait pas tourné les yeux un seul instant vers la fenêtre où s'abritait le métier. On aurait même pu

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croire qu'elle dormait, tant son innmobilité était grande, si parfois, à travers ses paupières entr'ouvertes à demi, on n'avait vu son regard se diriger vers le plafond.

Etait-ce le ciel, que ce regard allait chercher au delà du châtaignier noirci par les siècles ?

Hélas ! nous devons le dire, -Frileuse n'avait pas la consolante habitude de chercher Dieu dans ses pensées. — C'était alors la petite créature la plus terrestre qu'on pût voir.

Non, elle contemplait tout simplement d'un air de profond ennui les blasons variés, contenus entre chaque cloison du bois sculpté et doré. Ce riche damier, qui s'étale au plafond de la bibliothèque, était pour ainsi dire le Livre d'or de la famille. Toutes ses grandes alliances étaient relatées là en or, en argent, en sable, en vair, sinople ou azur.

(( Chez les Barbantaine, affirmait Hilarion, il n'y a jamais eu de mésalliance; jamais un fiancé ou une fiancée n'a apporté moins de vingt quartiers de noblesse. »

Frileuse se souvenait d'avoir étudié dans son enfance tous ces petits carrés aux couleurs éclatantes, qui lui semblaient alors un jouet comme un autre.

Grâce à ce plafond historique, elle était devenue très-forte en blason, « science qu'il n'est pas permis à une demoiselle de Barbantaine d'ignorer », disait son tuteur.

Pour la perfectionner dans l'art héraldique, il n'avait pas dédaigné de fabriquer de ses propres mains une sorte de jeu d'oie, où se trouvaient répétés les carreaux et les losanges de la bibliothèque^ Le puits j ce lieu de pénitence, destiné au joueur maladroit, était seul privé d'armoiries et d'emblèmes ; aussi, Hilarion et Vénérande considéraient-ils comme un grand malheur d'y être envoyés par les hasards du jeu.

Mais il y avait longtemps que jeux et études de ce genre avaient pris fin pour l'indépendante élève ; au moment où nous sommes, elle ne regardait plus qu'avec une sorte d'inimitié sourde cet aigle au plumage doré, qui se répétait fièrement aux quatre coins de la bibliothèque, et qui, les ailes éployées, semblait toujours prêt à prendre son essor vers les régions supérieures

a Que ne se décide-t-il enfin à s'envoler, cet insipide oiseau, murmurait la boudeuse, et qu3 ne puis-je m'échapper à sa suite I »

Petite Frileuse, regardez donc par la fenêtre. A l'heure qu'il est, le soleil de juin répand sur vos domaines ses splendeurs rayonnantes. Après les grandes allées du parc à la française, qui couvre le plateau, après ses buis taillés en boules, en cônes, en colonnes, en pyramides, en portiques, en arcs de triomphe, après ses pelouses de gazon symétriquement rasées, vous découvrirez, d'un côté la vallée, qui s'entr'ouvre

comme pour montrer ses richesses, sa végétation luxuriante, sa magnificence de moissons, tout un verger splendide, qui regorge d'arbres fruitiers, à l'ombre desquels l'herbe croît, épaisse et bien nourrie ; de l'autre, la plaine^ où les faneuses couvertes de leurs grands chapeaux de paille, le long râteau à la main, forment le tableau le plus riant et le plus animé.

Mais Frileuse avait juré quelle ne jetterait pas un regard sur ce doux ciel gris pommelé, où l'azur se laissait entrevoir. Elle boudait^ ce matin-là, le soleil et la nature entière.

Le soleil cependant lui faisait mille petites avances: il se glissait furtivement par les fentes des grands volets blanc et or à demi fermés ; il traversait le velours vert sombre des rideaux, et venait caresser les cheveux d'or aux teintes fauves. Il éclairait d'une douce lueur le peignoir de jaconas rose, que la jeune paresseuse n'avait pas encore quitté, et que Tine-Tine, le petit King Charles bien- aimé, mordillait consciencieusement depuis une heure, au grand désespoir de Vénérande, qui ne redoutait rien tant que les déprédations de ce malin favori.

Hélas ! elle n'était pas à bout ! Voilà maintenant Frileuse qui tend à Tine-Tine, un des glands de grosse soie torse du rideau, et Tine-Tine joue avec ce gland, comme s'il n'avait pas coûté les yeux de la tête (c'est une expression favorite de Vénérande) il y a au moins cent cinquante ans.

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Mais Frileuse n'aime pas «les vieilleries». Elle le répète à qui veut l'entendre, et, par vieilleiies ^ dans ses jours de mauvaise humeur, elle comprend jusqu'aux portraits des aïeux, qui se trouvent partout sur son chemin.

«Mon Dieu, comme il y en a! disait-elle d'un air désespéré, en comptant sur ses doigts. Deux ou trois cents pour le moins, depuis le vestibule d'honneur jusqu'aux chambres de l'aile gauche, où personne n'entre jamais. »

L'heure marche cependant. Vénérande regarde de temps à autre d'un air inquiet la grande pendule de Boule, puis elle reporte ses yeux sur le peignoir de sa pupille.

(( N'irez-vous donc pas vous habiller aujourd'hui, mon bijou ? demanda-t-elle un peu timidement.

— M'habiller ? Pourquoi faire ? J'ai bien le temps jusqu'au dîner, je suppose.

— Mais il pourrait venir quelqu'un.

—- Qui voulez-vous qui vienne, dont je me soucie du moins ! Maintenant que la Châtaigneraie est vide, il n'y a pas dans tous les environs une seule personne dont je aie soucie plus que de ma pantouffle. »

A cette partie de son discours. Frileuse fait sauter fort irrévérencieusement en l'air une petite mule de satin noir, dont les broderies brillantes, en perles de

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jais, excitent immédiatement la convoitise du King- Charles.

a Tine-Tine, affreux Tine-Tine, criait l'enfant gâtée, en sautant à cloche pied autour de la salle, pendant que le chien fuyait devant elle avec sa proie.

— Vraiment, murmura Vénérande, qui ne prenait pas garde à cette petite scène, tant elle avait été choquée des dernières paroles de Frileuse, je commence à croire, mignonne, qu'Hilarion a raison, quand il dit que ces gens-là vous ont ensorcelée.

— Ah ! Hilarion dit cela, s'écria Frileuse, dont les yeux flamboyèrent aussitôt ; je suis bien aise de le savoir. C'est sous ce beau prétexte alors qu'il a refusé de me laisser partir avec eux.

— Le pauvre cher homme ! murmura Vénérande, croyez bien qu'il lui en coûtait cruellement de vous refuser quelque chose.

— Avec cela qu'il n'a pas l'habitude d'agir ainsi, dans tout ce que je souhaite, interrompit la petite raisonneuse, avec une aigreur croissante.

— Oh ! pouvez-vous parler aussi méchamment, quand hier encore il paraissait si heureux à l'arrivée de ce beau piano, que vous désiriez si fort, et que vous n'avez pas même ouvert depuis qu'il est en

place.

— Je ne m'en souciais que pour avoir enfin le plaisir d'entendre Mauve jouer sur un instrument digne d'elle; quant à ce qui me regarde personnellement, je n'en

fais pas plus de cas que d'un tambour ou d'une paire de pincettes. »

Vénérande leva les mains au ciel, et dans ce brusque mouvement son aiguille à tapisserie, enfilée de soie floche, alla se prendre dans ses petites boucles grises, et n'en sortit qu'au grand dommage de sa coiffure.

« Ce n'était pas la peine alors de le payer trois mille francs comptant, sans parler du voyage, de l'emballage, de la caisse de chêne, et de la belle couverture de drap vert doublée de peau, aussi fme que la peau de vos gants », reprit doucement Vénérande qui se leva, et alla caresser le bel instrument, comme pour lui faire amende honorable des injures qu'il venait de recevoir.

Le piano est superbe en effet. Sa robe d'ébène, marquetée de thuya, est digne du clavier sonore, de ces touches de velours, qui résonneront comme un chant céleste sous les doigts habiles de Mauve.

((Ainsi donc, reprend Frileuse, qui ne songe déjà plus à l'incident du piano, c'est parce qu'Hilarion n'aime pas (( mes amis », et la petite rebelle appuya avec une affectation marquée sur ces deux mots, qu'il ne m'a pas laissée aller avec eux ? Royat m'aurait fait grand bien, je l'ai demandé au docteur.

— Vous n'êtes pas malade, au moins, cher amour, s'écria Vénérande avec inquiétude. Si vous aviez eu besoin des eaux de Royat, comme M. Salvage, Hilarion aurait passé par-dessus tout.

— Mais enfin, s'écria Frileuse, à bout de patience, car elle croit de bonne foi s'être contenue depuis le commencement de la conversation, par-dessus quoi donc faut-il passer pour entreprendre ce voyage de vingt-cinq lieues, qu'ont fait tous les Salvage, sans le moindre embarras ?

— Ne m'en rendez pas responsable, ma mignonne, balbutia Vénérande, vous savez bien que le testament vous interdit de voyager, sans votre tuteur, jusqu'à l'âge de vingt et un ans révolus.

— Encore le testament ! Que le diable l'emporte ! s'écria Frileuse, en trouvant tout à coup dans son gosier des notes de contralto qu'on ne lui soupçonnait pas. ))

Vénérande se signa et baissa la tête, puis joignant les mains avec ferveur :

c( Mon DieUj murmura-t-elle, pardonnez-lui. Où donc l'enfant peut-elle avoir pris de semblables expressions ?

— Ne t'afflige pas, ma bonne Vénérande, dit Frileuse d'un ton câlin, qui calma subitement les angoisses de sa gouvernante Bricbard parle toujours ainsi quand sa pipe s'éteint, et j'ai trouvé drôle de dire comme lui, mais je ne le ferai plus, je te le promets. Allons, ma bonne, pardonne-moi ; tu penses bien que je n'ai pas la moindre envie d'évoquer le diable, bien que je sois parfois un diable moimême.

LA PUPILLE d'hILARION. Î79

— Taisez-vous, chérie, vous êtes un chérubin, s'empressa de répondre Vénérande, toujours prête à signer la paix.

— Veux-tu me dire, reprit Frileuse, remise en belle humeur depuis sa dernière explosion, et en appuyant sa main sur le métier de Vénérande, combien de fonds tu as encore à faire pour en avoir fini avec tes éternels chats ?

(( Dans mes plus anciens souvenirs, je te vois, entourant d'un fond cramoisi, le Chat-BoUé^ revêtu de son costume de postillon. Il avait vraiment jolie mine, avec ses moustaches fièrement retroussées, ses bottes à Técuyère, et son long fouet qu'il brandissait vaillamment.

— Je ne les ai pas comptés, répondit Vénérande avec un admirable sérieux, mais je sais qu'il en reste beaucoup dans le bahut de la chambre du Connétable^ et qu'il y aurait de quoi meubler tout le château en scènes charmantes, pour fauteuils, canapés, tapis et tabourets, si les fonds étaient faits, mais Madevioiselle n'aimait guère les fonds où son imagination ne pouvait trouver à s'exercer :

« Je n'aurai sans doute jamais le loisir de terminer les fonds^ me disait-elle parfois, mais c'est plus fort que moi, Vénérande. A peine un chat est-il échantillonné qu'il s'en présente un autre à mon imagination, et je n'ai pas de repos jusqu'à ce que je Taie tracé sur le canevas, dans l'attitude où je le vois à mes heures d'inspiration.

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« Elle avait tant d'esprit ! continua la bonne Vénérande, qui ne savait plus s'arrêter lorsqu'elle était bien pénétrée de son sujet. Un jour que nous rangions les chats dans le bahut, je me permis de lui dire qu'il y en aurait bientôt assez pour faire un régiment. Devinez ce qu'elle trouva à me répondre.

— J'y renonce du premier coup, ma bonne.

— Eh bien ! me dit-elle, quand le régiment sera au complet, nous l'appellerons lioy al -Minet ^ et nous lui donnerons pour colonel ce superbe angora que j'ai fait Tannée dernière. »

(( Elle l'avait tracé de souvenir, ajouta Vénérande d'un ton mélancolique. Pauvre Favori !

— Il est mort, demanda Frileuse, qui jugea convenable de s'associer aux regrets de Vénérande.

— Oui, mon bijou, et bien des années avant votre naissance. Oh! c'était un chat comme on n'en voit plus ! Imaginez une fourrure plus blanche que la neige, une queue qui aurait fait le tour de cette table, et des moustaches à aller jusqu'à Rome. »

Frileuse éclata de rire.

(( Mais tout cela n'était rien, reprit Vénérande sans se déconcerter. Que sont les avantages extérieurs auprès des qualités essentielles, je veux dire la fidélité et le dévouement ? Oh ! pour la fidélité, Favori en aurait remontré à bien des bêtes et des hommes. Groiriez-vous que cet excellent animal s'enfuit le 20 mars, le jour même du retour de Napoléon, et qu'il

ne revint qu'avec Sa Majesté Louis XVIII, après les Cent jours. Mademoiselle a toujours été convaincue qu'il avait émigré à Gand. »

Les rires de Frileuse tournaient à la convulsion.

(( Grâce, Vénérande, s'écria-t-elle, ne vois-tu pas que je vais me pâmer si tu continues ainsi ? Mais dismoi, ma bonne, et elle tâcha de reprendre son sérieux, ma tante était un peu folle, n'est-ce pas ? »

Vénérande sauta sur sa chaise, comme si sa longue aiguille à tapisserie l'avait transpercée départ en part :

(( Seigneur Dieu, murmura-t-elle, qu'a donc l'enfant aujourd'hui ?

a Ah! mignonne, et son regard chercha anxieusement dans les angles obscurs de la bibliothèque, comme si elle s'attendait à voir quelque ombre vengeresse sortir de leur profondeur, que dirait Hilarion s'il vous entendait parler de cette sorte ? Le pauvre cher homme serait capable d'en faire une maladie. Folle! — Elle ! -— Mademoiselle ! — Mademoiselle Gorisandre ! — Mademoiselle de Barbantaine I »

Il est impossible de noter le crescendo de respect indigné avec lequel Vénérande prononça ces derniers mots.

« Qui a pu vous mettre de pareilles idées dans la tête ? reprit-elle d'un ton presque sévère. Brichard, sans doute ! J'ai toujours pensé que cet homme, avec sa pipe empestée, et ses propos de corps de garde, n'était qu'un franc révolutionnaire.

— Oh ! pauvre Brichard, s'écria Frileuse, qui se tenait les côtes, comme tu es calomnié, toi et ton innocente pipe !

— Mais qui donc, alors, vilaine enfant ?

— N'accusez personne que moi, reprit Frileuse avec un redoublement de gaieté, personne que mes réflexions depuis que j'ai Tâge de raison, et surtout depuis que je fréquente des personnes raisonnables. ))

A peine cette impertinence était-elle lâchée que Frileuse aurait voulu la rattraper au vol, mais Vénérande n'y prit pas garde^ en ce qui la concernait du moins, et elle murmura :

« Ce sont ceu x de la Châtaigneraie, j'en étais bien sûre !

— Non,non,s'écriaFrileuse avec chaleur,tandis que sa gaieté se calmait subitement, n'accusez pas mes amis, ils ne veulent m'enseigner que le bien, le beau et lebon. Est-ce leur faute si je parais ingrate, révoltée, si je m'ennuie à périr dans ce vieux trou à hiboux ? — Quand j'ai une bonne pensée, quand j'exprime une idée raisonnable, elle me vient d'eux. Remerciez-les donc lorsque vous voyez quelque bien en moi, et n'accusez que ma mauvaise nature pour le reste. «

Frileuse avait parlé avec une telle animation que Vénérande, surprise par ce flot de paroles passionnées, ne trouvait rien à lui répondre, et restait à la contempler bouche béante.

Le soleil, qui s'avançait dans sa course, avait mis une auréole d'or autour du front de l'enfant ; pour la seconde fois de la journée, ses prunelles vertes lançaient des étincelles.

« Tu es jolie à croquer, s'écria Vénérande, en l'attirant vers elle, et en oubliant dans son enthousiasme le vous respectueux dont elle avait l'habitude, mais, ma mignonne, dis-moi donc, je t'en supplie, comment ces gens-là...

~ Encore, s'écria Frileuse ! »

Et son pied, qui résonna impatiemment sur le parquet, avertit Vénérande qu'il serait prudent de battre en retraite.

« Ces braves gens-là, veux-je dire, ces bons amis, ces excellents Salvage, cette estimable famille... »

Vénérande cherchait les superlatifs les plus louangeurs pour corriger sa malencontreuse appellation.

" Enfin, reprit-elle, à bout d'épithètes, si cela ne vous contrariait pas, ma chérie, je voudrais connaître leur secret. Qui donc vous plaît là? Qui vous y attire? Qui vous y retient ? »

Frileuse croisa résolument les bras sur sa poitrine. C'était son attitude favorite toutes les fois qu'elle prenait un grand parti.

(( Le secret! murmura-t-elle en secouant la tête... Comment t'expliquer pourquoi cette maison me semble bénie du ciel, quelle paix on y respire, quelle calme gaieté, quelle sagesse, quelle raison y règlent à,

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la fois ! Une parole stupide, comme il m'arrive si souvent d'en lancer à tort et à travers, fait tache au milieu d'eux. Aussi je m'y observe, je m'y maintiens, je tâche de me conformer à leurs exemples, et cependant j'y suis à l'aise. — Ce n'est pas ta faute, ma pauvre amie, continua l'enfant d'un ton plus doux, si ces vieilles murailles respirent la tristesse et la folie. Ici, il me semble être dans un cimetière, ou plutôt dans une de ces maisons où Ton renferme les êtres privés de raison. Toute petite, vois-tu, je sentais instinctivement que la vie devait être autre chose que la misérable existence d'Apremont, et dès le premier jour que j'ai été introduite à la Châtaigneraie, j'ai pensé : c'est cela. Voilà ce que je devinais, sans qu'on me l'eût jamais dit.

— Mais quoi donc ? demanda Vénérande, presque exaspérée pour la première fois de sa vie ; je n'y comprends plus rien, mon enfant. Que vous manque-t-il ici, que vous refuse-t-on ? On s'empresse à vous servir, à vous complaire en toutes choses... On obéit au moindre de vos caprices.

— C'est cela ! dit-elle avec impétuosité. Vous me traitez tous deux en enfant gâtée, sans rime ni raison ; vous m'accordez l'extravagant, l'impossible, et vous me refusez le simple et le juste. J'ai senti tout cela, vois-tu. Là-bas, il y a une règle unique, respectée de tous, observée par tous. Jacques lui-même se soumet comme ses petites sœurs à ce que son père a

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décidé, ou à ce que Mauve a établi dans le gouvernement de la maison. Et puis, si tu savais comme ils emploient bien leur journée, comme le temps coule agréablement, partagé entre le travail à l'aiguille, la lecture, la musique et les soins du ménage ! Et les repas donc ! quelle gaieté, quelles amusantes causeries ! Lorsque tout le monde est rassemblé autour de la table, M. Salvage se lève, il incline sa belle tête blanche, et dit le Btnedicite. Est-ce cette courte prière, à laquelle chacun répond Amen, qui fait trouver les mets si bons? Je le croirais, car j'ai toujours un excellent appétit à la Châtaigneraie.

— Il me semble pourtant, dit Vénérande d'un ton un peu piqué, que, pour la cuisine, la vieille Gothon de chez les Salvage n'en remontrera pas à notre chef. Dieu merci, les maîtres queux d'Apremont étaient jadis renommés dans toute l'Auvergne, et leurs recettes nous sont restées. Il y avait entre autres ce qu'on appelait le bouillon Barbantaine , un consommé exquis, où il n'entrait pas moins de dix poules grasses, deux chapons, un faisan et trois perdrix ; c'était à s'en lécher les doigts, paraît-il ! Et les aspics de filets de paon I Les suprêmes de coq de bruyères ! Les salmis de gelinottes au vin de Hongrie ! Je pourrais vous en nommer comme cela jusqu'à demain. Hilarion a fait recopier proprement toutes les recettes qu'il a trouvées éparses çà et là, et cela compose trois gros volumes,qui sont chacun le double de monlivre d'heures.

— C'est étrange, dit Frileuse, avec le plus grand sérieux, mais la soupe aux choux de la Châtaigneraie me paraît meilleure que ces fameuses bisques aux écrevisses dont tu raffoles, et elle donne moins d'embarras à coup sur.

— Je ne suis pas seule à estimer les bisques de Godard, ma mignonne ; vous verrez ce soir si le docteur leur fera la grimace. Hilarion Ta invité à dîner, dans Tespoir que sa présence vous dériderait un peu.

— J'aime beaucoup le docteur, et quoiqu'il soit bien savant pour moi, cela m'amuse toujours de l'entendre causer.

— Certainement, certainement ! C'est le plus excellent homme de" la terre, je n'en disconviens pas, mais pour amusant...

— Jacques et Mauve en font grand cas, et ils s'y connaissent, dit Frileuse du ton péremptoire qu'elle prenait toujours dans ses discussions avec Vénérande.

— Oui, certes, mon bijou, je ne vous contredirai pas là-dessus, mais avouez qu'un homme qui a toujours des pierres plein ses poches, et toutes sortes de petites bêtes dans ce qu'il appelle sa boîte à herbes, est

un original.

— Non ! tu te trompes ! C'est un grand savant, voilà tout. Il fait des découvertes jusque dans le creux des rochers et dans les entrailles de la terre. Cela s'appelle un géologue.

^- Moi, mignonne, je ne m'inquiète que de ce qui pousse sous nos yeux et n'ai rien à faire avec les entrailles dont vous parlez. Si Dieu les a cachées sous le sol où nous marchons, c'est que nous n'avons pas besoin de les connaître.

— Et les truffes, répliqua Frileuse, qui savait prendre sa tutrice par son faible, ces bonnes truffes du Périgord, que tu épluches avec tant de respect, et que tu manges avec tant de componction I Où donc se récoltent-elles, je te prie ?

— Passe encore pour les truffes, dit la vieille fille d'un air de condescendance ; c'est fort utile en cuisine, mais des pierres, des cailloux, comme ceux qui se trouvent sur les routes, fi donc !

— Nous voilà bien loin de la Châtaigneraie, reprit Frileuse en riant, car on n'y mange jamais de truffes ; et cependant j'avais encore mille choses à te dire pour te mettre au courant. Tiens, par exemple, les domestiques là-bas ne ressemblent pas aux nôtres. D'abord, ils ne sont que deux : Gothon, et Diotard, le jardinier, qui suffisent à tout. Il est vrai qu'à eux deux ils comptent cent huit ans. Mais ils font autant de besogne que quatre jeunes gens 1 Aussi ils aiment tant leurs maîtres !

— Mon bon ange, vous ne nous feriez pas l'affront de comparer une masure, dont on a fait le tour en trois minutes, avec le plus beau château de la province, qui compte quarante chambres de maître, et

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qui est inscrit sur le registre des contributions pour quatre cents portes et fenêtres. Vraiment Gothon et Diotard y feraient belle figure ! Il faut une armée de domestiques pour entretenir une demeure comme celle-là.

— Pour la masure, ma pauvre Vénérande, tu ne sais ce que tu dis. N'as-tu donc jamais regardé la maison des Salvage, un nid de fleurs et de verdure, où tout est poétique et riant?

— Oui, oui, mais allez voir dans cinquante ans d'ici où il en sera ce beau nid de fleurs ! Une maison de cartes, en vérité, qui brûlerait comme de la paille, et qui s'effondrera avant d'avoir vu la neige d'une demidouzaine d'hivers ! Tandis que notre château ! Il est bâti à voir la fin du monde, assure l'architecte de Clermont, qui est venu Tannée dernière.

— Grand bien lui fasse! Mais cette armée de domestiques dont tu parles avec tant d'emphase, ma bonne, ce sont des esclaves, des serfs, des vassaux, qui n'osent pas remuer sans la permission de mon tuteur. Aussi, ils ne peuvent pas le sentir !

— Mais ils vous aiment, vous, ma chérie I

— Moi, c'est possible, je ne leur commande jamais rien, et je prends toujours leur parti contre les sévérités d'Hilarion. Mais à la Châtaigneraie, Gothon et Diotard font partie de la famille; ils se jetteraient dans le feu pour leurs maîtres, les serviraient sans gage, par pur dévouement, et tout ce monde-là prie

ensemble soir et matin, unis devant Dieu dans une pensée commune.

— Nous emmenons toujours vos gens à Tégiise, ma chère enfant. Yotre tuteur veille à ce que pas un ne manque la messe les dimanches et fêtes. Il sait trop bien qu'il n'y a de bons serviteurs que ceux qui remplissent leurs devoirs religieux. »

Frileuse haussa les épaules.

« Tu n'y es pas, ma pauvre Vénérande ; mes genSy puisqu'il faut les appeler ainsi, m'escortent comme une garde d'honneur ; ils se mettent humblement à genoux sur la dalle, s'asseoient sur des bancs de bois, tandis que mademoiselle Frileuse, qui ne les vaut certes pas devant Dieu, et qui est leur cadette de beaucoup, se pavane comme une reine dans un fauteuil de velours rouge tout doré. Vraiment, j'en rougis au fond du cœur, et bien des fois j'ai été au moment de faire asseoir la mère Page à ma place, et de prendre la vieille chaufferette qui lui sert de siège. C'est une sainte que la mère Page^ et elle serait beaucoup mieux à sa place, dans le beau fauteuil doré, que mademoiselle de Barbantaine, qui doit être fort peu agréable à Dieu, quand elle se présente à lui couverte de ses iniquités grandes et petites. Jusqu'à ce jour, j'ai reculé à cause du scandale. Hilarion ferait un beau tapage dans l'église ! Te représentes-tu cette scène? Elle ôterait tout mérite à mon acte d'humilité ! »

Et Frileuse éclata de rire, mais Vénérande ne partageait pas sa gaieté. Elle tremblait rétrospectivement à la pensée des dangers qu'ils avaient tous courus sans s'en douter.

« C'est qu'elle en serait bien capable, murmura-telle, trop bas pour être entendue. Cette enfant-là a le diable au corps par moments. Une vraie Barbantaine pour l'extravagance des idées ! Mais celle-ci dépasse tout ce qu'on peut imaginer, et sort complètement des traditions de la famille. La mère Page dans le fauteuil de mademoiselle Corisandre ! D'où peuvent venir à cette petite des idées si révolutionnaires? Il faut qu'elle les ait sucées avec le lait de sa pauvre maman ! Une Américaine ! C'est bien cela! Ne m'a-ton pas dit que, dans ce malheureux pays, ils étaient toujours en république?

— Chez les Salvage, reprit Frileuse

— Encore ces éternels Salvage, murmura Vénérande.

— Chez les Salvage, continua la fillette, qui feignit de ne pas remarquer l'interruption, on fait en commun la prière du matin et du soir. Maîtres, ouvriers, domestiques, tout le monde est rangé là dans un même cercle. Je te Tai déjà dit, mais c'est égal ! Si tu savais comme c'est beau, quand M. Salvage découvre sa tête blanche, et fait ce grand signe de croix qui a Tair d'une bénédiction pour tous. C'est le signal ! Alors Mauve commence, et sa voix seule est une

prière, puis elle lit quelques belles pages de la Vie des saints, en ayant soin de se mettre à la portée de tous, et d'expliquer ce que les plus petits ou les plus ignorants ne pourraient pas saisir. Je n'y ai assisté que deux ou trois fois, mais en sortant de là, je me sentais toute embaumée, et je sais bien que si je demeurais toujours à la Châtaigneraie, je deviendrais complètement bonne. »

Frileuse ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots ; elle savait bien qu'elle n'était pas bonne du tout en ce moment, et qu'elle contristait le cœur de l'excellente créature, qui l'écoutait débiter sa petite tirade d'un air de consternation.

Mais son démon était en elle ; il lui fallait, coûte que coûte, aller jusqu'au bout.

« Mais, ma mignonne, reprit Vénérande avec une certaine timidité, j'ai une belle Vie des saints que je pourrais vous prêter, et même vous donner, si cela vous faisait plaisir. »

Frileuse haussa les épaules avec dédain : •

a As-tu la voix de Mauve pour pénétrer jusqu'au fond de l'âme, ma pauvre Vénérande ? As-tu ces yeux qu'elle lève au ciel, comme pour en faire descendre lé secours de Dieu. Tiens ! quand elle dit seulement : c( Examinons notre conscience »>, c'est comme un rayon de lumière qui éclaire subitement toute ma journée, et qui me montre la laideur de ma conduite. •

Alors je deviens bonne pour quelques heures, je rentre auprès de vous, armée des meilleures résolutions, mais que le vent d'Apremont vienne à souffler là- dessus, et c'est bientôt fini !

— Le vent d'Apremont, murmura Vénérande, qu'estce que cela veut dire ? Cette enfant parle hébreu aujourd'hui »

Un grand coup de cloche à la grille d'entrée vint l'empêcher d'en dire davantage.

<( Je serais bien étonnée si c'était déjà le docteur, murmura Vénérande. D'ordinaire, il arrive toujours en retard plutôt qu'en avance. Mais vous n'êtes pas habillée, mon enfant, j'étais certaine que vous vous laisseriez prendre. »

Pour elle, Vénérande, il n'y avait pas de risque que personne pût jamais se vanter de l'avoir trouvée, été comme hiver, autrement qu'avec son invariable robe de soie feuille morte, son bonnet à rubans bleus, et sa chaîne d'or qui faisait deux ou trois fois le tour de son cou.

Non, ce n'était- pas le docteur, mais un visiteur bien inattendu, le Comte Noir en personne, descendu de son cadre, sans armure et sans casque, et s'avangant vers Frileuse, le chapeau à la main, ainsi qu'un simple mortel.

Pauvre Frileuse ! Gomme elle rougit de se voir surprise en peignoir du matin, dans ce grand fauteuil ► qui la faisait paraître si ridiculement petite, sans livre,

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sans ouvrage, sans un pauvre petit bout de broderie, et par cet œil de lynx à qui rien n'échappait, cet œil gris qui voyait tout, sans avoir Tair de rien regarder.

« Je vous apporte une lettre de Mauve », dit ce terrible Jacques.

Une grande lettre, en vérité, quatre pages écrites sur toutes les coutures, remplies des plus charmants détails sur la vie qu'on menait à Royat ; et au milieu des descriptions, des récits de promenades, des admirations des jeunes sœurs pour le Casino et ses concerts, mille allusions aimables, mille regrets vers Apremont et vers la petite reine.

Frileuse rougit de plaisir chaque fois que, dans le cours de la lettre, son nom revient sous la plume de Mauve, et repasse entre les lèvres de Jacques. Mais elle rougira bien plus encore tout à l'heure I

Ne voilà-t-il pas que cette audacieuse Vénérande invite le Comte Noir à dîner !

tf Hilarion sera si content de vous voir ! » murmure-t-elle.

Jacques a l'air de douter un pei> de ce parfait contentement d'Hilarion.

(( Et le docteur donc ! y>

Ces derniers mots décident Jacques. Peut-être aussi a-t-il vu le regard humble et suppliant qui s'échappe des yeux de Frileuse ? Ces yeux expressifs demandent un oui. Il remercie avec grâce, il offre le bras à Véné-

rande, pour aller avec elle voir les petits faisans nouvellement éclos.

Brave Vénérande ! qu'elle est aimable ! qu'elle a d'esprit et d'à-propos ! comme son bonnet lui sied bien aujourd'hui !

« Je l'aiderai dès demain à ces éternels fonds où se consume sa vie, pense Frileuse, qui, grâce aux faisans nouveau-nés, va pouvoir trouver le moyen de s'échapper, et de procéder à sa toilette du soir.

« Bien vite, Dorothée, ma robe de mousseline anglaise et ma ceinture rose! Il faut refaire ces boucles, ébourifTées comme si Tine-Tine avait joué avec. »

Frileuse place elle-même dans ses cheveux un petit nœud rose qui ressemble à un papillon captif. Elle ne s'en est pas fiée au goût de Dorothée, en qui elle a pourtant d'ordinaire une confiance absolue. Le petit nœud voyage à droite, voyage à gauche. Frileuse tape du pied, comme elle le fait toutes les fois que les choses ne vont pas au gré de sa fantaisie. Elle jette sur la glace des regards anxieux. Dorothée s'étonne ; elle n'a jamais vu sa petite maîtresse si coquette.

(( Tant de façons pour le docteur ! pense-t-elle. Brave homme ! Mademoiselle ne s'est donc pas aperçue qu'il n'y voit pas plus loin que le bout de son nez ! ))

Le repas est charmant. Frileuse est souriante ; elle fait les honneurs avec une grâce, une aisance qui transportent Hilarion.

LA PUPILLE D'niLARION. ,195

Le docteur, qui occupe la droite de la petite maîtresse de maison, cause peu.

Le petit papillon rose est pourtant placé de son côté ; mais le docteur n'a pas le temps de voir, à peine celui d'entendre. Il est absorbé par la fameuse bisque aux écrevisses, et par les autres chefs-d'œuvre du maître queux. Il demande la recette, et ne s'étonne plus de cette merveille : trois volailles grasses y ont passé, avec un cent de grosses écrevisses !

Frileuse s'occupe du Comte Noir, son voisin de gauche, moins fin gourmet que celui de droite, elle cause comme une vraie petite femme, et Vénérande se demande où elle va chercher toutes les choses spirituelles qu'elle débite avec tant d'aplomb et d'àpropos.

Est-ce bien là cette personne si languissante, si muette d'ordinaire à cette même table ?

Qui donc peut opérer une semblable transformation ?

Ce n'est pas Hilarion qui résoudra l'énigme, lui cent fois plus étonné, cent fois plus ébahi que Vénérande.

Ce ne sera certes pas le docteur, ni Frileuse ellemême ! Seul, le Comte Noir, qui a reçu tant de fois les confidences de la jeune fille enfant, pourrait nous renseigner à ce sujet.

Si vous souleviez en ce moment sa sombre visière, vous verriez un malin sourire éclairer ce visage sévère. .

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Tout à l'heure, quand on passera devant son portrait, en traversant la grande galerie, pour se rendre au salon vert, lui seul sans doute remarquera la rougeur de Frileuse.

Pourquoi donc Hilarion arrête-t-il toute la compagnie devant ce héros ?

Ne l'accusez pas, Frileuse ! — C'est Jacques luimême qui a demandé le nom du noir chevalier et l'explication de sa devise : Plus tard.

Hilarion prie Frileuse de raconter la légende. — Il s'adresse bien ! Il y a longtemps qu'elle a oublié (.( toutes ces histoires, bonnes pour les enfants sur les genoux de leurs nourrices ». Pourquoi vous en défendre, petite Frileuse ? Le récit est fort agréable à entendre, même dans la bouche d'Hilarion :

« Le Comte Noir (c'est Hilarion qui parle) était le chevalier le plus accompli de son temps, si beau que pas une femme ne pouvait le regarder sans désirer de ravoir pour son chevalier; mais lui n'en avait jusquelà considéré aucune, et on le voyait paraître dans les tournois, avec son armure d'acier damasquiné, son casque à plumes noires, sans qu'il eût encore porté les couleurs d'aucune belle.

<( Toujours vainqueur, grâce à sa vaillance et à la force de son bras, il refusait la couronne, et se retirait fièrement, suivi de son écuyer, lequel portait sa bannière de velours noir, où se lisaient, en lettres d'acier, ces deux mots énigmatiques : Plus tard.

« Il avait juré, paraît-il, de ne lever sa visière que lorsqu'il aurait enfin rencontré un objet digne d'être proclamé la dame de ses pensées. »

A ce moment, Frileuse, qui avait tenu jusque-là les yeux soigneusement baissés, les releva par hasard, et rencontra l'œil gris de Jacques, qui semblait la considérer avec une curiosité intense. Elle se sentit fort mal à Taise, rougit jusqu'aux tempes, et embarrassée, mécontente d elle-même et de la légende, se retira dans Tembrasure d'une fenêtre, comme pour caresser le beau perroquet de Vénérande.

Mais hélas ! quel singulier concours de circonstances !

Le perroquet, ainsi qu'un stupide animal qu'il était, choisit précisément dans son répertoire les deux seuls mots qu'il n'aurait pas dû dire, et que Frileuse, il faut l'avouer, s'était amusée elle-même à lui apprendre plusieurs années auparavant :

« Plus tard, plus tard », répétait-il de sa voix perçante.

(( Cet animal est plein d'à-propos », dit le docteur.

Quant à Frileuse, elle aurait voulu être à cent pieds sous terre. Pourquoi avait-on parlé du Comte Noir ? — Pourquoi l'avait-il regardée? — Oh! s'il avait deviné !... Elle ne s'en consolerait jamais !

La table de whist est prête : Hilarion, Jacques et

198 LA PUPFLLE D'hILARION.

Vénérande s'asseoient en face les uns des autres, tandis que Frileuse, restée seule, pour se donner une contenance, prend la tapisserie de Yénérande, où elle lance de grands points à tort et à travers.

(( Vous ne devez pas y voir, mignonne, dit Vénérande un peu inquiète, faites-vous donc approcher une table et une lampe. »

Frileuse assure qu'elle est on ne peut mieux installée, mais le lendemain, il se trouva que le chat gris avait des moustaches bleues, une queue verte, et des tachesduplus vilainjaune sur sa belle fourrure cendrée.

C'est égal ! Tout allait bien ce soir-là ! On entendait la voix de Jacques s'élever gaiement par-dessus celle des autres joueurs ; et Frileuse découvrait au grand salon des qualités d'acoustique qu'elle ne lui avait jamais soupçonnées.

Quant àHilarion il se montrait fort aimable; à peine s'il enfourcha une seule fois son redoutable dada des Barbantaine, une pauvre petite fois en vérité :

(( Les Barbantaine ont toujours été de grands batailleurs, dit-il, à propos de n'importe quoi »

MaisFrileuse lui pardonna; elle étaiten veinedegénérosité ce soir-là, et quand elle offrit la tasse de thé à son tuteur (c'était la première fois qu'elle lui faisait pareille grâce) il fut si heureux, si surpris, sij:'econnaissant, qu'il se leva tout d'une pièce pour baiser la main de la jeune Hébé, et daps son empressement faillit réchauder avec le liquide bouillant.

N'importe ! Quelle charmante soirée ! La lumière courait pour la première fois, semblait-il, sur ces vieux panneaux noircis, sur ces vieilles tapisseries à demi effacées par le temps. Les bergers souriaient gracieusement aux bergères, dans les trumeaux décolorés, et Tine-Tine, animé des plus joyeuses dispositions, attrapait force miettes friandes, en suivant pas à pas sa petite maîtresse.

Encore une fois, tout allait bien, et cette nuit-là Frileuse eut des rêves d'une gaîté sans pareille Au milieu des bergers et des bergères, qui étaient descendus de leurs trumeaux, et qui dansaient avec leurs houlettes garnies de rubans et de fleurs fanées, elle voyait Vénérande, se livrant en face du docteur à des entrechats d'une extravagance inouïe, pendant qu'Hilarion, en bas de soie blancs, et en culotte rose tendre, conduisait dans un solennel menuet la grande Isabeau, revêtue de sa robe de velours incarnadin, et de sa toque brillante de pierreries.

Pour le Comte Noir, à peine remis de blessures reçues dans un tournois, où il avait combattu en l'honneur de Frileuse, il se tenait à côté delà dame de ses pensées, qui, simplement vêtue de son petit peignoir de jaconas rose, brodait au son du violon une belle écharpe lilas, oii se lisait déjà la fameuse devise, ainsi transformée : Non plus tard, UiaitUmant — Pour achever le tableau, Tine-Tine dormait fraternellement sur un coussin à côté du Chat botté, qui avait quitté

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le métier de Vénérande, et son superbe fond couleur de pourpre, afin de servir d'écuyer au Comte Noir dans ses nouveaux loisirs.

(( Hélas ! murmura Frileuse en se réveillant, tout cela n'était qu'un rêve !... »

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