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CHAPITRE XVI

Quiconque aurait rencontré ce matin-là mademoiselle Frileuse de Barbantaine, descendant au trot précipité de Brown le petit sentier rocailleux qui menait au fond de la vallée, n'aurait pas manqué de dire, ou tout au moins de penser, qu'elle était bien la plus gracieuse et la plus souriante petite écuyère qu'on pût imaginer ; sa longue jupe de drap vert flottait en plis nombreux sur la croupe dorée de Brown, et son chapeau de feutre tyrolien, où voltigeait joyeusement un bouquet de plumes de coq, se rejetait parfois en arrière, comme pour mieux laisser voir sa physionomie radieuse.

<t Hop, mon vieux camarade, disait-elle en flattant doucement le poney de sa petite main, gantée de peau de Suède, un temps de galop n'est-ce pas ? Il me semble que nous n'arriverons jamais ! »

Et Brown, secouant son épaisse crinière, prenait le galop, en dépit des exhortations respectueuses de Brichard, et semblait partager l'impatience de sa jeune maîtresse.

« Si elle était née au bruit de la poudre et au milieu des caissons, elle ne pourrait avoir meilleure tournure, disait Brichard, qui commençait à ne plus la suivre que de loin. Quelle jolie petite cantinière cela aurait fait au premier régiment d'artillerie montée ! C'est égal! elle va un train d'enfer, et si j'osais me permettre une observation, je lui dirais qu'avant cinq minutes, ce Brown endiablé va avoir l'honneur de lui casser le .cou. Mais arrêtez donc un boulet de canon ! »

Quant à Thonnête Tine-Tine, il faisait, lui aussi, ses réserves dans son for intérieur, et bien qu'il continuât à galoper auprès de sa maîtresse, comme un brave chien qu'il était, sa petite langue pendait d'une façon languissante, et la musique argentine de ses grelots commençait à perdre les notes joyeuses qu'ils avaient au départ.

Seul, le torrent, mal contenu dans ses rives étroites, ne ralentissait en rien sa course vagabonde ; il s'en allait le premier, comme une flèche de cristal pressée d'atteindre le but, et semblait provoquer la petite écuyère, qui n'avait certes pas besoin de cette excitation nouvelle.

(( Allons, Brown, courage mon vieil ami, répétait par instants la voix joyeuse de Frileuse. — Veux-tu que je te chante, pour t'égayer un peu, cette jolie petite chanson autrichienne, que j'ai trouvée dans les Échos d'Allemagne, et qui m'a fait tout de suite penser à toi, quand Francine l'a déchiffrée l'autre soir. »

Brown tourna vers elle sa tête intelligente ; c'était sa façon de dire oui.

« Tu consens, n'est-ce pas ? eh bien ! écoute. — Et Frileuse entonna gaiement la petite chanson :

« Monture guillerette, « Trilby, petit coursier, »

a II y a Trilby dans le texte, mais nous pourrons mettre Brown si cela t'est agréable, sans faire tort d'un pied à notre chanson. — Oh ! comme tu vas bien maintenant ! — Sais-tu que ce vilain Jacques, que nous ne pouvons souflrir ni l'un ni l'autre (ici un petit sourire d'une expression étrange apparut au coin de la bouche de Frileuse), m'a raconté qu'en Arabie les chameliers encouragent leurs chameaux, en chantant tout du long de leurs interminables voyages à travers le désert ? Sais-tu que la chère Mauve, pour mieux graver ce souvenir dans ma tête, a eu la bonté de me chanter un joli air qui s'appelle la Chanson du chamelier, et qu'on trouve dans l'opéra de l'Enfant prodigue ? Aurais-tu jamais cru, Brown, qu'on se serait imaginé de faire un opéra sur cette belle histoire que je n'ai jamais pu lire dans l'Évangile sans pleurer, comme si j'étais le Prodigue lui môme. — Mais nous ne sommes pas si méchants que cela, n'est-ce pas, Brown ? — J'ai retenu les premières mesures de la chanson de Mauve. — Écoute encore ;

<• Ah ! dans l'Arabie, « Quel heureux métier 1 « Quelle douce vie « Mène un chamelier !

« S'il va voir sa belle, « Rapide comme le vent, c( Son coursier fidèle

a Ah ! mon Dieu, quel malheur, j'ai oublié le dernier vers î Ce n'est pas toi qui le retrouveras au moins. Son coursier fidèle... Son coursier fidèle... Qu'est-ce qui pourrait donc rimer avec vent ? Si Jacques était là, lui qui fait de si jolis vers, il me tirerait de peine.

— Mais nous nous passerons bien de lui, n'est-ce pas ?

— Et la preuve c'est que voilà notre dernier vers :

« Son coursier fidèle « L'emporte gaiment ! »

« Et maintenant, le refrain qui est ce qu'il y a de plus joli :

« La, la, la, la, la, la, « La, la, la, la, la, la. »

« C'est Mauve qui fait bien les roulades ! » Et, dans son exaltation, la petite écuyère fouetta d'un vigoureux coup de cravache un innocent massif de noisetiers , qui se trouvait à portée de son bras. Brown prit ce coup de cravache à son adresse ; il se cabra, bondit en avant, et se lança dans un

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galop si furibond que bientôt Brichard, et son grand cheval rouan, ne purent plus compter comme arrièregarde.

a Bravo, mon mignon ! criait Frileuse, qui ne se sentait pas d'aise. Encore plus vite, si tu peux I Songe donc qu'ils sont revenus seulement d'hier soir à minuit, et que Mauve a déjà trouvé le temps de m' envoyer chercher pour déjeuner avec eux ! »

Oh ! la riante matinée ! le joli ciel de septembre, avec ses brumes légères, qui couvrent la montagne comme une gaze argentée !

Les haies sont noires de mûres ; les noisettes blanchissent dans leur coque verte ; quelques jours encore et la châtaigne entr'ouvrira coquettement son manteau épineux, pour laisser paraître sa belle robe mordorée.

Frileuse, en passant sous les grands châtaigniers, se dresse sur la selle ; elle cherche à abattre quelques belles branches bien feuillues, pour s'en faire un trophée ; mais les deux camarades vont trop vite ! Brown a des ailes ce matin, le bon petit cheval !

Aussi les voilà déjà arrivés ! que de baisers ! que de doux mots de revoir ! Il ne sera pas question de leçons aujourd'hui. 11 faut remettre la maison sur pied après une si longue absence. Mauve constate que Jacques, resté seul et souverain maître, a négligé les bonnes traditions, et que les choses sont dans un état déplorable. Mais elle adresse ses reproches d'un

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air si doux, si aimable, si souriant, que Jacques semble les prendre pour les louanges les plus flatteuses du monde.

Les eaux ont fait grand bien à Mauve ; se douteraiton qu'elle va avoir vingt-cinq ans ? Rien de plus frais, de plus pur, de plus reposé que son visage, rien de plus jeune que le son de sa voix !

(( Je récoute parler, comme j'écouterais le plus mélodieux des instruments », a dit Jacques un jour.

Et Frileuse, pour laquelle la moindre parole du héros est un oracle, s'essaie à copier les intonations de Mauve, ainsi qu'un vrai petit perroquet. Mais elle n'est encore arrivée à aucun résultat sérieux.

Il y a dans le débit de la petite reine une précipitation, une spontanéité, et parfois un éclat brillant, qui n'ont rien de la douceur rossignolienne de cette flûte enchantée.

Encore une expression de Jacques !

Allons, Frileuse, restez vous-même ; le petit torrent capricieux peut avoir son mérite, bien qu'il ne ressemble pas à ce beau lac aux eaux profondes et paisibles. Et qui peut savoir d'ailleurs ? Il y a nombre de gens, et peut-être même, parmi les sages, qui seront assez fous pour préférer le petit torrent au lac silencieux.

Quant à miss Pratique^ les eaux de Royat n'ont pu la changer. Tout rit dans son frais visage, depuis ses

lèvres de corail et ses dents étincelantes, jusqu'à ses yeux brillants, jusqu'aux petits cheveux follets qui badinent tout autour de ses tempes.

Et pourtant la besogne ne lui manque pas aujourd'hui ! Il y aurait, certes, de quoi épouvanter une tête moins solide que la sienne.

Qui donc, si ce n'est elle, remplira le fruitier de ces belles grappes de raisins, dont les dernières doivent être conservées jusqu'au premier mai, jour de la fête de M. Salvage, de ces pommes innombrables, et de ces poires de toutes sortes, ressource et consolation des desserts pendant la saison d'hiver ?

Qui donc rangera en bon ordre les bataillons de pots de confitures de diverses arnies^ comme les appelle Jacques ? Qui donc fera filer le chanvre et marcher la lessive ? Déjà, depuis ce matin, on l'a vue à rétable, au poulailler, et jusqu'à la porcherie, trottant partout avec ses petits sabots, où les pieds de Cendrillon seraient tout juste entrés.

N'oublions pas la pharmacie, cette pharmacie en miniature, où les petites balances de cuivre reluisent comme de l'or, où les sacs bien étiquetés, les fioles soigneusement bouchées, les boîtes renfermant bandes et compresses, semblaient autrefois à Frileuse autant de joujoux du plus grand intérêt.

Aujourd'hui, elle sait que tout cela est sérieux, trèssérieux, mais elle ne l'en admire pas moins ; du reste, elle n'est venue que pour travailler affirme-t-elle avec

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aplomb ; et la voilà qui, relevant la longue queue de son habit de cheval, se met à l'œuvre sans perdre de temps. Elle cueille des fleurs, fait des bouquets, garnit les vases et la jardinière, ôte les housses du salon.

« Bravo, petite reine, dit Jacques qui vient de passer, en aidant le jardinier à porter une grosse malle. On dirait une vraie femme de ménage à vous voir. »

Et lui ! n'est-ce pas étrange, cent fois plus étrange encore ? Un preux chevalier transformé en commissionnaire !

Tout est gaîté ce jour-là. Le vieux piano retentit sous les doigts des enfants qui s'essaient à répéter les valses et les quadrilles, qu'ils ont entendus, au Casino de Royat. Il pourrait s'étonner à bon droit, ce cher vieux instrument, qui ne connaît guère que les classiques !

Mais ce sont des saturnales, de vraies saturnales, a dit M. Salvage, qui a fait un tour de valse avec Frileuse.

Il a dix ans de moins ce jour-là, le bon père de famille. Les eaux, et le repos forcé de deux mois à Royat, lui ont fait le plus grand bien. Le docteur avait raison; tout son mal n'avait pour cause que l'excès du travail.

Aussi dorénavant il sera docile aux prescriptions delà fée du logis.

Et il regarde tendrement Mauve, qui défait les paquets, et remet tout en place.

« Tenez, petite reine, dit-il gaiement, vous voyez bien cette jeune fille, à qui on donnerait encore quinze ans. Eh bien ! voilà neuf ans déjà qu'elle gouverne la maison , et qu'on lui croirait huit mains, tant ses dix petits doigts laborieux abattent de besogne !

— Je proteste, mon oncle, s'écrie Mauve. Francine est bien plus active que moi.

— Francine fait ce qu'elle peut, continue le bon M. Salvage, en suivant sa fille des yeux d'un air de complaisance, mais vous avez beau dire, Mauve, tout remonte à vous, tout passe par vous, et tout y revient. A la Châtaigneraie, nous sommes pour la centralisation.

— Quand on est si bien aidé, essaie encore de dire Mauve, qui repousse les éloges de son oncle avec sa modestie ordinaire.

— C'est déjà un grand art pour un gouvernant que de savoir choisir ses ministres.

— Je n'avais pas le choix, mon oncle, répond Mauve en riant ; ils m'ont toujours été imposés par les circonstances.

— Raison de plus, ma fille I Vous avez su les former, comme ces bons ouvriers qui transforment en outils excellents tout ce qui leur tombe sous la main.

— Je le disais l'autre jour à Vénérande, ajouta Frileuse enchantée d'avoir à placer son mot dans le pa-

négyrique de M. Salvage. On fait des prodiges à la Châtaigneraie. Grâce à qui, Mauve, je vous le demande.

— Grâce à Mauve d'abord, répondit Jacques ; puis ensuite, ici, chacun a le bon esprit d'être exclusivement à ses affaires. Gothon fait la cuisine ou la lessive ; Prancine se charge des provisions, conserves, confitures, armoires au linge ; Camille répare nos méfaits dans le drap ou la toile ; les deux jumelles sont d'excellents petits courriers, dontles jambes sont toujours prêtes pour le service de l'État. Enfin la chatte attrape les souris, sans se mêler de dévider un écheveau de fil, comme celle du docteur, et notre vieux Lion (qui n'a jamais appris à faire l'exercice, chose fort inutile pour un chien non savant) monte la garde, de façon à faire honte à tous les vétérans de son espèce.

— Allons, bavard que vous êtes, n'entendez-vous pas sonner six heures, dit Mauve qui avait disparu un instant. Gothon vous appelle, et réclame en faveur de son potage qui refroidit sur la table,

— Jacques, dit M. Salvage, je te cède pour aujourd'hui mes droits de maître de maison. Offre ton bras à la petite reine. Moi j'offre les deux miens à mes filles aînées. »

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