CHAPITRE XVII
Pas plus qu'une autre, hélas ! cette riante maison de la Châtaigneraie n'était à l'abri des orages. Elle semblait cependant bien faite pour le bonheur !...
Ne vous est-il pas arrivé en passant sur une route ombreuse de jeter un coup d'œil d'envie vers quelque frais jardin, dont la grille entr'ouverte laisse apercevoir une verte pelouse ; de beaux enfants jouent sur le gazon, pendant que ia mère les surveille, tout en travaillant sur un banc, à l'ombre, et que le père lit son journal, ce qui ne l'empêche pas de lever fréquemment les yeux pour contempler une scène qui réjouit son cœur.
Quiconque passait aux abords de la Châtaigneraie éprouvait ce sentiment d'envie secrète.
11 y avait dans la disposition du jardin, dans l'aspect de la maison, dans le murmure des arbres, dans la voix du petit ruisseau, quelque chose qui parlait de paix et d'harmonie.
(( Qu'on doit être heureux là ! » se disait le voyageur.
La dernière journée que Frileuse passa chez ses amis de la Châtaigneraie fut particulièrement agréable. La route, par cette matinée d'automne, fraîche et voilée, avait été charmante.
Brown était venu comme le vent, et Tine-Tine avait fait la plus joyeuse escorte, aboyant, jappant tout le long du chemin.
Gomment n'aurait-on pas été pressé d'arriver ? On trouvait là de si bons visages !
« Bonjour, ma fille », avait dit M. Salvage en enlevant la petite reine de son cheval.
Il Tavait gardée dans ses bras un instant, et lui avait donné un si tendre baiser que Frileuse s'était senti les yeux pleins de larmes.
« Que ce doit être doux d'avoir un père ! » avaitelle pensé.
Mais les notes attendrissantes ne pouvaient se prolonger longtemps ce matin -là. On avait fort à faire.
Frileuse venait prendre sa première leçon de pâtisserie.
Cinq minutes après elle était enveloppée dans un grand tablier de toile blanche, qui répandait autour d'elle cette bonne odeur mélangée de lavande et d'iris, dont la petite reine raffolait. Les manches de sa robe de nankin relevées jusqu'au coude, elle maniait avec une gaucherie charmante le rouleau classique.
(( Faites le puits d'abord, disait Francine, debout à
côté de son élève. — Quelques gouttes d'eau, pour arroser. — Votre beurre, maintenant. — Pétrissez. — C'est cela ! — Encore I — Encore ! — Quand vous serez fatiguée, je vous relèverai.
— Oh! je suis forte, répondait Frileuse, dont le visage et les bras étaient déjà tout éclaboussés de petites mouchetures blanches. Je veux faire ma tarte tout entière.
— Bien ! le rouleau maintenant ! — C'est cela ! — Plus mince, si vous pouvez. — A présent, relevez les bords.
— Elle n'est pas très-ronde, dit Frileuse avec tristesse.
— N'importe, elle n'en Sera pas moins bonne : un lit de cerises, du sucre en poudre. — Bon à enfourner! — Et maintenant, petite reine, allez vous laver les mains. Mauve vous attend. Vous lui direz que vous vous en êtes tirée on ne peut mieux.
— Pourquoi n'est-elle pas venue me voir faire? demanda l'enfant gâtée.
— Elle est un peu souffrante aujourd'hui, une migraine qui se prépare, je le crains du moins. »
Oui, Mauve avait la migraine, que lui réservaient d'ordinaire les jours d'orage. — Mais Frileuse ne craint plus l'orage, elle prend sa leçon sans regarder une seule fois le ciel qui s'obscurcit ; elle parle bien doucement^ pour ne pas fatiguer Mauve, qui est toute
pâle, et qui porte de temps en temps la main à sa tête avec un geste douloureux.
(( Allez vous reposer, Mauve, dit Jacques qui vient d'entrer.
— Je veux terminer, mon ami ; je n'ai plus que le thème anglais à corriger.
— Eh bien! je vous remplacerai, si l'élève y consent.» Frileuse est enchantée, mais un peu intimidée ; elle
balbutie, elle dit un mot pour un autre; aussi, paraîtelle fort contente, lorsque Jacques, pour lui rendre un peu d'aplomb, se met à lui parler de l'intérêt que Mauve lui porte, et de ce dévouement généreux qui, ne calculant rien, se dépense sans compter.
Gela va très-bien jusqu'au moment où, par d'habiles transitions, Jacques passe du dévouement de Mauve à celui d'Hilarion pour mademoiselle Frileuse.
« Vous trouvez donc qu'il faut un grand dévouement pour s'occuper de moi », dit-elle d'un ton piqué.
Quelque parole un peu hasardée de Jacques, qui ne s'inquiète guère de les choisir, a blessé tout à coup un des angles aigus de Frileuse.
(( Oui, certes, répond-il ; quelle figure peut faire un tuteur en face d'une pupille sans cesse en révolte? Demandez à notre petit pâtour Jeannot, si la brebis noire ne lui donne pas plus de peine à elle seule que le troupeau tout entier. Sur ma foi, si mes sœurs devaient être aussi difficiles à conduire, je renoncerais de grand cœur à mon droit d'aînesse.
— Il n'est pas difficile d'obéir ici, riposta Frileuse, qui n'avait pourtant pas l'intention de diminuer le mérite de ses jeunes amies. Demandez à Mauve si je ne lui obéis pas volontiers.
— Mauve se garde bien de vous ordonner quoi que ce soit qui vous puisse contrarier ; elle vous sait par cœur, et pour ne pas avoir à entrer dans une lutte où elle craindrait d'avoir le dessous...
— Oh ! s'écria Frileuse indignée. »
La protestation s'arrêta là. — Les larmes lui montèrent rapidement aux yeux. — Comme Jacques la détestait ! Que lui avait-elle donc fait ?
Heureusement, la porte s'ouvrit pour livrer passage à Francine chargée d'un plateau. — Elle est to^ite rouge; ses joues, brûlées par la chaleur du four, ressemblentàdeux pommes d'api. Quelle magnifique tarte!
« Ce n'est pas tout, dit-elle, il y a encore celle de Frileuse.
— Mais elle est complètement biscornue ! Quelle sorte de polygone avez-vous souhaité faire? demanda Jacques.
— Je la mangerai toute seule, répond Frileuse qui semble désespérée; je vois bien maintenant qu'elle est manquée, tout à fait manquée... »
Mais bien au contraire, M. Salvage déclare que la tarte de Frileuse a très-bonne mine, et que lui, qui ne goûte jamais^ manquera aujourd'hui à son régime en l'honneur de la petite apprentie pâtissière.
Mauve lient exactement le même langage. Jacques proteste.
« C'est une indigne flatterie. On a oublié le sel, il y a trop de beurre, la pâte est lourde et grasse. »
Et ce disant, il retire le morceau que Mauve est prête à porter à sa bouche.
<c Ne mangez pas, s'écrie-t-il, c'est indigeste, et tenez, comme preuve, la bague de Peau-d'Ane, qui a failli m'étrangler ! »
Il présente alors à la pauvre Frileuse un petit anneau d'or orné d'un saphir, si petit, en vérité, qu'on a peine à croire qu'un doigt puisse y entrer.
Cette tarte, et les appréciations malveillantes de Jacques ont gâté la fin de cette journée si bien commencée; aussi, lorsque Brichard se présente, Frileuse ne le fait pas attendre comme de coutume; elle monte à cheval et s'éloigne au galop, sans se retourner une seule fois.
(( Ne la trouviez-vous pas charmante avec ce petit chapeau ? demande Mauve qui s'est mise à causer avec Jacques après le départ de son élève.
— En vérité. Mauve, vous m'étonnez au plus haut point. Que peut faire un chapeau dans la question ? Est-ce bien vous qui parlez ainsi, et une guirlande de fleurs artificielles fera-t-elle tourner la tête de femme la plus solide qui soit au monde, parce que cette guirlande vient de chez Nattier.
— Non, Jacques, ne craignez rien, dit Mauve sou-
riante, j'aime Frileuse pour sa valeur intrinsèque.
— Hum ! fit-il d'un air de doute, moi je me demandais aujourd'hui ce qu'il pouvait y avoir dans cette petite tête, que recouvrait le chapeau, objet de votre admiration.
— Il y a plus que vous ne le supposez, Jacques, en tout cas, il faudrait tenir compte à Tenfant du désir qu elle a d'y mettre quelque chose en s'instruisant. Est-ce sa faute à elle, je vous le demande pour la vingtième fois, si elle a été élevée à l'envers ? — Mais pour sortir de ces graves considérations, et revenir à la guirlande qui les a amenées, je vous dirai que j'ai trouvé tant d'harmonie entre ces fleurs des champs et le visage frais, souriant, radieux, de Frileuse que je n'ai pu m'empêcher d'en être frappée.
(( Oubliez-vous, Jacques, que c'est vous-même qui m'avez appris à découvrir, entre les choses et les personnes, ces harmonies secrètes qui naissent parfois d'un rapprochement presque insaisissable. — Enfin, que vous dire, accusez-moi encore de frivolité, mais quand je vois Frileuse, je ne puis m'empêcher de songer au muguet, au chèvrefeuille, à l'églantine des bois, à toutes ces fleurs à la grâce agreste et sauvage, qui paraient aujourd'hui son petit chapeau.
— Cher bleuet, murmura Jacques, en la contemplant avec un attendrissement que rien ne semblait justifier; vous êtes bien, vous, le cœur le plus tendre, l'âme la plus aimable, que le bon Dieu ait créée. »