‹ La pupille d'hilarionChapitre 3 sur 35 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Mademoisolle Corisandre-Polymnie de Barbantaine s'était crue longtemps le dernier et unique rejeton de l'illustre famille où elle avait pris naissance.

Elle avait vieilli dans cette croyance, qui lui était des plus douloureuses, jusqu'au jour où^ par un étrange hasard, elle avait appris qu'un cousin à elle, portant son nom, et qu'on croyait mort depuis bien des années, avait émigré en Amérique pour y chercher fortune, s'y était marié, y avait perdu sa femme, et était revenu en France, pauvre comme Job.

Au récit de ces événements, mademoiselle de Barbantaine avait mis en campagne tous les hommes d'affaires de sa province.

Ledit cousin avait-il eu des enfants de son mariage avec l'Américaine?

S'il en avait, cela allait tout seul.

S'il n'en avait pas, on lui donnerait un domaine, une belle fortune, et on le marierait de nouveau, pour refaire souche.

Malheureusement, quand ces bonnes dispositions se firent jour, il était trop tard, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas.

L'opulence, tant désirée par le malheureux rejeton des Barbantaine, ne trouva plus, lorsqu'elle vint frapper à sa porte, qu'un cadavre déposé depuis plusieurs mois déjà, sous une modeste tombe, dans un cimetière

ignoré.

Mais il y avait un enfant, élevé à la campagne, on ne savait où. Vite, nouvelles démarches, nouvelles informations, grand espoir et grande joie de la digne chanoinesse.

N'avons-nous pas dit que mademoiselle de Barbantaine appartenait au chapitre royal de Bavière, après avoir fait preuve d'autant de quartiers qu'il en aurait fallu pour une douzaine et demie de filles nobles.

Ce dernier rameau, ce jeune rejeton échappé au naufrage, au massacre, aurait volontiers dit le fidèle Hilarion, puisque dans son enthousiasme il donnait le nom de Joas au petit être, objet de leurs recherches, mademoiselle Corisandre ne doutait pas qu'il n'appartînt au sexe fort, par lequel les Barbantaine devaient se perpétuer d'âge en âge.

(( Aujourd'hui, à midi précis, avait consigné Hilarion sur le portefeuille in-folio où il relatait les grands événements de sa vie, je m'embarque avec ma sœur Vénérande, pour ramener l infortuné Joas au berceau de ses ancêtres. »

L'embarcation n'était autre que la vaste berline de voyage, qui joue son rôle dès le commencement de ce récit; quant à la méchante Athalie, comme on n'avait jamais connu aucun persécuteur, ni aucune persécutrice au père deJoas, Hilarion, qui ne s'embarrassait pas pour si peu appelait ainsi « la cruelle mort, dont la faux impitoyable avait tout moissonné autour d'elle, la Parque farouche qui avait tranché sans miséricorde le fil fragile de tant de précieuses existences, la fortune contraire qui s'était plu à briser les espérances les plus légitimes, etc., etc. »

Quoi qu'il en soit, un beau jour, Hilarion et Vénérande étaient partis, la bourse bien garnie, munis en outre d'un crédit extraordinaire et des instructions les plus larges.

En vertu de ces instructions, l'ambassadeur, arrivé au terme de son voyage, avait récompensé généreusement la bonne femme, qui soignait l'héritier présomptif, puis une fois sa mission accomplie, avait repris le chemin du retour.

On sait quel fut le désappointement de mademoiselle de Barbantaine. Ce Joas, cet Eliacim, cette branche unique épargnée par l'orage, et par laquelle devait refleurir l'arbre desséché des Barbantaine, c'était une fille !

Certes, si la domesticité du château avait pu deviner quel coup inattendu venait d'être porté au salon, la vie qui y avait recommencé comme par un coup

de baguette, avec Tarrivée de la berline, se serait arrêtée de nouveau. C'en aurait été fait du quartier de venaison confié aux soins du marmiton tournebroche, et des préparations savantes et raffinées, qui faisaient du maître-queux d'Apremont un maître parmi les maîtres.

Mais personne ne soupçonnait les angoisses du fidèle intendant, qui, debout, son vaste portefeuille sous le bras, au port d'armes comme Brichard luimême, attendait un mot de sa maîtresse dans un état d'esprit impossible à décrire.

La sueur lui perlait au front, pendant qu'un frisson glacé parcourait ses membres.

« Que faire, que devenir? » se répétait-il mentalement, tout en regardant à la dérobée mademoiselle Gorisandre, laquelle contemplait la petite robe bleue avec un œil d'horreur.

Durant ces longues minutes de mortelle attente, le jeune objet de ces perplexités, fort insoucieux de la scène muette qui se passait devant lui, trépignait comme un beau diable sur le guéridon qui lui servait de piédestal, tant et si bien que le guéridon finit par s'ébranler, et par rouler tout près de la cheminée, la tête en bas.

L'enfant roula avec lui, et plus loin que lui, hélas î son front alla frapper contre les chenets d'acier à pointes aiguës, et lorsque Hilarion se fût hâté de la relever, la pauvre petite présenta aux regards des assis-

tants un visage pâle, où le sang coulait à grosses gouttes, d'une large entaille faite à la racine des cheveux.

Heureuse blessure! Elle décida du sort de l'abandonnée ; sans elle, peut-être, Hilarion aurait reçu Tordre de reporter sa trouvaille malencontreuse à la campagne qui l'avait cachée jusqu'à ce jour.

Au lieu de cela, mademoiselle Gorisandre, saisie de compassion, s'élança sur le cordon de sonnette, toujours attaché au bras de son fauteuil, donna Tordre qu'un exprès montât à cheval, pour aller chercher le médecin de la ville la plus proche, et finit par dire entre deux soupirs, qui trouvèrent un écho dans le cœur d'Hilarion :

« Nous la garderons ! Qu'on la porte dans la chambre d'Hercule-Agénor, et qu'on appelle les femmes désignées pour son service. »

Hercule-Agénor ! Que de rêves, de projets, de plans d avenir contenus dans ces deux mots, et bouleversés M jamais ! Le précepteur arrivé de la veille, la maison fermée, l'appartement rempli de jouets virils, pour celui qui devait faire revivre la gloire militaire de !a famille.

0 dérision du sort ! Arrière les tambours et les trompettes, les chevaux de bois, les sabres et les 1 mces ! Arrière les beaux régiments en deuil de leur colonel! Tout au contraire de ce qui se passa dans Tîie de Naxos, Achille était une fille 1...

:26 LA PUPILLE D*HILAR10N.

Le cerveau de mademoiselle Gorisandre reçut ce soir-là un ébranlement prodigieux. Sa tête déjà faible ne se remit pas d'un pareil choc, et à dater de ce jour sa raison déclina visiblement. Le culte qu'elle avait voué à sa famille, à la tradition, à la mémoire de ses ancêtres, devint une vraie folie, folie qu'Hilarion et sa sœur Vénérande acceptèrent, avec le touchant respect qui était la forme et le Çond de leur dévouement d'un autre âge.

Hilarion, homme d'affaires, intendant, conseiller de mademoiselle de Barbantaine, fut promu encore à, une nouvelle dignité.

(( Vous en saurez bien assez pour enseigner une fille, n'est-ce pas? » dit l'infortunée chanoinesse, qui avait horreur des nouveaux visages, et qui n'avait pas pu se décider à faire connaissance avec le précepteur.

Il était parti incognito le lendemain de la catastrophe, à l'heure même où la lingère démarquait les draps de toile de Hollande d'Hercule-Agénor, et où l'on portait au garde-meubles tout une charge de joujoux militaires.

Hilarion s'inclina. Mais le jour même de son entrée en fonctions, il dut commencer par une lutte terrible avec sa pupille, lutte dans laquelle il fut vaincu, grâce au secours que Vénérande apporta à la petite rebelle.

« Je veux un cheval de bois, je veux ce beau canon

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tout en or. cria-t-elle en désignant de son petit poing fermé les joujoux qu'on faisait disparaître de la chambre.

— Hilarion. dit Vénérande tout émue, il vaudrait mieux lui céder. Regardez comme elle est rouge, comme sa bouche se contracte. Et puis, ajouta-telle plus bas, elle a jeté par la fenêtre une belle poupée, la plus belle qu'on ait pu trouver ce matin à la ville, tout comme elle avait jeté le hochet sur la route...

— Silence, ma sœur, dit Hilarion, en mettant un doigt sur sa bouche. Je veux que Mademoiselle ignore le plus longtemps possible ce fâcheux incident. Dans l'état d'esprit où elle se trouve, la moindre chose suffirait à l'abattre. D'ailleurs, ignorez-vous que ce joyau, ciselé par le célèbre Benvenuto Cellini, avait été donné par Gaston-Phœbus, comte de Foix, à Tun des ancêtres de Mademoiselle ? Encore un anneau brisé de cette glorieuse chaîne I ajouta-t-il avec un soupir. Ah ! ma sœur, quand une page est arrachée du livre du passé, l'avenir ne peut nous la rendre ! »

En rira qui voudra ! Dans nos jours attiédis, on aura peine à comprendre ces ardents dévouements, qui faisaient la force et la puissance de certains liens inconnus à nos dernières générations.

En vain le souffle de la Révolution avait passé là, comme partout ailleurs, brisant, renversant, détrui-

sant, anéantissant, Hilarion était resté vassal au fond de Tâme, et loin de souffrir de ce vasselage, il y concentrait toute sa vie. — Un mot, un geste, un regard de celle qu'il appelait sa maîtresse, auraient fait faire les plus grandes extravagances à cet homme si raisonnable, si minutieux, si pratique.

Que pensait-il en son for intérieur de quelques-uns des actes de mademoiselle Corisandre ?

Personne n'en a jamais rien su, car ses lèvres étaient scellées pour le blâme, et plutôt que de laisser passer un mot contraire à sa religion, il les aurait tenues closes à tout jamais.

Quoi qu'il en soit, ce fut une rude tâche que celle qui échut au digne Hilarion par l'arrivée de la dernière des Barbantaine. — Capricieuse, fantasque, emportée, cette petite personne, sans cesse en révolte, aurait eu besoin d'une main ferme pour réprimer dès Tabord ses dispositions fâcheuses ; la crainte lui semblait inconnue, et le pauvre gouverneur avait des effarements risibles, en présence des colères enfantines de son élcvc.

Mais à qui se plaindre ? Mademoiselle Corisandre, dont la raison et la santé allaient chaque jour en s'affaiblissant, ne sortait plus de sa chambre que pour se rendre à la chapelle du château, où un prêtre des environs venait célébrer la messe chaque jour ; le présent avait disparu pour elle, et on l'aurait peutêtre fort étonnée en lui rappelant qu'à quelques pas

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de la vaste chambre, qui lui servait de retraite, croissait en grâce, sinon en sagesse, l'héritière de son nom et de sa fortune.

Cette héritière avait à peine atteint l'âge de raison lorsque la tour du beffroi, seule debout parmi les ruines du vieux château, s'ébranla au son lugubre du tocsin.

Un long cortège en deuil monta du fond de la vallée jusqu'aux hauteurs d'Apremont, pendant que Tenfant, enveloppée de crêpes noirs, qui lui faisaient peur, fut conduite en grande pompe auprès du lit de parade, où reposait la dépouille mortelle de sa bienfaitrice.

L'orpheline ne comprenait pas encore le sens de ce grand et suprême adieu, dont on lui imposait le solennel spectacle, cependant elle fondit en larmes, quand Hilarion, plus pâle que la morte tant regrettée , vint lui dire en s'agenouillant devant elle :

« Mon enfant, promettez-moi de m'^iiier un peu, car je n'ai* plus que vous à aimer ici-bas. »

Elle tendit ses petits bras tout grands ouverts à son fidèle tuteur, s'attacha à son cou, comme si elle craignait de le voir partir lui aussi, et murmura à son oreille ces mots, les plus doux qu'elle lui eût jamais adressés :

« Ne pleure plus, mon bon Hilarion, je te promets

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d'être sage, et d'apprendre à lire l'année prochaine. » La suite de ce récit nous dira comment fut tenue cette double promesse de la pupille d'Hilarion.

FIN DU PROLOGUli!.

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