‹ La pupille d'hilarionChapitre 22 sur 35 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Au retour, la vue d'Hilarion qui s'asseyait tranquillement dans son fauteuil, devant ses éternels registres, exaspéra Frileuse au plus haut point. — Elle en voulait à la vie de chaque jour, qui allait reprendre ses allures coutumières, quand tout lui semblait changé, autour d'elle et en elle.

« Tenez, dit-elle, en jetant sur le bureau les deux écrins, vous pouvez les garder, je n'en ai que faire désormais. »

Le mouvement avait été si brusque que le ressort d'un des écrins s'ouvrit, et le précieux collier tomba à terre. — Frileuse se retint pour ne pas trépigner dessus, et réduire en poudre ces perles insolentes. Elle se contenta, après les avoir relevées, de les froisser dans sa main ; le fil se rompit, et les perles se répandirent sur le parquet, avec un léger bruit qui dénonçait leur fragilité.

a 0 ciel ! )) s'écria Hilarion, en levant les yeux vers le plafond, comme s'il s^attendait à en faire descendre le secours d'en haut.

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Et il se jeta à plat ventre avec une telle énergie que sa perruque s'en alla rejoindre les perles dans leur chute. — Frileuse, dont le bon naturel reprenait vite le dessus, voulut en vain l'obliger à se relever.

ce Je les ramasserai bien », disait-elle toute confuse.

Il ne l'écoutait pas, et cherchait anxieusement dans les moindres recoins.

« Soixante-neuf ! répétait-il d'une voix émue, soixante-neuf ! Et il en faudrait soixante-dix ! »

Une heure se passa ainsi. La soixante-dixième perle était décidément introuvable.

« Le collier est déshonoré ! murmurait l'intendant en jetant autour de lui des regards éperdus. Un collier qui a été donné en 1645 à votre aïeule Victurnienne de Léodève, marquise de Barbantaine, par le cardinal Mazarin lui-même. — 11 ne m'est rien arrivé de semblable dans tout le cours de ma longue vie. — L'inventaire porte deux cent dix perles. — Que dois-je y ajouter pour expliquer un pareil malheur ?

— Vous écrirez, répondit Frileuse, d'un ton saccadé, que la dernière des Barbantaine a maudit aujourd'hui ces sottes parures qui n'ont pas su lui conserver des amis. — Oh ! quand je serai tout à fait grande, quand je -serai ma maîtresse... »

Elle ne finit pas, mais ses narines frémissantes, réclair qui jaillissait de ses prunelles vertes, complétaient suffisamment sa pensée.

(c Je le sais, répondit-il sans s'émouvoir ; je m'y attends ; le premier acte de votre autorité sera de vous débarrasser du vieux chien de garde, de cet insupportable mulet d'Auvergne... N'importe! Je ferai mon devoir jusqu'au bout ! »

Sans s'émouvoir ! Pourquoi donc alors une larme brillait-elle maintenant dans les yeux du vieillard? L'enfant terrible avait trouvé, paraît-il, l'endroit vulnérable.

Mais avant que cette larme eût eu le temps de couler lelongdesesjoues ridées, Frileuse était déjà suspendue à son cou, dans ses bras, presque à ses genoux, lui pressant les mains avec toute l'ardeur de son repentir.

(( Mon bon Hilarion, s'écria-t-elle, je suis une mauvaise créature, un démon ! »

Il regarda la petite reine avec une tendresse qu'on n'aurait jamais attendue de ce rigide visage, et encore une fois, la paix fut signée.

Deux heures après, repentir et bonne résolution, tout était emporté bien loin déjà. — De la scène que nous venons de raconter, Frileuse n'avait retenu que ces paroles du fidèle intendant : « A vingt et un ans vous ferez de vos bijoux ce que vous voudrez. »

Oui ! Il avait parlé ainsi I Mais jusque-là ? — Frileuse avait beau compter et. recompter sur ses doigts, 'il lui fallait attendre plus de cinq ans, et pendant ces cinq longues années, ses amis seraient aux prises avec le besoin. — Que faire? Elle avait épuisé les

menaces, les supplications, les ardentes prières. Tout avait été inutile.

Il ne fallait pas compter sur le concours d*Hilarion .

« Voici la loi et les prophètes, avait-il dit, et ni vous ni moi n'y pouvons rien changer. »

La loi et les prophètes ! c'était ce gros livre à reliure commune, court, épais, sur lequel se lisait en quatre lettres ce mot menaçant : Code. Il renfermait son sort ! Le mot de sa destinée ! ^

Il est minuit, on ferme les caisses et les malles à la Châtaigneraie, pour le départ du lendemain. Tous dorment au château, tous excepté Frileuse ; elle est assise, encore habillée, sur son lit; ses cheveux, à moitié défaits, n'ont pas été relevés pour la nuit ; l'une de ses mains tourmente une longue tresse, à moitié dénattée, qui pend sur ses épaules, tandis que l'autre presse son front avec un geste de fatigue ; la lampe, dont Tabat-jour a été relevé, éclaire un gros livre, ouvert tout grand sur le couvre-pied de mousseline.

Frileuse, ce n'est pas là votre livre de prières. Vous ne lisez plus de contes de fées depuis longtemps déjà. Quelle lecture a donc le pouvoir de vous passionner ainsi, et de vous faire veiller si fort avant dans la nuit? L'élève de Mauve, guidée et dirigée par elle dans ses lectures, ne doit pas lire de romans.

Où donc, petite Frileuse, avez-vous été chercher ce vieux bouquin tout usé, écorné vers les coins, souillé

à la tranche, et couvert sur les marges de notes, de renvois, de signes hiéroglyphiques qui vous arrachent plus d'un soupir ?

Frileuse feuillette ce livre d'une main impatiente ; elle le ferme, l'ouvre, le referme, le rejette pour le reprendre encore ; la lune est déjà bien haut sur l'horizon que la recherche continue, persévérante, acharnée.

« Eiifm, murmura-t-elle avec un soupir de soulagement ! Ce n'a pas été sans peine ! je commence à comprendre. )) — Oui, Hilarion a dit vrai ; jusqu'à vingt et un ans elle restera captive, soumise à la volonté de son « tuteur à moins que.... »

Elle rougit légèrem.ent. Se marier ! pourquoi pas ? Quelle bonne attrape pour Hilarion et pour Jacques, pour tous ceux qui s'obstinent à la traiter en petite fille !

Cette petite fille deviendrait donc sa maîtresse, elle leur montrerait à tous qu'elle a une volonté, et elle rachèterait l'usine.

« Oui, c'est cela même, il faut se marier. — Mais le mari! — Que m'importe, ajoute-t-elle, d'un air résolu, d'ailleurs ce ne doit pas être si difficile à trouver.

(t Voyons, cherchons un peu, dans le voisinage d'a^ bord. — Qui donc n'est pas marié? — Le docteur. — Il est excellent mais si mal habillé, avec tant de petites bêtes dans ses poches ! — Écartons le docteur. — Numéro deux : Hilarion. — A cette pensée Frileus

éclate de rire toute seule ! Oh î la drôle d'idée, devenir la femme d'Hilarion ! c'est encore plus impossible ! — Numéro trois : M. Jacques Salvage. — Fi donc ! un méchant cœur comme lui ! Mieux vaudrait rester fille sa vie entière.

« Après tout, murmure-t-elle en secouant la tête, ce n'est pas si facile de se marier quand on ne voit personne. — Nous ne sommes plus au temps de la Belle au bois dormant, lorsque les princes charmants couraient le monde à la recherche des belles princesses endormies. — N'importe, je veux faire enrager Hilarîon, et dès demain matin je lui annoncerai mon mariage avec... Le nom restera en blanc quelque temps encore, mais ma volonté est bien arrêtée, sauf le choix à faire et la date à fixer. »

En finissant ainsi, Frileuse, vaincue par le sommeil, laissa retomber sa tête sur Toreiller, tandis que le code, qui avait rendu les services qu'on attendait de lui, était jeté à terre comme un serviteur désormais inutile.

Le lendemain, Vénérande, inquiète de n'avoir pas entendu comme d'habitude le coup de sonnette matinal de sa pupille, frappa discrètement à la porte. Ne recevant pas de réponse, elle entra sur la pointe des pieds, et resta stupéfaite en apercevant Frileuse, qui dormait sur son lit, encore toute habillée dans son peignoir de cachemire bleu.

« Seigneur Dieu, pensa-t-elle, que peut-il lui être

arrivé ? La lampe fume encore, et sur le tapis, ce gros livre, un bouquin d'Hilarion à coup sûr ! Avec cette enfant-là on peut s'attendre à tout ! »

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