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CHAPITRE XX

Us sont partis ! la maison est déserte, le jardin silencieux comme' un cimetière. Les guirlandes de clématites pendent flétries le long de la muraille, et les églantines ont cessé de fleurir sur la haie vive. — Une chèvre, entrée par la petite porte, demeurée entr'ouverte, broute à belles dents la vigne de l'espalier.

Frileuse regarde avec consternation cet aspect désolé ; elle passe en soupirant auprès du vieux sureau. Tant de douces après-midi se sont écoulées à son ombre ! — Il était en fleurs alors ! — Aujourd'hui les larges étoiles blanches, au parfum capiteux, se sont changées en petites baies noires, que les poules vagabondes becquettent à cœur joie.

<c Hélas !murmure-t-elle, tout est fini ! »

Au-dessus de sa tête, de petits pépitements d'oiseaux rétonnent parmi ce funèbre silence. — Ce sont des hirondelles qui se disposent à quitter leur nid. — L'une d'elles, la plus expérimentée sans doute, sur-

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veille les apprêts du départ ; elle va et vient autour de la corniche extérieure, avec un battement joyeux de ses ailes rapides.

ce Heureux oiseaux, pense Frileuse, vous reviendrez au printemps prochain, retrouver le gîte hospitalier, mais les hôtes protecteurs où seront-ils ? »

Et elle entra dans la maison, cet autre nid bienaimé, dont les habitants venaient de s'envoler, eux aussi, comme font les hirondelles à l'approche d'un hiver prématuré.

Avez-vous quelquefois, après un de ces départs précipités, qui ressemblent à une fuite, visité la demeure abandonnée, pour y retrouver, tout palpitants encore, les souvenirs que cherche votre cœur meurtri ?

Les pas résonnent tristement dans les corridors déserts. — Cette porte fermée, ne vous sembie-t-il pas qu'elle va s'ouvrir, qu'un visage ami viendra enfin s'offrir à vos regards ? — Mais non, partout le vide et le silence.

Frileuse vient de monter l'escalier, s'arrêtant à chaque marche, interrogeant du regard chaque pierre de la muraille ; dans le vestibule du premier étage, les grands placards ouverts laissent apercevoir leurs rayons vides, et sur le carreau gisent des racines d'iris, des pétales de roses desséchées qui ont été laissées là après l'emballage du linge. — Elle détourna les yeux. — Un peu plus loin, il lui fallut passer devant le fruitier ouvert ; il avait gardé encore sa

bonne odeur de fruits ; mais où est-elle Tactive petite ménagère, qui avait fait de ce recoin modeste la partie la plus utile de son riant domaine ?

c< Que vais-je devenir? se demandait Frileuse, appuyée sur le petit mur à hauteur d'appui, couvert de sédum et de joubarbe. Un bon petit mur, bien hospitalier, favorable à la causerie, et où elle s'était assise maintes fois avec Francine, dans les instants où la laborieuse jeune fille consentait à se reposer. Que vaisje devenir? »

Tout en effet semblait en désarroi autour de cette enfant, habituée depuis deux années déjà à vivre de la vie des autres. — Il y avait eu pour elle dans le spectacle de ces existences occupées et fécondes, quelque chose de communicatif, d'excitant, de fortifiant, qui, venant à lui manquer, faisait la nuit autour d'elle.

Maintenant, elle regardait d'un air désolé ce grand parc, dont elle n'avait plus de prétexte pour sortir. Qu'il lui paraissait insupportable avec son aspect compassé, froid et solennel, ses gazons tondus où les petites marguerites avaient défense de pousser, et ces lilas mutilés, défigurés, taillés en boules et en pyramides, ni plus ni moins que les pauvres buis aux allures guindées.

Et pourtant, là encore, de déchirants souvenirs ! — Oui, ce matin, dans une de ses promenades solitaires, elle avait vu au fond du parc un vieil orme, vigoureux encore, frappé par la foudre, lui aussi, avait raconté

Brichard, dans cette terrible nuit d'orage. — En mourant, il avait emporté la vie des fragiies lianes qui s'y étaient attachées, et maintenant, elles pendaient languissantes et flétries autour de son tronc centenaire. En sera-t-il ainsi de ces chères créatures, auxquelles elle donnait le nom de sœurs dans ^'( n cœur et dans sa pensée ?

(( Non , dit-elle av^c un moi 7> ement d'orgueil , qui sécha subitement ses larmje. — Jacques est là. — Auprès de lui, ceux qu'il aime n'ont rien à craindre. »

Frileuse, quelle erreur est la vol ^e ! — Ce n'est pas sur un bras de chair ^ sur un fragile roseau humain, que s'appuie Mauve à cette heure.

Sa douleur est pleine d'espérance, parce qu'elle sait que Dieu compte nos larmes, parce qu'elle a confiance en l'oracle divin qui a proclamé bienheureux ceux qui pleurent, parce que sa prière, encensoir vivant dont le pur parfum monte sans cesse jusqu'à lui, lui rapporte aussi sans cesse, comme un baume céleste, la force et la résignation chrétiennes.

Mais pouvez-vous l'imiter? — Savez-vous seulement ce que c'est que prier ? Non pas marmotter quelques paroles incohérentes, quelques formules routinières, apprises par cœur dès l'enfance, mais se jeter en Dieu, s'y jeter tête baissée, avec foi et confiance, se noyer dans l'abîme de sa miséricorde !

En vous voyant si pleine d'inexpérience dans les

choses de Dieu, il nous vient à la pensée cette prière exquise du grand évêque d'Hippone :

(( Pauvre petit oiseau ! il va tomber ! Seigneur, jetez un regard de compassion sur ce petit du passereau. Il est encore sans plumes ; les passants vont le fouler aux pieds ; envoyez un de vos anges pour le reporter dans son nid,- afin qu'il vive en y demeurant, tant qu'il ne sera pas en état de voler. »

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