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CHAPITRE XXV

Deux années se sont écoulées. Nous nous retrouvons un soir, dans le vaste salon d'Apremont, avec la plupart des personnages qui ont joué un rôle important au début de cette histoire.

Les vieilles tapisseries de Flandre sont toujours là, étalant leurs nuances décolorées, à côté du beau meuble Louis XVI, dont la peinture blanche, relevée d'or, semble faite d'hier. — Les bergers dansent encore en face de leurs bergères, au-dessus des portes et des glaces, encadrées de fines boiseries. — Rien n'est changé. — Et cependant cette salle immense a perdu son aspect tristement solennel.

Partout des fleurs, des arbustes rares, de la mousse verte où fleurissent les timides violettes, et dans les profondes embrasures des hautes fenêtres, le lierre rustique grimpant après un treillage d'or. Il y a là un épanouissement de jeunesse, un parfum printanier qui éblouit et surprend, au milieu de cette austère retraite. — Et ces frais éclats de rire qui traversent le

salon dans toute son étendue î qu'a-t-il fallu pour les faire naître ? — Ce qu'il faut à la cigale : un peu de rosée, un clair rayon de soleil, et la voilà qui chante, cette riante voix de Tété î

Devant la cheminée, oîi brûlent à Taise d'énormes souches de châtaigniers, Hilarion et Vénérande, qui n'ont pas vieilli d'un jour, entremêlent leurs interminables parties de piquet de menus propos si plaisants qu'Hilarion s'est permis le commencement d'un fou rire. — Sa perruque, soigneusement arrangée, embaume l'eau de Portugal ; sans doute que ce parfum détesté a fini par trouver grâce devant Frileuse ; quant à Vénérande, son visage placide s'épanouit dans des flots de blonde blanche, où brillent des œillets de toutes couleurs. Non loin d'elle est son métier découvert ; la période des chats n'est pas au bout, paraît-il; en voici un dont la robe fauve se détache vigoureusement sur un fond vert pistache.

On avait proposé un whist en sortant de table, mais le docteur a découvert des insectes fort curieux, dans sa promenade de l'après-midi; il les examine à la loupe, éclairé a niorno par une lampe solaire qu'on vient de poser en sa faveur sur un guéridon de marqueterie, moitié cuivre, moitié émail.

Le digne homme ne fait pas plus de cas de cette merveille, attribuée à Boule^ que de la petite table de bois blanc dont il a l'habitude. Il serait capable, si la chose était possible, d'empailler par les procédés

ordinaires, Taigle fixant le soleil, dont remblème se trouve dans toutes les sculptures héraldiques d'Apremont.

Mais il est bien question de cela. — Frileuse se lève, marche droit au piano, Tentr'ouvre, et se penchant vers Mauve par un mouvement plein de gâce :

(( Jouerai-je lepetit menuet d'Haydn? de mande-t-elle à voix basse. Croyez-vous que cela pourra lui plaire ?»

Elle a parlé bien bas, et cependant celui dont elle ne veut pas être entendue n'a pas perdu un mot de sa question.

a Bravo ! dit-il. J'applaudis d'avance, à condition toutefois que le menuet sera joué sur le clavecin.

— Y pensez-vous, M. Jacques, cette vieille épinette qui rend Tâme !

— Ne blasphémez pas. Mademoiselle. Je donnerais tous les pianos à queue d'Erard et de Pleyel, en y ajoutant encore ceux de Herz et deBachmann, pour ce vieux petit clavecin, en bois de rose, qui ne compte pas plus de quatre octaves, mais sur lequel se sont promenés, dit-on, les doigts de Marie-Antoinette,

— A la bonne heure ! Je suis de votre avis, quant au souvenir historique; mais, pour l'instrument, je me sépare de vous. Impossible de rendre les moindres nuances avec cette petite voix fêlée.

— Essayez, je vous en conjure, Haydn n'avait pas mieux ! »

11 n'en fallait pas plus pour convaincre Frileuse.

Elle referme le grand piano d'Erard et se dirige vers le petit clavecin.

Déjà Hilarion a jeté ses cartes sur la table. Ne lui faut-il pas le temps de retirer ses lunettes ? C'est pour lui une habitude de politesse. Ilote ses lunettes comme les Orientaux quittent leurs babouches, etlesEuropéens leur couvre-chef. — Vénérande au contraire ajuste sur son nez son lorgnon d'écaillé, et le docteur abandonne un instant la loupe, pour mieux entendre sa petite favorite.

Mais, en vérité, est-ce bien Frileuse que nous avons sous les yeux ? — Deux années seulement ont-elles pu transformer ainsi ce petit être délicat et nerveux, à l'attitude impérieuse et volontaire ? — Ce soir-là, ses yeux brillent comme deux étoiles, et sa physionomie est empreinte d'une grâce souriante, qui attire le regard, et le retient captif malgré lui.

Elle a fini de jouer ; les bravos retentissent. Jacques seul n'a rien dit. N'est-il pas content ? — Bien au contraire, il s'étonne, il est ravi de ce jeu délicat et correct, de cette compréhension intelligente de la pensée du maître, mais tout cela il le murmure à l'oreille de Mauve, lorsque Frileuse serait si flère de l'entendre.

(( Me croyiez-vous donc toujours une petite serinette?» lui dit-elle, quand quelqu'un de ces compliments trop discrets finit par arriver jusqu'à elle.

Ce serait au tour de Jacques de rougir.

(( Vous avez une mémoire impitoyable, Mademoiselle », répond -il en souriant, et sans se troubler le moins du monde.

Mademoiselle ! Quel vilain cérémonial ! pourquoi ne pas l'appeler « petite reine » comme autrefois ? Veut-il la faire repentir d'avoir grandi de cinq pouces pendant ces deux années ?

Mais non ! Jacques ne songe guère à la taquiner. — Ils sont les meilleurs amis du monde, depuis trois semaines déjà que dure son congé, et qu'il vient dîner chaque soir au château, en compagnie de son hôte, le docteur Mauduit.

Nous ne voulons pas assurer cependant que Jacques se range toujours de l'avis de Frileuse. — Il aime, lui, la grande route et la ligne droite, qui marchent sûrement au but ; elle préfère encore, elle, les petits sentiers capricieux où Ton s'égare en mille circuits ; on arrive plus tard, c'est vrai, mais la route a paru charmante, et l'on n'a pas senti un instant le poids du jour ou la fatigue du voyage.

« Que m'assurait- on donc, murmure-t-il en riant, comme s'il se parlait à lui-même, que vous étiez toute changée ! Ah ! petite Frileuse, je le vois bien, vous souhaiteriez d'être conduite tout le long de la vie avec un ruban rose ! »

Elle est bien prête à lui répondre que s'il devait être le conducteur, peu lui importerait le poids de sa chaîne ou la couleur du ruban, mais les jeunes filles ne

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tiennent pas aux jeunes gens de semblables propos.

« La vie ne doit pas être considérée comme un voyage d'agrément », reprend ce grave philosophe.

Oh ! qu'il a bien le droit de parler ainsi, lui dont l'existence a été constamment studieuse, obstinément réglée, et dominée par la mâle passion du devoir.

Maintenant que Frileuse a appris à connaître la source des vivifiantes vertus, qu'elle sait que la vie ne doit pas se passer à la recherche du bonheur, mais à l'accomplissement du devoir, elle admire d'autant plus cette nature régulière, cet esprit calme et rangé, cet équilibre parfait entre les facultés de l'esprit, les dons du caractère, et les émotions de l'âme, ce pouvoir de la raison, cette possession de soi-même enfin, qui résiste aux entraînements et aux caprices.

Frileuse est éprise de perfection, mais elle se demande si ce ne sera pas une présomption bien téméraire de vouloir acquérir tout d'un coup la douceur de Mauve, sa raison souriante et sereine, son oubli d'elle-même, et sa compassion pour autrui. — Elle se le demande chaque jour devant Dieu, dans le petit oratoire d'Apremont, et dans la chapelle de Saint-Grégoire, où elle prie maintenant avec presque autant de piété et de recueillement que la mère Page elle-même. — Que dis-je ? Mauve, l'exemple, le modèle de la petite convertie^ ne s'absorbe pas plus qu'elle dans la prière.

Elle va jusqu'à poser à Jacques cette question si palpitante à ses yeux.

«^ Tout d'un coup? demande-t-il, avec un certain mouvement interrogateur des sourcils qui déconcertait jadis Frileuse au plus haut point.

— Jacques, lui dit-elle, vous ne ferez plus cela avec vos sourcils.

— Quoi cela, petite reine ?

— Quelque chose dans le genre de Redgauntlet, rhomme à la main sanglante, vous vous souvenez ? »

Jacques ôta gravement son gant.

« Je ne vois rien, dit-il, qui puisse me mériter une pareille comparaison.

— Oh ! ce n'est pas à la main, mais au front. y>

Et elle s'efforça de l'imiter, mais en vain. Pas une ride ne put se décider à apparaître sur son front blanc et poli comme le marbre.

Elle était si drôle dans ses essais d'imitation que Jacques partit d'un éclat de rire, fort éloigné de la gravité du début.

« Tout d'un coup^ reprit-il en redevenant sérieux, c'est aller trop vite en besogne, petite reine. A Theure qu'il est, vous avez encore plus de vaillance que de sagesse.

— On est bien gai ici, dit Mauve, qui rentrait après s'être absentée un instant.

— Nous philosophons pourtant, répondit Jacques. Mademoiselle Frileuse me pose à brûle pourpoint les questions les plus complexes, et comme je suis fort

embarrassé pour les résoudre, je m'en tire par un éclat de rire.

— Mettez-moi donc au courant.

— Oh ! cela n'en finirait pas. Qu'il vous suffise de savoir que mademoiselle Frileuse m'a arraché un à un tous les secrets de mon existence à Rocamadieu.

— Je n'avais pas l'intention d'être indiscrète, balbutia Frileuse ; cependant, je ne suis pas fâchée de connaître, au moins par la description, ce petit coin du monde où l'on vit plus sous terre qu'à la clarté du soleil. »

Frileuse, en effet, avait beaucoup interrogé, quoi qu'elle en dît. Elle savait maintenant, presque aussi bien que Jacques lui-même, le détail de ses laborieuses journées ; elle avait poussé plus d'un soupir de compassion en apprenant ce que c'était que cette douce nourriture dont le stoïcien avait parlé dans sa lettre. Quoi ! un morceau de pain noir et un peu de fromage de chèvre pour premier déjeuner ! Elle ne touchera plus qu'avec horreur à cette tasse de chocolat toute parfumée de vanille, et servie dans une soupière d'argent d'un travail exquis, à ce petit pain beurré, délicat comme une brioche. Que ne peut-elle envoyer tout cela chaque matin à Rocamadieu? — Mais, à vrai dire, Jacques ne se soucie guère de ces recherches raffinées. Qu'est-ce pour lui, pour ce philosophe chj'étien, que « la satisfaction de l'heure présente, la jouissance de la minute qui passe » ?

Quand ils causent tous deux ce n'est pas des vulgarités de l'existence quotidienne qu'il l'entretient d'ordinaire ; il lui raconte la vie des hommes et des peuples ; il dessine pour elle à grands traits le tableau des révolutions du globe, ou celles plus intéressantes encore de l'humanité ; il lui dépeint les merveilles de la pensée, de la science, ou du dévouement chrétien, et Frileuse écoute, avidement suspendue à ses lèvres, lui rendant en attention soutenue ce qu'elle reçoit en clarté.

Pour ne rien perdre de ces précieux enseignements, elle avait contracté l'habitude d'analyser, sur son livre rouge, ce qu'elle avait recueilli de plus remarquable dans des entretiens qui lui paraissaient toujours trop courts.

Que de fois elle l'ouvrit ce petit livre rouge, après le départ de Jacques ! Elle le consultait comme un oracle ; elle le vénérait à l'égal d'un talisman. Si son naturel, chassé par de constants efforts, menaçait parfois de revenir au galop, elle trouvait dans le livre rouge cette esquisse du caractère de Mauve, tracée par Jacques en quelques mots, et dont la lecture la faisait aussitôt rentrer en elle-même :

ï Elle a la douceur, cette force des faibles et cette faiblesse des forts. »

Si elle était tentée de retomber dans ses habitudes indolentes et capricieuses, elle relisait ces mots de saint

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Augustin, qui lui avaient été répétés plus d'une fois par son ami Jacques :

(( Hors de Tordre, trouble ; dans l'ordre, repos. »

«En vérité, ma chère petite, lui dit un jour Mauve, à qui elle confiait le secours puissant qu'elle trouvait contre elle-même dans le livre rouge (elle en avait fait son vade-mecum), point n'est besoin de Jacques pour vous servir de guide. Mon livre rouge à moi, comme il doit l'être de tout chrétien, c'est TÉvangile, et quand je suis tentée d'entendre une voix humaine, c'est à X Imitation que je m'adresse. »

Frileuse ne sut trop que répondre ; réellement cela avait toujours été un singulier spectacle pour un observateur attentif que celui de cette petite créature. Dans sa tête, quelle singulière confusion ! Quel pêle-mêle bizarre ! Et au milieu de ce chaos apparent, une volonté forte qui finissait toujours par la conduire où elle voulait arriver. En vérité, Frileuse avait beau grandir, elle restait encore un problème, et cependant, que de chemin parcouru !

Pendant ce temps, le chèvrefeuille fleurissait au fond des bois, l'abeille bourdonnait autour des riches plates-bandes, Téglantine envoyait son innocent parfum, mais il n'y avait plus de printemps dans le cœur de Frileuse.

Jacques était parti ! Il semblait encore une fois à l'étrange petite créature qu'elle avait perdu la lumière.

« Qu'est-ce qui pourrait donc vous distraire, ma chère enfant? demandait un jour Hilarion à sa pupille, debout auprès d'un buisson de lilas blanc, dont elle effeuillait avec une prodigalité insouciante les grappes parfumées. Voici l'époque des voyages ! Où voulez-vous que nous dirigions nos pas ? Entendezvous avec mademoiselle Mauve ; ce que vous déciderez toutes deux conviendra à Vénérande comme à moi. ))

Ah ! si Frileuse avait parlé suivant son cœur, elle aurait dit qu'elle préférait aux glaciers de la Suisse, aux lacs de l'Ecosse, au ciel de Tltalie, le petit village perdu dans les replis de la montagne, où Jacques avait repris depuis un mois déjà ce qu'il appelait gaiement « son collier de misère ».

Mais c'était là encore de ces choses que Frileuse gardait pour elle seule ; on projeta donc une excursion de quelques semaines au milieu des merveilles de rOberland. — Déjà les malles sont faites , un domestique de confiance est parti en courrier, pour retenir à Genève un appartement confortable.

La chaise de poste est attelée dans la grande cour, et la grille d'honneur, merveille de ferronnerie du XVI® siècle, est ouverte toute grande, laissant voir la courte avenue d'ormes centenaires qui se termine à la fin du plateau.

On se compte. On s'appelle. Où est Hilarion ? Que fait -il à cette heure, lui, l'homme exact par excel-

lence ? M. Tintendant a été saisi au passage par un avoué de Glermont arrivé le matin au village de Crozat. Il y a de graves affaires, une menace de procès. Impossible pour lui de partir.

Que faire ? Frileuse n'aime pas les contre-temps ; il faut aviser. Vénérande qui brûle de partir, car ce voyage en Suisse sera son premier voyage d'agrément, Vénérande ose prendre l'initiative d'une idée.

Certes, il sera bien pénible pour elle en particulier d'être privée du cher Hilarion, mais enfin il ne faut pas que Mademoiselle éprouve un pareil mécompte. Hilarion viendrait les rejoindre plus tard, s'il était libre ; en attendant.... ne pourrait- on pas — ici les plus ingénieuses circonlocutions — se passer d'Hilarion, et emmener Brichard, qui a une fort belle tournure de porte-respect ?

L'idée est trouvée excellente. Brichard, dans sa redingote noire neuve, car il ne porte pas la livrée, peut passer pour un homme de confiance de première qualité. Il lui faut cinq minutes pour s'habiller. Quant à sa malle, elle lui sera expédiée à Genève, par le train suivant. La mère Page, qui connaît ses affaires aussi bien que lui-même, se charge de l'envoi.

En route maintenant ! Un dernier regard sur la masse imposante du château qui va disparaître au détour de la route. — Frileuse esienhigh-spirit; elle ne rêve plus que glaciers et montres de Genève. C'est là

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une des joies anticipées de son beau voyage ! L'achat de deux jolies montres, offertes en surprise, et expédiées de Genève à Clermont, à l'adresse de mesdemoiselles Camille et Francine Salvage. Frileuse bat des mains à cette pensée, mais comme aucun plaisir ne peut jamais être complet, ses charmantes espérances sont troublées par une migraine de Mauve, qui s'annonce devoir être pénible.

Mauve est pâle ; elle frissonne de temps à autre, et malgré le soleil brillant qui inonde le wagon, à travers les stores baissés, elle se plaint de n'avoir pas chaud.

(( Je suis bien fâchée que nous soyons partis ! » s'écrie Frileuse.

Pour un peu elle rebrousserait chemin, mais Mauve assure qu'il n'y paraîtra plus dans quarante-huit heures ; c'est le maximum de durée de ses plus violentes migraines. Elle en sera quitte pour rester bien tranquille dans sa jolie chambre à Genève pendant les premières heures de leur séjour. Il ne lui faut qu'une tranquillité absolue. Aussi, à peine débarqués à l'hôtel des Bergues, dans le grand appartement du premier étage, dont le balcon donne sur le lac, insiste-t-elle pour que Frileuse aille courir la ville.

S'il ne s'agissait des montres, Frileuse refuserait de quitter Mauve. Mais elle ne sera pas longtemps absente : une heure pour l'importante acquisition, une autre heure pour le coup d'œil à jeter sur le lac et

sur le Rhône. Elle prend le bras de Vénérande, qui témoigne une joie d'enfant, et, suivies de Brichard, les deux voyageuses se dirigent vers le quai où on leur a donné l'adresse du meilleur horloger de la ville.

Les montres choisies sont deux merveilles d'horlogerie, et deux bijoux d'exécution. On va ajouter, en émail bleu, le chiffre des deux destinataires; la chaîne, la clef, tout sera assorti, genre gothique^ dit Thorloger.

(( Et toi, Brichard, demande Frileuse à son écuyer, qui se tient bouche béante et pâmé d'admiration devant les vitrines étincelantes, n'aimerais-tu pas à emporter aussi un souvenir de Genève ? »

Brichard ne répond rien. Il n'ose croire à son bonheur. Il faudra bien qu'il y croie cependant, quand sa jeune maîtresse lui dira de choisir une montre en or, à répétition, et marquant les secondes.

ce Je donnerai celle-ci à la bonne femme n, murmure Brichard, rouge jusqu'aux oreilles.

La bonne femme, c'est la mère Page. Celle-ci, c'est un respectable oignon-bassinoire, attaché à un mauvais petit cordon de soie noire, dont Brichard s'efforce de défaire le nœud, pour l'attacher au beau cadeau qu'il vient de recevoir.

« Fi donc I mon vieil ami, murmure Frileuse. La montre ne va pas sans la chaîne. Ayez la complai-

sance. Monsieur, dit-elle à l'horloger, de nous choisir une chaîne très-solide.

— En argent ou en or ?

— En or, en or, bien entendu.

— En voici une que je vous défie de casser, quand bien même vous le voudriez, reprend Thorloger. Deux cent vingt francs ! tout au juste ! )>

Frileuse ne s'inquiète guère du prix ; elle donne J'adresse aux Bergues^ pour faire porter les emplettes, et s'en va, le cœur joyeux, payer son tribut d'admiration aux eaux de saphir du lac superbe.

Vénérande ne peut plus s'arracher à ses contemplations poétiques ; elle déclare qu'elle voudrait être un poisson, mais que, la chose n'étant malheureusement pas possible, elle restera tout le long du jour sur les ponts ou sur le quai. Il faut rentrer pourtant. Frileuse n'entend pas laisser Mauve plus longtemps seule. Au retour, le propriétaire de l'hôtel des Bergues, qui la trouve dans le grand vestibule d'entrée, reçoit, chapeau bas, la petite voyageuse et sa suite. Il remet à Vénérande le paquet des trois montres, et demande à voix basse, en désignant respectueusement Frileuse du bout du doigt, si Son Altesse a été satisfaite de l'appartement.

Frileuse a grand'peine à reprendre son sérieux, pour expliquer au brave homme qu'il fait fausse route. Elle n'est pas, comme il l'a cru, d'après les rapports de l'horloger, une princesse voyageant in-

cognito, mais simplement une habitante de l'Auvergne, (( une provinciale de France » , dit-elle modestement, venue comme tant d'autres pour visiter les merveilles du pays suisse.

a Pourquoi l'avoir détrompé, murmure Vénérande, cela ne faisait de mal à personne, et Hilarion aurait été si heureux quand je lui aurais écrit cette aventure. Votre Altesse l Téi^èie-i-el\e d'un air de regret. Cela vous va si bien, mon bijou ! Mais patience ! Qui sait ce que sera le mari que la Providence vous destine ? »

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