‹ La pupille d'hilarionChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

« Mauve, est-ce que vous attendez votre élève

ce matin ? )>

Il y avait une petite pointe d'ironie dans la façon dont Jacques prononça ces deux mots : votre élève. Aussi le docteur, toujours prêt à venir au secours de Mauve, comme un preux chevalier qu'il était, plia méthodiquement son journal, releva la tête, et tint ses petits yeux gris fixés alternativement sur chacun des deux interlocuteurs.

— Certainement, mon ami. Oubliez-vous donc que je vous ai raconté, au moins deux fois déjà, qu'elle venait tous les jours, et plutôt deux fois qu'une.

— C'est vrai ! Pardonnez à mon étourderie. Je ne pensais pas au temps perdu à réparer. Il lui faudrait des journées de quarante-huit heures à ce petit sauvageon sans culture. Mais ce sont là des choses qu'on n'achète ni pour or, ni pour argent. •

— Jacques ! dit Mauve avec un accent de doux reproche.

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— Sauvageon vous blesse-t-il, ma cousine ? Alors

je retire l'expression, et je dirai : à ce prodige en

retard. Mais je crains bien, ma pauvre Mauve, que vous ne perdiez là vos soins et vos peines.

— Ne parlez pas ainsi, Jacques ! Si vous saviez que de chemin nous avons fait depuis Tannée dernière.

— Elle lit couramment alors ?

— Vraiment, dit le docteur, qui prenait pour la première fois la parole, je ne puis comprendre votre antipathie pour cette pauvre enfant. Serait-ce parce que tout le monde l'aime ici ?

— Peut-être, docteur, peut-être ! Il faut bien compter pour quelque chose la contradiction qui fait le fond de la nature humaine, en général, et de la mienne en particulier, dit Jacques en riant. Mais pour parler sérieusement, je vous avouerai que votre engouement à tous pour ce petit être me paraît ridicule et puéril.

— Ce petit être a quatorze ans, Jacques.

— C'est possible , mais elle en paraît huit. Et comme je vous sais tous au-dessus de ses millions et de ses blasons, je ne m'explique pas votre enthousiasme. Mais dites-moi, Mauve ; avez-vous cherché, tout en cheminant avec elle dans les routes de la science, à lui inculquer quelque idée raisonnable ? Croit-elle encore que le soleil a été créé uniquement pour éclairer les Barbantaine, et que le genre humain

était plongé dans la nuit avant l'arrivée en ce monde de cette illustre famille ?

— Vous savez bien, Jacques, que l'enfant ne peut être responsable des travers de son éducation première. On parlait autour d'elle, et elle entendait ; voilà tout.

— Oui, elle avait des oreilles pour entendre, et des yeux aussi pour voir. Imaginez, docteur, qu'il y a dans la galerie de tableaux de ce vieux nid d'orgueil, qui s'élève fièrement au-dessus de nos têtes, une certaine gravure, qui reposait autrefois dans les archives, et que maître Hilarion a exhumée avec un ravissement inexprimable, et placée à la place d'honneur, cela va sans dire. Quel est le mauvais plaisant ou le vil flatteur qui a pu dessiner pareille chose? Représentez-vous le déluge, et l'arche voguant avec peine sur les grandes eaux. Noé, à l'avant du bateau sauveur, tend une longue perche à un couple fort bien assorti, qui surnfige seul dans le désastre universel. L'homme porte le feutre à plume insolente, et la fraise à gros tujaux, qui devrait être un peu désempesée, eu égard à la situation. La dame, toute raide et toute pimpante dans ses superbes ajustements, laisse flotter autour d'elle, d'un air de dignité, ses larges jupes de soie, garnies de dentelles et de rubans, et tout cela, dame et cavalier, s'accroche si bien à la perche, que cette illustre famille, sauvée du déluge dans la personne de ses derniers représentants, bien que l'Ecri--

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ture sainte ait omis d en parler, a pu venir jusqu'à nous, an de grâce 185....

— Quelle exagération ! murmura Mauve, en haussant doucement les épaules.

— Je n'exagère pas d'un iota, ma chère cousine, et je vous offre de vous conduire, quand vous le voudrez, dans cette curieuse galerie, qui contient plus de bizarreries que de chefs-d'œuvre. Je vous emmènerai aussi, docteur, car je suis au mieux avec Hilarion, qui a eu besoin dernièrement de mes faibles lumières en droit, et qui se montre plein de reconnaissance. Vous y verrez^ comme on dit à la lanterne magique,

la célèbre entrevue d'Alaric avec le chef des Barbantaine dont il désirait obtenir Talliance, en 505 ; un peu plus tard, l'apparition de la Sainte-Vierge au comte Agénor, en sept ou huit cmt. Celui-ci, la bouche en cœur, le jarret en avant, le feutre à la main, avec l'ondoyant panache qui balaie le sol, et que les Barbantaine ont dû apporter en naissant «

Mauve haussa les épaules.

(( Attendez donc : un peu de patience, vous allez me faire oublier le plus beau : de la bouche de la Sainte- Yierge sort une légende en papier vélin avec ces mots: (( Couvrez-vous, mon cousin. » /

— Oh ! pour le coup, voilà qui est trop foiVet qui dépasse les limites de la vraisemblance, s'écria le docteur en riant. y:

— Je n'invente rien, je n'exagère rien, je vous le jure, et si j'étais monsieur le Curé, je viendrais un beau jour faire un auto-da-fé de toutes ces sottises, que je trouve fort irrespectueuses.

— Mais comment avez-vous fait pour vous introduire là? Je croyais connaître le château, et je vois que je suis beaucoup moins avancé que vous.

— C'est une invention toute nouvelle d'Hilarion, pendant que vous étiez à Royal, paraît-il. En un tour de main, il a transformé l'ancienne salle du jeu de paume, devenue salle de billard, il y a quelque vingt ans^en un musée ethnographique, historique, artistique, le tout à la plus grande gloire des Barbantaine bien entendu. Il y a là le plus singulier amalgame des choses les plus étranges et les plus disparates, à faire pâmer tous nos antiquaires de province. (Je ne parle pas des vrais savants, pour lesquels je professe un profond respect, mais de ces amateurs monomanes, qui prennent le premier tesson cassé, rencontré par leur pioche, pour une poterie romaine.) Oh ! les vieux pots ne manquent pas dans la collection d'Hilarion : vaisselles, bijoux, armures, médailles, colliers, reliques de tous genres, fragments de toutes sortes, recueillis depuis les époques préhistoriques, s'il faut en croire le catalogue. Oui, mon cher docteur, vous avez beau rire, et Mauve a beau secouer la tête, l'illustre maison de Barbantaine a su affronter, sans pâlir, tous les cataclysmes du globe, toutes les révolutions po-

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litiques ou sociales du monde ancien et nouveau ; elle a traversé, toujours suivant la chronique d'Hilarion, les âges de pierre, de bronze et de fer, sans oublier Tâge d'or, elle a eu à démêler avec les Celtes, les Gaulois, les Francs, les Visigolhs et les Romains, et son aigle, aux ailes fièrement éployées (vous connaissez leur devise : J'ose), a fait battre en retraite tous ceux qui, comme lui^ prétendaient regarder le soleil.

— Quelles folies nous racontez-vous là, murmura Mauve.

— Des folies, ma cousine ! On voit bien que vous n'avez pas lu Tintroduction de la grande histoire des Barbantaine, par le très-véridique et très-fidèle historien maître Hilarion Pastoureau. Ce sera une histoire du monde, une sorte d'histoire universelle à la Bossuet. Les matériaux ne manquent pas. 11 y en a dans trois grandes malles, pleines jusqu'au couvercle. Deux volumes seulement sont imprimés, et c est là dedans que l'élevé de Mauve, mademoiselle Frileuse de Barbantaine, a pris ses premières leçons de lecture. Vous jugez alors, docteur, des absurdités qui ont dû s'entasser dans cette tôte d'enfant, très-disposée d'ailleurs à les accueillir. »

Le docteur, arrivé depuis un an seulement dans le pays, était loin de connaître toutes ces particularités. Il avait fait quelques visites de politesse au château, où il n'avail pas eu l'occasion d'être appelé en qualité

de médecin, et comme il était généralement fort distrait, il n'avait pas pris la peine, ou le loisir, de faire toutes les observations que Jacques avait recueillies une à une. Pour le moment, il écoutait avec un plaisir réel, et Jacques, encouragé par son attention, allait toujours de Tavant, malgré les prières de Mauve.

« Mais nous voilà bien loin du point de départ, reprit le jeune homme. Revenons, s'il vous plaît, à notre héroïne, au dernier rameau de cet arbre gigantesque, qui comme le chêne Ygdrasil a répandu sur le monde entier ses branches jadis florissantes et vivaces. L'aigle est devenu une colombe, un moineau pour dire vrai, car mademoiselle Frileuse ne me paraît pas plus douée de la douceur de la colombe que de la prudence du serpent.

— Frileuse ! répéta le docteur deux ou trois fois de son air de distraction. Quel nom singulier !

- C'est un nom de famille, un nom légendaire, m'at-on dit. Il y a là-dessous je ne sais quelle histoire de la mythologie Scandinave ; un demi-dieu de neige ou de glace, une déesse plutôt, qui aurait reçu Thospitalité, après un naufrage, chez un ancêtre de la jeune personne en question. Vous avez beau rire, docteur, je vous répète là en quelques mots une page du volumineux récit d'Hilarion. Et c'est ainsi tout le long des deux volumes dont j'ai pris connaissance. On se heurte à chaque ligne contre une absurdité. Mais

qui dit Barbantaine dit l'envers de la vérité et du bon sens.

— Encore une digression, dit le docteur, mais cette fois, c'est moi qui Taurai provoquée. Nous disions donc, mademoiselle Mauve, continua-t-il en se tournant vers la jeune fille »

Mais Jacques était en trop bon train pour vouloir s'arrêter.

(( Nous disions, reprit-il, que Mauve se donne infiniment de peine pour porter la clarté dans cette petite âme, pleine de ténèbres et d'erreurs, cultivée jusqu'à ce jour par une espèce de païen, je ne puis donner un autre nom que l'idolâtrie, le fétichisme, au sentiment aveugle et extravagant qui remplit la vie d'Hilarion.

— Je vous assure, Jacques, dit Mauve, en abandonnant son ouvrage, que cette enfant, tout ignorante qu'elle est encore, a l'esprit fort curieux, ouvert à la poésie, aux grandes choses, aux idées généreuses, et que si elle avait eu jusqu'à ce jour une autre direction, à l'heure qu'il est ce serait déjà une jeune fille remarquable, au lieu

— Permettez -moi d'achever votre pensée, chère cousine, dit le jeune homme avec empressement ; au lieu d'être une vraie enfant gâtée, parfaitement insupportable à elle-même comme aux autres.

— C'est mal, Jacques, de chercher à me décourager ainsi. Mais vous auriez grand tort de croire que je

veux faire une savante de ma petite élève. Je veux seulement lui créer des occupations et des intérêts, qui prennent la place des étranges rêveries dont s'est bercée son enfance, je veux surtout apprendre à cet esprit chimérique la chose la plus simple et la plus utile, la seule nécessaire à vrai dire : Pourquoi Dieu nous a créés et mis en ce monde.

— Et jusqu'à présent, avouez qu'elle ne s'en doute guère.

— Nous y arriverons, Jacques, nous y arriverons. Laissez-moi tenter Tépreuve pendant quelques années. N'est-ce rien, pour parler sérieusement, que d'arracher cette pauvre petite à la fâcheuse atmosphère où elle vivait, dans la plus profonde ignorance des choses de Dieu? N'est-ce rien que de la conduire par la main à cetle source céleste, qui seule désaltère, et de voir cette petite imagination, peuplée jusqu'ici de fantasmagories, se laisser éclairer peu à peu? »

Mauve avait la voix légèrement émue.

c( Non, certes, je ne veux pas vous décourager, dit Jacques, en s'apercevant de l'effet de ses innocentes taquineries. Ne sais-je pas d'ailleurs que vous vous appliquerez d'autant mieux à votre tâche qu'elle vous paraîtra plus ingrate et plus difficile? Et puis, ajoutat-il en prenant la main de sa cousine, croyez bien, Mauve, qu'au fond je vous approuve, et que je ne suis jamais plus heureux et plus fier, que lorsque je vous vois exercer ce grand don de tendresse et de bien-

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veillance que vous avez reçu mieux que personne. — Il est certain, reprit le docteur, que mademoiselle Mauve, à force d'abnégation et d'oubli d'ellemême, parvient à suffire à tout et à tous. On la croit au ciel généralement, et malgré cela, elle parvient à s'occuper si bien des êtres de ce pauvre monde que personne n'est oublié. Comme le dit gracieusement l'aimable saint François de Sales, elle s'en va cueillant les fraises des bois, tout en tenant la main du Père céleste...

—Oh ! la jolie pensée, dit Mauve, et voilà, en retranchant réloge, qui me réconcilie tout à fait avec mes contradicteurs. Il était temps. Écoutez ! N'entendezvous pas le galop d'un cheval ? Oui, c'est Frileuse bien sur.

— Elle se rompra le cou un de ces beaux matins, et vos projets de perfection en resteront là, ma pauvre cousine. »

On voyait maintenant, par-dessus la haie qui servait de clôture au jardin, apparaître de temps à autre un petit chapeau de feutre gris, surmonté d'une longue plume rouge, qui voltigeait à la brise comaie un oiseau joyeux.

« Frileuse, voilà Frileuse, crièrent dans la maison quelques voix d'enfants.

— Allons bon, l'agitation commence! dit Jacques en voyant deux ou trois petites filles descendre le perron en courant, et disparaître derrière un massif d'arbres

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qui ombrageait le côté gauche de la maison. La garde d'honneur de la jeune princesse s'apprête à la recevoir !

— N'irez-vous pas Taider à descendre de cheval, au moins ? demanda Mauve.

— Non certes î Cette petite amazone, caracolant et bondissant, comme une écuyère du cirque, n'a besoin du secours de personne, et puis, je vous l'avoue, outre que je n'ai aucun goût pour les fonctions de cavalier servant, les femmes à cheval me sont particulièrement antipathiques. A revoir donc. Mauve, je vais aller faire la correspondance de mon père, et je reviendrai quand vous en aurez fini avec votre élève. »

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