CHAPITRE XXVIII
Frileuse connaît son sort maintenant. Mauve lui a tendu la glace en tremblant. Elle s'y est regardée, a poussé un léger soupir, puis appuyant sa petite main amaigrie sur le bras de son institutrice :
(( Mauve, lui dit-elle tout bas, promettez-moi de ne rien leur écrire là-bas de ce que m'a appris le miroir. C'est un caprice, une fantaisie de malade, ajoute-t-elle pour répondre à Tair interrogateur de son amie ; mais je ne me sentirai tranquille que si vous me donnez votre parole de ne rien écrire à Francine, à Camille.... ni à Jacques. »
Elle baisse la voix en prononçant ce dernier mot.
C'est que Fétourderie de Francine lui a appris sur le compte de Jacques les choses les plus surprenantes.
Qui le croirait? — Pas elle à coup sûr, si la lettre n'était là, sous son chevet, prête à reparaître devant ses yeux pour lui apprendre que ce grave Jacques....
Mais laissons parler la lettre elle-même. Nous ne saurions être ni aussi éloquent, ni aussi explicite.
(( Elle est sauvée, grâces soient rendues à Dieu, écrit cette plume sérieuse. (Jamais Frileuse ne l'aurait soupçonnée capable de se prêter à de pareilles bagatelles.) Grâces aussi à toi, ma chère Francine, pour me l'avoir écrit si vite. Je ne vivais plus, vois-tu ; la mort marchait devant moi. — Que sera désormais l'existence, pensais-je à toute heure du jour, si ce petit être charmant, que j'aime d'un amour étrange, à la 'fois paternel et fraternel, pour laquelle je me sens le cœur d'un père et d'un ami, venait à me manquer !
« Pauvre Jacques ? me diras-tu. A quoi ces beaux sentiments peuvent-ils te mener ? — Je te connais aussi bien que tu te connais toi-même. — Quand bien même Frileuse viendrait t'offrir sa main, pourrais-tu oublier que tu n'as rien, et qu'elle est, hélas ! une des plus riches héritières de France ! >>
« Je sais tout cela, chère sœur; je me le suis répété bien des fois depuis deux ans. Oui, voilà deux ans que je l'aime, deux ans que je le lui cache, que je le cache à Mauve, à toi, à tout le monde. Il a fallu l'excès de ma douleur et de mes inquiétudes, pendant cette cruelle maladie qui a failli nous l'enlever, pour m'arracher cet aveu que je te supplie de garder au fond le plus inaccessible de ton âme.
(( Mais, tranquillise- toi. Je ne serai pas malheureux, pas trop du moins. Je ne suis pas un Werther. J'accepterai la vie, telle que Dieu voudra me la faire, et
j'accepterai aussi la part d'amitié qu'elle me donne, en ma qualité de votre frère à tous.
« Je ne m'abuse pas ; ce qu'elle aime en moi, c'est le cousin de Mauve, le frère de Francine et de Camille. Eh bien ! je saurai ne me montrer à ses yeux que sous cet aspect, et dans six mois, quand j'irai passer quelques semaines chez le bon docteur Mauduit, je pourrai l'aborder le front paisible et le visage souriant.
« Ah ! pourquoi n'est-elle pas née dans une condition plus modeste? Avec quel bonheur j'aurais travaillé avec elle et pour elle ! — Mais il n'est pas question de cela : c'est la vieille histoire <( du ver amoureux d'une étoile » pourrais-je dire, si je faisais grand cas de la fortune.
« Tu me connais, ma sœur, tu sais bien que je n'évalue pas à un trop haut prix les richesses de ce monde; qu'au fond de l'âme, j'estime qu'un cœur aimant, un esprit droit, une âme honnête, se donnant tout entiers, valent pour celui ou celle qui les reçoit tout l'or de la Californie. Mais cependant il y a des lois, ou des préjugés sociaux, qu'on ne saurait impunément braver : irai-je offrir à cette enfant, ma pauvreté et celle de tous les miens, comme unique dot ? — Non je garderai mon secret, et je suivrai courageusement ma voie en me disant : Dieu ne l'a pas voulu.
« Ah ! quel intérêt dans ma vie d'autrefois que la présence de cette petite créature ! Quel charme
j'éprouvais en suivant les évolutions diverses de cet esprit, qui cherchait inconsciemment la lumière, qui voulait se transformer à la ressemblance de son modèle, qui s'identifiait tour à tour avec tout ce qui s'offrait de bon et de parfait à ses yeux. — Le but de Mauve est atteint. — Frileuse est bien près de devenir une femme accomplie, sans avoir rien perdu de sa spontanéité, de sa simplicité d'enfant, et de sa grâce piquante. Elle est elle^ bien elle^ et ne fait pas à son cœur plus qu'à son esprit la toilette des dimanches. Oh ! la vérité, Francine, cette vérité dans le cœur, sur les lèvres, dans les yeux, et jusque dans les gestes ! Comme elle m'attire ! Frileuse est la vérité même !.... (( Mais je m'oublie, chère sœur ! ~ Comme les rôles sont changés ! Jadis, tu t'en souviens,' j'étais le chêne, toi le roseau ! I.e chêne se sent bien faible aujourd'hui, et ce n'est que des lèvres que je me répète vingt fois le jour ce mot du vieil Ulysse : Taistoi, mon cœur, tais-toi et souviens-toi. »