‹ La pupille d'hilarionChapitre 32 sur 35 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Ce matin-là, la joie est partout : dans les blés mûrs, où chante Talouette, dans le ciel rose, comme si l'aurore ne pouvait se décider à céder sa place au soleil, dans le cœur de Frileuse surtout, qui contemple de sa fenêtre le ruisseau cristallin, bondissant en petites cascades.

ce Aujourd'hui, répète-t-elle, aujourd'hui... j'en aurai le courage ! Il le faut, mais combien il m'en coûte ! ))

Elle quitte alors la fenêtre, se dirige vers son petit bureau de laque, y prend un cachet de lapis-lazzuli, d'une forme antique, et contemple un instant la plaque d'or blasonnée, où se voit distinctement la devise des Barbantaine : ^ J'ose !»

« Oui, yoserai, répète-t-elle tout bas, j'oserai pour son bonheur et pour le mien. »

Dans le buvard entr'ouvert se voit une feuille de papier à lettre, noircie de petits caractères fins et élégants, que nous reconnaissons pour l'écriture de Fri-

leuse. Elle relit cette lettre qui lui a coûté sans doute plus d'un effort, car de nombreux brouillons, griffonnés, raturés, des pages entières biffées d'un bout à l'autre, témoignent de son travail opiniâtre.

« Jacques, dit cette lettre, la démarche que je viens tenter auprès de vous est étrange, audacieuse, en dehors de toutes les règles, je le sais ; mais un singulier hasard, la Providence, veux-je dire, a mis en ma possession une lettre qui ne m'était pas destinée. J'y ai lu votre secret ; ne faut-il pas que je vous livre le mien en échange ?

(L Jacques, croyez-vous que la folle enfant que vous avez connue jadis soit digne aujourd'hui, après deux années d'efforts constants sur elle-même, de devenir la sœur de vos sœurs ? Pensez-vous que votre bon père, s'il ne nous avait pas quittés pour un monde meilleur, aurait bien voulu l'adopter pour sa fille ? Pensez-vous enfin qu'elle puisse être pour vous une digne femme, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ?

(c Voilà mon secret, Jacques. Prononcez. — Mais n'allez pas reculer devant ces inutiles richesses qui ne sont plus à moi. Hilarion vous dira que le testament de mademoiselle Corisandre me dépouille de tous ces biens (dont je n'ai jamais fait aucun cas), si je me décide un jour à changer de nom, si je me révolte contre la destinée qu'elle voulait me faire, de vivre seule, sans famille, isolée de toute affection, dans cette

somptueuse demeure, qui a été pour moi la plus triste des prisons, jusqu'au jour où je vous ai tous connus et aimés.

<c Que me reste-t-il alors, Jacques, si ce n'est mon affection pour les vôtres, devenus les miens, et Tardent désir que j'ai de vous rendre heureux? Vous le savez, la maladie par laquelle je viens de passer n'est jamais sans laisser de traces. Il faut donc que nous nous revoyions ; alors vous déciderez de notre sort à tous deux, et je ne vous en voudrai pas si vous me dites: (( Frileuse, je ne m'appartiens pas, je me dois aux miens ; continuons notre route chacun de notre côté. »

« Voilà ce que j'avais à vous dire, Jacques ; n'en voulez pas à Francine ; elle n'a rien trahi ; c'est la Providence qui a mené toute chose pour notre bonheur peut-être, pour le mien à coup sûr. Avoir été, par vous, jugée digne de votre tendresse, est une gloire qui suffira au reste de ma vie. »

Maintenant le bâton de cire rouge est retombé en gouttelettes brûlantes sur l'enveloppe où Frileuse vient d'enferm.er sa lettre ; le cachet des Barbantaine s'est incrusté dans la cire molle : le sort en est jeté ; demain Jacques recevra les aveux de la jeune fille.

A cette pensée, Frileuse rougit :

(( Mon Dieu, dit-elle, j'aurais mieux aimé que cela se passât autrement, mais comment faire ? »

Elle avait raison : Jacques n'était pas homme « à se desserrer le cœur », ainsi que disait madame de Sévigné.

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