CHAPITRE XXXI
Trois jours après, dans le grand salon d'Apremont, Jacques était seul, se promenant de long en large, et les yeux fixés sur la pendule de Boule, dont les grandes aiguilles lui semblaient se mouvoir avec une lenteur désespérante.
(( A midi, jnurmura-t-il ; encore un quart d'heure, comme c'est long ! »
Il s'approcha d'une fenêtre donnant sur le parc ; elle était grande ouverte, et laissait voir les pelouses d'un vert tendre, toutes baignées de soleil à cette heure de midi.
Les statues, éclatantes de lumière, se détachaient vigoureusement dans l'épaisseur des sombres charmilles ; les allées, comme de larges rubans d'or, suivaient leur longue ligne droite, et allaient se perdre sous les hautes futaies. Par ce soleil d'été, sous ses ardents rayons, le paysage avait un aspect opulent qui frappa l'imagination de Jacques :
« Tout cela est à elle, pensa-t-il, et jMrais l'en dépouiller par ma tendresse égoïste ! Non, Frileuse, non, petite reine, dussé-je me déchirer le cœur, je saurai remplir mon devoir d'honnête homme, et répondre non à vos vœux d'enfant. »
Mais voilà que dans Tallée sablée, qui passe sous la fenêtre, des pas légers se font entendre ; toute vêtue de blanc, sans aucun bijou, sans aucun ruban dans sa luxuriante chevelure, blanche et rosée comme l'automne printanier, s'avance la fiancée de son cœur.
C'est bien sa démarche vive et gracieuse; elle lève la tête, leurs yeux se rencontrent.
Que disait-elle donc ? Jamais elle ne lui a semblé si belle ; l'églantier rose et blanc, qui épanouit au soleil de mai ses délicates corolles, n'a pas plus de fraîcheur et de poésie.
"" C'est bien là ce petit nez carré à la physionomie résolue, dont les mobiles ailes roses semblent taillées dans une fine coquille ; cet œil largement fendu, qui se relève un peu vers les tempes, et qui s'imbibe parfois de douceur et de lumière : une émeraude, comme disait le bon docteur !
Et ses cheveux ! Cette royale parure que Dieu lui a mise au front, comme le plus riche des diadèmes, Dieu merci, ils n'ont rien perdu, eux non plus. Ils retombent en une lourde masse dans un large filet, presque invisible, qui ne peut les retenir captifs, car ils s'échappent toujours en mille petites boucles rebelles.
Ah ! Frileuse, comme vous l'avez trompé, ce pauvre Jacques, comme vous vous êtes joué de sa crédulité !
Frileuse trouva sans doute mille bonnes raisons à donner à ce puritain de Jacques, à ce stoïcien sévère, car il dit oui^ sans pour cela cesser de se croire honnête homme.
Il dit si bien oui, qu'un mois après, comme la lune jetait ses lueurs tremblantes sur les grands ormes de l'avenue, une grave cérémonie se passait dans le vaste salon d'Apremont, décoré de fleurs, de feuillages, et illuminé comme on ne l'avait pas encore vu de mémoire d'homme.
« C'est pour la dernière fois, dit Frileuse à Jacques, qui semblait presque effrayé de ce luxe sur lequel il ne comptait pas.
« Hilarion l'a voulu : et je n'ai pu refuser à mon cher tuteur cette dernière satisfaction. »
Pour la dernière fois, à la bonne heure ! Et puis il aurait mauvaise grâce à se montrer mécontent ; tous les siens sont là, heureux de son bonheur.
Francine, Camille, les deux jumelles, forment un groupe charmant autour de Mauve, un peu pâlie par les émotions et les fatigues des derniers jours, mais toujours si pure, si noble et si touchante !
Le bon docteur Mauduit, premier témoin du fiancé, sourit d'un air étrange, ce qui ne l'empêche pas d'être très-imposant dans son habit noir ; Vénérande ne tient
LA PUPILLE d'uILARION. 305
pas en place, elle s'agite comme un écureuil qui tourne avec sa roue. Quant à Hilarion, transfiguré par une expression de joie paisible, qu'on n'a jamais encore rencontrée sur son visage, il tire sa montre à toute minute, et la compare avec le solennel cadran, qui se voit encore une fois injustement accusé.
Mais voici le notaire, tout le monde fait silence.
(( N'écoutons pas,' dit Frileuse à l'oreille de son fiancé. Quelle sotte coutume qu'un contrat ! »
Mais quoi donc? — Ce notaire a-t-il perdu l'esprit? Jacques se retourne brusquement... Il écoute...
« Le château d'Apremont, avec les terres qui en dépendent.
« Les forêts du Brébant, de Valence et de Sigy.
« Les fermes des Herbages, des Bloux, d'Heurtebise, des Farons, etc., etc.
« Les étangs, les vignes, les moulins, la moitié d'un département enfin ! »
Quoi ! c'est là la dot de Frileuse ?
Oh ! comme il a été joué ! Joué par une petite fille !
Il la croyait laide, et voilà qu'elle lui était apparue radieuse de beauté et de fraîche jeunesse.
Il la voulait pauvre, et cette petite main qui était venue s'offrir d'elle-même, qu'il n'avait acceptée que parce qu'il la croyait vide, elle renfermait les trésors d'une princesse de l'Inde.
Ses noirs sourcils se contractèrent, et Frileuse lui revit au iront ce pli dont elle avait si grande peur à la Châtaigneraie.
(( Jacques )), dit-elle doucement...
Au son de cette voix bien-aimée, le souci s'envola, comme fait un nuage qui disparaît devant les rayons du soleil.
(( N'écoutez pas, dit-elle, un peu honteuse de cette énumération sans fin. C'est l'affaire d'Hilarion. Il faut en passer par là.
—Ah ! murmura-t-il avec un soupir de regret ; mes beaux projets de travail, ma vie de labeurs égayée par la petite reine, qu'êtes-vous devenus ?
— - Nous trouverons bien encore le moyen d'être heureux, répondit Frileuse. Il ne manque pas de pauvres autour de nous !»
Était-il possible de ne pas la croire ?