CHAPITRE IL
Gomment l'unique héritière des Barbantaine descendait chaque jour des hauteurs d'Apremont, jusqu'au bas de la vallée, pour y recevoir les leçons de Mauve, dans la demeure très - plébéienne de M. Salvage, c'était là un problème que chacun se posait dans le pays, et que personne n'avait encore résolu.
N'était-il pas plus simple, lorsqu'on ^( remuait les écus à la pelle » comme Hilarion, de faire venir une institutrice à demeure, à l'exemple des grandes maisons environnantes, et de lui confier l'éducation complète de mademoiselle Frileuse ?
Hélas ! ne ^ous hâtez pas les uns et les autres de jeter la pierre au pauvre Hilarion ! Le digne homme avait fait déjà bien des essais ; mais soit qu'il eût eu la main malheureuse, soit que l'élève se montrât d'une indocilité sans exemple, les choses n'avaient jamais pu s arranger ; au bout de quinze ou vingt jours de résidence, l'institutrice, fille ou veuve, jeune ou vieille,
LÀ PUPILLE d'hILAKION. -43
repartait dans le carrosse amarante, qui avait été la quérir au chemin de 1er.
« Juste le temps de défaire ses malles, et de bouleverser tout autour d'elle, disait Vénérande, lasse de préparer et de défaire tant d'installations éphémères. »
Frileuse, maîtresse du champ de bataille, après chacune de ces victoires, se hâtait d'oublier le peu qu'elle avait appris dans la courte période classique ; aussi était-elle d'une ignorance surprenante pour son âge, ignorance que rendaient plus singulière encore la vivacité intelligente de sa physionomie et les spirituelles saillies d'une nature audacieuse et' primesautière.
Hilarion, dégoûté de ses essais infructueux à l'extérieur, avait essayé alors d'apprendre lui-même à sa pupille les premiers éléments de la lecture, mais elle avait passé avec un égal insuccès des mains d'Hilarion dans celles de Vénérande, et les efforts combinés de ses deux tuteurs avaient échoué devant sa résistance obstinée : alphabets coloriés, images enfantines, albums, boîtes de lecture sous forme de jeux, tout avait été épuisé. La petite fille avait d'ailleurs Thabitude de jeter par la fenêtre tout ce qui l'ennuyait, et comme ladite fenêtre donnait sur un ravin assez profond, où coulait un petit ruisseau fort impétueux à certains jours, on ne s'imagine pas la quantité de hvres, de cahiers, de plumes et d'atlas qui s'en allaient^
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tristes épaves, échouer sur les sables desséchés de la Dore.
Hilarion fut réellement bien inspiré le jour où il demanda à mademoiselle Salvage de se charger de l'éducation de l'enfant terrible. 11 ne fallut pas longtemps à la jeune fille pour prendre la petite rebelle dans ses aimables filets. En quelques jours, Frileuse était domptée ; en quelques mois elle lisait couramment, écrivait passablement , et au bout de deux ans avait rattrapé la plupart des petites filles de son âge.
Il avait été convenu d'abord que la jeune institutrice viendrait chaque jour à Apremont, depuis dix heures du matin jusqu'à six heures du soir, mais cela n'avait pas fait le compte de Frileuse.
(( Elle ne travaillerait, assura-t-elle d'un ton résolu, qui si on lui permettait d'aller prendre ses leçons à la Châtaigneraie. »
Ce serait d'abord le moyen de quitter sa grande prison six fois par semaine ; puis elle trouverait là les cousines de Mauve, jeunes filles de son âge, ou à peu près, qu'elle rencontrait à l'église le dimanche, et qu'elle jugeait d'autant plus charmantes, que jusqu'à ce jour elle s'était vue sevrée de toute société avec les enfants de son âge.
Hilarion avait donné son consentement. Celui de Mauve était assuré d'avance. N'était-il pas plus avantageux pour elle de gagner le salaire qui lui était dû»
sans quitter la maison dont elle était l'âme ? De cette façon, elle continuerait à surveiller le ménage, et à instruire ses jeunes cousines, à qui elle tenait lieu de mère.
M. Salvage, l'oncle de Mauve, était resté veuf, six ans auparavant, avec cinq enfants, un fils et quatre filles.
Jacques, l'aîné detous, lauréat des concours de Paris, avait dix-huit ans, et se préparait à faire son droit à répoque de la mort de sa mère. Ses sœurs, toutes beaucoup plus jeunes que lui, avaient retrouvé dans leur cousine Mauve les soins maternels que la mort venait de leur ravir.
Mauve était orpheline. Monsieur et madame Salvage, bien que chargés d'enfants, l'avaient généreusement adoptée après la perte de ses parents, et M. Salvage n'avait pas hésité, pour sauver l'honneur de son frère défunt, engagé dans une entreprise industrielle au-dessus de ses forces, à prendre des engagements qui pesaient encore sur lui. Sa vie s'était donc écoulée dans des embarras pécuniaires, qui l'avaient vieilli avant l'âge ; aussi. Mauve s'était-elle trouvée bien heureuse lorsque Hilarion lui avait offert deux mille francs par an, pour se charger de l'éducation de sa pupille.
Deux mille francs à joindre aux six mille que valait à M. Salvage la direction d'une petite usine et d'une grande scierie mécanique, c'était Paisance pour la famille adoptive de Mauve.
Mauve n'était pas de ces cœurs qui trouvent tout naturels les bienfaits reçus ; dès qu'elle avait été en âge de comprendre, elle s'était appliquée à rendre en dévouement, en reconnaissance, la généreuse protection de son oncle et de sa tante. Fille soumise et dévouée pour M. Salvage, mère pleine de sollicitude pour ses jeunes cousines, sœur aimable pour Jacques, qui avait à peine un an de plus qu'elle, ménagère incomparable, elle suffisait à tout, et à force de patience, de travail et d'économie, elle avait su faire de la Châtaigneraie une agréable habitation, dont le luxe était banni, mais où personne ne manquait de rien.
(( Nous avons eu bien longtemps de la peine à nouer les deux bouts, disait quelquefois M. Salvage, d'un air de résignation touchante dans sa simplicité, mais grâce à Mauve, l'aisance est venue. »
Cette aisance delà campagne, oii l'on vit si largement avec peu de chose, et où Ton peut faire tant de bien avec les plus minimes ressources !
A quelques centaines de mètres de l'usine, assez loin pour n'être pas gêné par la fumée et les sifflements de la vapeur, assez près pour que la surveillance incessante fût possible, on avait bâti un vaste chalet qui n'avait d'autre prétention que d'abriter une nombreuse famille, et de mettre à sa portée tout ce qui peut être utile pour la vie de chaque jour.
Mais au printemps, lorsqu'il était couvert du haut en bas de plantes grimpantes, vigne vierge, clématite, églantine des bois, ce chalet, qu'on avait surnommé dans le pays la Châtaigneraie, à cause des beaux arbres qui l'environnaient, devenait la plus riante habitation qu'on pût imaginer : de minces filets d'eau, sortis de la prison de cristal où les retenait l'hiver, coulaient presque invisibles dans l'herbe épaisse du verger ; les arbres, chargés d'une neige odorante, promettaient pour l'été et Tautomne des fruits succulents ; enfin, de toutes choses, sortaient mille parfums agrestes qui vivifiaient l'air, et faisaient qu'on disait aussitôt : « Il est bon de vivre ici I »