CHAPITRE III
<( C'est étrange, pensait Mauve après le départ de Jacques et du docteur, étrange en vérité ! Si bon pour tous, et si injuste envers cette enfant ; que lui a-t-elle donc fait ? ))
Mais les réflexions de la jeune institutrice durent s'arrêter là. Il y avait maintenant deux bras caressants autour de son cou, et une voix câline qui murmurait mille tendresses à son oreille.
« Vous allez bien, Frileuse, dit Mauve qui cherchait vainement à se dégager.
— Toujours bien quand je suis ici, répondit la petite amazone, en jetant son chapeau sur le premier siège venu, et en secouant ses cheveux dérangés par la course, toujours bien auprès de vous. Mauve chérie.
— Petite enjôleuse! nous n'allons pas employer notre temps en compliments, j'imagine ! Vos devoirs sont faits ?
— Finis, complètement finis, cria l'enfant d'un air de triomphe joyeux.
— Et où sont-ils donc alors ? »
Frileuse se frappa le front.
« Sous la selle de mon cheval où je les ai oubliés. Je cours les reprendre.
— Étourdie ! Brichard sera reparti avec le cheval, la selle et les devoirs.
— Oh que non ! Il faut bien que Brown souffle un peu, et que Brichard fume au moins une pipe. Mais soyez tranquille, je reviens à l'instant. ))
Et relevant d'une main la longue queue^ de son habit de cheval, tandis que de l'autre elle envoyait un baiser à sa douce maîtresse, Frileuse s'en alla d'un pas délibéré à la recherche des fameux devoirs.
Partir avec empressement, c'est bien, mais revenir serait mieux encore. Les quarts d'heure s'ajustaient les uns au bout des autres. Mauve n'y tint plus ; elle parcourut le jardin, appela dans la cour, s'informa dans la maison, et finalement on lui répondit de la cuisine que mademoiselle Frileuse était partie rejoindre les autres au bord de la rivière. Quant au cheval et à Brichard, ils avaient décampé depuis longtemps, emportant avec les devoirs, les espérances du travail pour la journée.
(( Je ne le dirai pas à Jacques, pensait Mauve en se dirigeant à pas pressés vers la rivière, mais c'est i?ouvent ainsi. Que peut-elle faire là-bas? »
Ce qu'elle Taisait ! Oh ! les grands aïeux ! quels regards surpris ils auraient lancés, du fond de leurs cadres blasonnés, s'ils avaient pu voir ce qui se passait au bord de la rivière !
C'était jour de lessive ! Frileuse, accroupie au bord de Teau, dans une stalle de bois remplie de paille, les manches relevées jusqu'au coude, tenait un lourd battoir dans ses petites mains pleines de savon, et riait à gorge déployée, lorsque l'écume mousseuse lui sautait au visage, ou que l'instrument trop pesant échappait à ses doigts novices.
« Comme vous voilà faite ! dit Mauve, qui s'efforçait de prendre une physionomie sévère, en approchant de son élève. Et laleç on ?
— Ah ! c'est vrai, ma bonne amie, dit l'enfant qui se releva pour secouer sa lourde jupe mouillée, où s'accrochaient toutes sortes de petits débris, herbe, paille et foin. Mais j'aime tant l'eau !
— Toujours la même ! Frileuse. Ce que vous aimez, et non pas ce que vous devez !
— Je ne comptais pas y rester, je vous assure. J'étais venue jusqu'ici pour dire bonjour à Francine, et savoir d'elle si elle avait vu passer ce petit farfadet de Brown. C'est encore un de ses tours habituels I II a emporté mes livres et mes cahiers ! Alors, en voyant la rivière si belle et si transparente, avec tant d'innocents petits poissons qui viennent jouer jusque sur les bords, j'ai pensé à cette fille de rois dont vous m'avez lu
LA PUPILLE d'hILARTON. 51
l'histoire hier. Vous vous souvenez bien! La princesse. .. Oh I la princesse... j'ai le nom au bout de la langue ! »
Et Frileuse leva son doigt, barbouillé de savon, jusqu'à son petit nez retroussé, comme si elle le rendait complice des fugues de sa mémoire.
(( Nausicaa, dit Mauve, en s'efforçant de conserver sa gravité.
— Nausicaa, c'est cela même. Eh bien! elle était comme moi, cette belle princesse. Elle aimait à voir couler l'eau, et à laver son linge dans ce joli cristal où vivent les petits poissons. Oh! qu'ils sont donc heureux les poissons I Non pas ces infortunés cyprins dorés de la Chine, qui tournent sans relâche, comme ceux de Vénérande, dans un étroit bocal, oîi ils attendent la miette de pain que je leur jette, mais les poissons de la Dore, libres dans leurs allures, pouvant aller et venir, au fond ou à la surface, suivant leur fantaisie, glissant au milieu des eaux transparentes et profondes, se baignant dans ces belles nappes que le soleil dore, et voyant sans cesse des flots nouveaux.
— Petite bavarde, le temps se passe et se perd à discourir ainsi. Rentrons à la maison.
— Oh! ma bonne amie, s'écria Frileuse, enjoignant les mains d'un air suppliant, encore une minute. J'aime tant la lessive. Promettez-moi que vous me laisserez revenir dans la journée, pour étendre sur la prairie ces beaux draps roux tout neufs qui sentiront
si bon, en quittant Therbe et les fleurs. Françine veut bien me ramener.
— Françine est utile ici ; elle surveille les lessiveuses ; ce n'est pas votre affaire.
— Eh bien ! alors, à titre de récompense, reprit la fillette d'un ton câlin.
— Vous parlez toujours de récompenses, ma chère petite ; il faudrait d'abord vous mettre en mesure de les gagner.
— C'est vrai, je tâcherai, dit-elle, mais pour aujourd'hui, Mauve, donnez-moi congé. Je suis agacée, ennuyée au delà de toute mesure. Il m'a fallu entendre un sermon d'Hilarion, si bien que j'ai bâillé vingt fois, au risque de me décrocher la mâchoire.
— Au risque surtout de paraître malhonnête et ingrate, vilaine enfant ! Hilarion vous aime et se donne pour vous mille peines, mille sollicitudes dont vous le récompensez fort mal.
— Lui m'aime ! s'écria l'enfant avec un étonnement risible. Ce n'est pas moi qu'il aime, mais le dernier rameau de cet illustre arbre généalogique, i( dont les racines se perdent dans la nuit des temps )),assure-t-il. Et si vous voulez savoir toute la vérité, Mauve, c'est au sujet de cet arbre fantastique que nous avons eu notre dernière discussion. Imaginez qu'il a dix-huit pieds de long quand on le déroule dans son entier, ce vi^ux rouleau que mon tuteur sait par cœur, et qu'il voudrait me faire entrer de vive force dans la
LA PUPILLE d'uILARION. 53
tête! Avez-vous jamais vu un arbre généalogique ?
— Jamais, dit Mauve avec un grand sérieux.
— Eh bien! je vous en félicite. Ce matin, il a prétendu que c'était honteux pour moi de ne pas mieux connaître ma famille, parce que j'avais confondu Corisandre de Barbantaine morte en 1512, avec Alette du même nom, venue deux siècles plus tôt. Je vous demande un peu si elles ne se ressemblent pas à s'y méprendre. Des cheveux roux, de grands nez qui n'en finissent pas, et un faucon sur le poing. Oh ! que les enfants qui n'ont pas d'ancêtres sont des enfants heureux ! Tenez, tout à l'heure, pendant que je faisais aller mon battoir à côté de la grande Nanon, je riais rien qu'à l'entendre rire de si bon cœur. Personne ne rit jamais à Apremont, si ce n'est ceux de la cuisine. Aussi, quand j'étais petite je cherchais parfois à m'échapper du grand salon, si morne et si sombre, pour aller coller mon oreille à la porte de l'office. Quelle gaîté ! Je m'étonnais que ma tante, libre de ses actions, ne préférât pas le coin du feu de. la cuisine, à son grand fauteuil, où elle restait immobile tout le long du jour, comme une statue dans sa niche, et où elle devait certainement mourir d'ennui à petit feu.
-- Votre tante était vieille et infirme, fit observer Mauve, qui ne savait trop que dire.
— Brichard est vieux, et la mère Page est encore plus vieille, reprit Frileuse, et cependant, Mauve,
avant de vous connaître, je n'avais pas de plus grand plaisir que de causer avec ces deux braves gens. Je m'asseyais de longues heures à côté du rouet de la. mère Page, écoutant ses vieilles histoires et ses vieilles chansons, puis les récits de guerre de Brichard, dont la pipe n'était jamais loin du rouet. Alors, quand j'avais la tête bien farcie, je m'enfuyais dans quelque coin duparc, et j'opérais mes métamorphoses. La mère Page avec son rouet, son pouce aplati par un incessant travail, et sa figure ridée comme une pomme de reinette, devenait la vieille de la tour, dans le conte de la Belle au bois dormant. Quant au prince qui venait éveiller l'infortunée princesse, je n'avais que Brichard sous la main, et c'est lui que je déguisais en galant chevalier. Quelle tournure il aurait avec la toque à plumes blanches, et le pourpoint de velours à crevés de satin bleu ! Ah! Mauve, pouvez-vous ne pas rire en vous rej)résentant le pauvre Brichard affublé de cette sorte !
— Petite folle, murmura Mauve, en caressant doucement les cheveux ébouriffés de son élève.
— Quant à l'infortunée princesse, il va sans dire que c'était moi, reprit la petite fille d'un ton sérieux. Pauvre princesse 1 Elle se demandait en soupirant quand on viendrait l'éveiller, elle aussi. Maintenant, grâce à Dieu, je ne dors plus ; depuis que je vous ai rencontrée, ma chère Mauve, je suis réveillée.
— Oh ! oui,très-éveillée, je n'en doute pas, dit la jeune fille en souriant.
— Éveillée ici, mais au château je me rendors. Croyez-vous que c'est gai de déjeuner et de dîner en face d'Hilarion et de Vénérande, et de passer la soirée avec eux, à les regarder jouer aux dominos. C'est à mourir d'ennui. Aussi, lorsque j'entends sonner la cloche, je suis toujours tentée de m'enfuir au plus profond du parc.
— Ce serait une bien vilaine escapade, dont je rougirais pour vous; mais tenez, faisons une chose, à condition que vous me promettrez d'être sage. Restez à dîner avec nous, si cela vous plaît.
— Si cela me plaît ! s'écria la fillette en frappant ses mains l'une contre l'autre d'un air de ravissement profond. Si cela me plaît ! Pouvez-vous en douter ? Demandez donc à l'oiseau captif s'il consent à quitter sa mangeoire dorée, pour aller à l'air libre chercher dans la mousse et les fleurs la graine fraîchement tombée ?
— De la poésie î Bravo ! Mais pour en revenir à la prose du repas, je vous avertis, mignonne, que ce sera ce qu'on appelle vulgairement la fortune du pol, et les jours de lessive, elle n'est pas brillante.
— Peut-être de la soupe aux choux ? » hasarda Frileuse un peu timidement.
Elle avait flairé quelque effluve de ce genre en passant le matin auprès de la cuisine.
56 LA PUPILLE D*HILARTON.
ce Précisément ! Vous avez deviné, petite sorcirère.
— Ohî quel bonheur ! Imaginez-vous, Mauve, que c'est encore là un de mes rêves.
— Vous rêvez trop, Mademoiselle, dit tout à coup Jacques qui venait d'apparaître. C'est là un grand défaut pour une jeune fille ; il mène à Toisiveté, et l'oisiveté
— Est la mère de tous les vices, reprit Frileuse, dont la bonne humeur semblait ce jour-là à toute épreuve. Je ne l'ignore pas. Mais si vous saviez comme les dîners commandés par mon tuteur sont insipides. Toujours du poulet et des épinards, sous prétexte que c'est plus léger. A quoi donc sert Testomac, je vous le demande.
— N'y a-t-il pas d'exagération ? demanda Jacques avec une gravité visible.
— Certainement ! Toujours un peu ! Mais après les poulets viennent les canards, puis au temps de la chasse, les cailles farcies, les perdrix rouges, les faisans dorés dont Vénérande raffole. Car elle est un peu gourmande, cette bonne Vénérande.
— Et mademoiselle Frileuse, demanda Jacques, ne Test-elle pas aussi? A l'entendre, il faudrait, pour lui plaire, que le bon Dieu eut créé d'autres animaux comestibles. La basse-cour et les chasses d'Apremont sont pourtant assez riches en variétés, sans parler du vivier et des étangs. N'oublions pas non plus les grenouilles qui abondent dans les fossés du château.
— Pouah ! Quelle horreur que les grenouilles ! s'écria Frileuse avec un geste de dégoût. Ce sont les sœurs des crapauds, n*est-cepas ?
Jacques se mit à rire d'une façon fort irrespectueuse.
a Mauve, dit-il, en saluant gravement, je vous fais compliment des connaissances de votre élève en histoire naturelle. Il ne vous reste plus qu'à lui apprendre qu'on fait avec les grenouilles un excellent bouillon pour les jours maigres. Cela vaut la bisque d'écrevisses, à ce qu'assure le docteur qui est un fm gourmet.
— Je me soucie fort peu de pareilles gourmandises, riposta Frileuse, et mes goûts sont si simples que j'ai plus d'une fois envié les ratatouilles aux pommes de terre qu'on mange à la cuisine.
— Aimeriez-vous l'ail, par hasard ? demanda Jacques, d'un air de profonde indignation .
— Je ne sais pas, répondit-elle naïvement, je n'en ai jamais goûté. Oh ! la bonne soupe aux choux ! s'écria-t-elle, en entrant dans la salle à manger. Quelle délicieuse odeur ! »
Et elle ouvrit démesurément les narines, comme si elle souhaitait aspirer par son petit nez rose toutes les vapeurs parfumées ^qui s'exhalaient de • la grande soupière.
Contrairement aux craintes exprimées par Mauve, Frileuse fit si bonne contenance devant le solide
potage qu'il fallut arrêter son enthousiasme, et lui apprendre que le lard et les choux étaient de digestion peu facile, pour qui n'en avait pas l'habitude.
Mais en réalité, au fond, Frileuse ne se souciait guère du menu. Ce qui était charmant pour elle, c'était de se voir assise à cette table, entourée de visages heureux, et oîi l'on causait si gaiement. M. Salvage, dont elle occupait la droite, l'écoutait jaser avec un plaisir évident ; Francine, l'aînée des sœurs, et la plus aimable après Mauve, avait pour sa petite amie mille attentions affectueuses, qui n'avaient rien de commun avec la politesse cérémonieuse d'Hilarion, et les empressements fatigants de Vénérande, enfin Jacques, Jacques lui-même (sans doute par respect pour les lois de l'hospitalité) se montrait plein de gatté, sans la moindre nuance de moquerie, et causait avec Frileuse comme avec une personne raisonnable.