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CHAPITRE IV

Hilarion était petit-fils d'un ancien intendant de la famille de Barbantaine, lequel, loin de chercher à s'enrichir comme beaucoup de ses pareils, n'avait eu en vue pendant le cours de sa longue existence, que la conservation et Taccroissement des domaines de ses maîtres. A force de dévouement, de patience et d'adresse, sans compter quelques légers sacrifices faits à propos, cet intendant sans pareil était parvenu à faire respecter le château d'Apremont par le vandalisme révolutionnaire lui-même, et il avait pu remettre le noble manoir entre les mains de ses légitimes possesseurs, lors de leur retour de l'émigration.

« Nunc dimittis », avait-il dit d'une voix émue, en recevant à la grille le"vieux marquis et ses enfants.

Et les sanglots l'avaient empêché d'aller plus loin dans son cantique d'actions de grâces.

Heureusement pour le marquis, Dieu n'avait pas jugé utile d'exaucer la prière de ce fidèle serviteur des

Barbantaine. Il vécut assez pour élever. ses enfants et petits-enfants dans Tamour de cette famille, dont il se considérait toujours comme Thumble vassal. Son fils avait acheté une petite charge de notaire, qui ne lui rapportait pas grand'chose, mais qui lui procurait rhonneur de dresser les contrats et les testaments de ses maîtres, sans avoir recours aux hommes de loi. Hilarion, qui succéda à son père dans cette charge, s'en dessaisit bientôt, afin de se consacrer exclusivement à la direction du domaine.

Il n'y avait plus d'hommes dans la noble famille. Le riche patrimoine des Barbantaine était tombé en quenouille, hélas ! et mademoiselle Corisandre, dernière descendante de l'émigré, avait grand besoin des conseils d'un homme judicieux, car elle avait parfois la tête un peu fêlée, s'il fallait en croire certains bruits irrespectueux qui couraient dans le pays.

Hilarion ne lui manqua jamais. Par attachement pour sa maîtresse, il renonça au mariage, ainsi que sa sœur Vénérande, et tous deux vécurent au château, à la table même de la châtelaine, qui l'avait voulu ainsi, mais sans jamais rien perdre du respect sans bornes qu'ils lui avaient voué.

Jamais, depuis cinquante ans, cette vigilante sentinelle de la maison de Barbantaine, comme parlent les livres saints, ne s'était endormie un instant, et tels étaient, sa vénération, son culte, son adoration, pour tout ce qui touchait au nom et à la fortune de

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ses maîtres, que Jacques n'exagérait pas, en taxant d'idolâtrie les sentiments du fidèle régisseur.

« Oui, mon bon ami, avait dit plus d'une fois le curé de Cozat à maître Hilarion (on continuait à lui donner ce nom par habitude), non-seulement vous êtes païen, mais polythéiste qui pis est. Chaque Barbantaine, et Dieu sait si la chronologie en est longue, semble à vos yeux un astre divin, devant lequel vous vous prosternez avec ferveur. »

Cette chronologie était si longue en effet, qu'on ne pouvait la faire concorder avec les six mille ans de durée de notre univers, qu'en admettant, comme pour celle des rois d'Egypte, plusieurs dynasties régnant simultanément sur diverses régions de l'Auvergne.

Aux grands jours, Hilarion portait les bas de soie, les souliers à boucles, la culotte à Tancienne mode, et les cheveux légèrement poudrés, attachés par une catogan de soie noire. Il savait que cette tenue d'ancien régime flattait l'œil de Mademoiselle^ et pour complaire à sa maîtresse bien- aimée, il ne craignait pas d'encourir le ridicule qui ne pouvait manquer de s'attacher à ce costume d'un autre âge. ^T'-'T^ous devons dire qu'on avait fini par s'y habituer si bien dans le pays que personne, sauf les étrangers, n'avait Tair de s'en apercevoir. Mais ceux-là se demandaient, en le montrant du doigt, qui pouvait être ce revenant du dernier siècle, et plusieurs fois, lorsqu'il trottait sur son bidet, d'un air important, il avait

été croqué à la volée par des artistes de passage.

Qu'importait au digne homme ? N'aurait-il pas consenti à savoir sa caricature affichée dans toutes les maisons du village, si cela avait dû faire naître un sourire sur les lèvres de Mademoiselle ?

Mademoiselle tout court, avait-on dit au château jusqu'à l'arrivée de Frileuse.

A cette époque, Hilarion s'était trouvé fort embarrassé dans sa conscience d'historien.

Comment s'y prendrait-il dans son livre des Fastes d'Apremont pour distinguer entre ces deux royautés féminines ? La première de ces royautés avait été douce dans ses bizarreries ; la seconde menaçait de devenir fort tyrannique, et elle l'aurait été effectivement, sans la façon dont le tuteur comprenait les devoirs de sa tutelle ; il sut à la longue se montrer énergique et ferme, pour faire respecter de la manière la plus stricte non-seulement les moindres volontés de sa maîtresse défunte, mais encore les habitudes, les traditions, et jusqu'à l'étiquette qui, sous son règne, avaient gouverné le château.

Ce que Mademoiselle avait d'immobile et d'absolu dans le caractère s'alliait si admirablement avec les idées de son factotum qu'il n'y avait jamais eu entre eux le moindre choc. Ce fut tout le contraire avec Frileuse. Aux yeux de sa fantasque pupille, Hilarion, investi par le testament de mademoiselle de Barbantaine des pouvoirs les plus étendus, n'apparaissait

que comme le gardien d'une discipline insupportable, et l'exécuteur de la plus désagréable des consignes.

Aussi ce que l'un voulait, l'autre s'y refusait absolument, par pur esprit de contradiction, et par le penchant avoué d'un caractère rebelle à toute règle.

Mais Hilarion ne cédait jamais. Il ne répondait que par un silence irritant au torrent de reproches amers qui sortaient de la petite bouche contractée de sa pupille, et lorsque Frileuse, qui n'avait pas gagné un pouce de terrain dans le débat, se sentait vaincue complètement par cette muette obstination, il ne lui restait plus pour ressource que d'aller se plaindre à Vénérande.

Là, toute compassion lui était acquise d'avance. Mais quelle compassion stérile que celle de la pauvre Vénérande ! Personnage effacé s'il en fut jamais, caractère indécis et mou, la brave fille prenait les reflets de ceux auprès desquels elle avait passé seulement une heure.

Pleine de courage en présence de Frileuse, quand celle-ci lui racontait ce qu'elle appelait ses peines, et les projets qu'elle formait pour y échapper, Vénérande redevenait sans volonté et sans pouvoir de résistance, dès quelle entendait seulement le bruit des pas d'Hilarion. En sa présence elle devenait généralement muette comme un poisson, « préférant, disait-elle, ne pas parler du tout que de s'arrêter à moitié chemin. »

Et avec Hilarion, elle arrivait si vite cette moitié du chemin !

(( Vénérande, avait-il coutume de dire, quand par hasard elle osait se lancer, ce n'est pas la quantité de mots qui remplit le boisseau. »

Axiome plein de sagesse, et qui montrait tout à la fois son horreur du bavardage, et l'objet le plus ordinaire de ses préoccupations.

Mais qui donc n'aurait été tenté de remercier le digne intendant? la langue de Vénérande serait devenue à la longue un fléau pour son petit cercle, car c'était une de ces machines si bien montées qu'elles ne savent plus s'arrêter une fois qu'elles sont en mouvement.

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