CHAPITRE V
Frileuse avait raison ! La vie, telle qu'on la menait au château, n'était pas gaie pour une enfant de son âge. Certes, elle y jouissait d'une grande liberté, trop grande même sous certains rapports, mais à côté de cela, quel esclavage dans les petites choses, quelle chaîne d'étiquette rivée tout autour d'elle par le formaliste Hilarion I
Une reine d'Espagne, au temps jadis, ne subissait pas un joug plus minutieux !
Tout était réglé, prévu, décidé, d'un bout de l'année à l'autre ; jamais la part la plus légère laissée à l'impromptu ; or l'impromptu, la fantaisie, le caprice, c'était le fond même du caractère de Frileuse.
Chaque matin, en tout temps, et en toute disposition d'esprit, ne fallait-il pas entendre ce qu'Hilarîon appelait le rapport, c'est-à-dire le récit minutieusement détaillé des travaux exécutés, des baux renouvelés, des paiements en retard, de tout ce qui constituait enfin la direction de cette grande fortune, dont Frileuse faisait si peu de cas.
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Entendre n'était rien encore, mais Hilarion inteçfbgeait après sa lecture, pour voir si elle avait été bien comprise, et comme généralement Frileuse ^restait muette au premier appel, faute d'avoir écouté, le digne homme recommençait jusqu'à cinq ou six fois de suite avec son calme imperturbable, sans se permettre Tombre d'un reproche ou d'une plainle.
(( Puisque Mademoiselle était distraite, disait-il de l'air le plus respectueux, nous allons recommencer,,si elle veut bien le permettre. »
Frileuse enrageait. Elle aurait volontiers passé par la fenêtre, si ladite fenêtre n'avait donné sur un j/rofond ravin, au fond duquel bouillonnait un petit ruisseau souvent en colère ; quant à la porte, il n'y fadlait pas songer : Hilarion, en entrant, donnait un to>ir^e clef, mettait la clef dans sa poche, et rendait ainsi.toute fuite impossible.
Pouvait-elle encore, comme dans son enfance, se boucher les oreilles, courir tout autour de la table, en poussant des cris perçants, renverser les chaises et les fauteuils, ou trépigner sur le tapis ? Non î elle n'avait même plus ces petites vengeances à sa disposition. A mesure qu'elle grandissait, sans être plus timide ou plus soumise, il lui était venu une certaine honte de ces habitudes enfantines, prolongées bien au delà des limites ordinaires.
j/i^. ^ Dès lors, il ne lui restait qu'à montrer son dédain, et pour cela, elle s'installait devant la fenêtre, fei*
gnant de s'absorber dans la contemplation du paysage, ou bien jouant quelque marche, subitement improvisée, sur les petits carreaux enchâssés dans leurs mailles de plomb.
Mais elle avait beau faire I' En vain elle se dressait sur la pointe des pieds pour se grandir un peu ; en vain elle cherchait à donner un accent plus grave à sa voix d'enfant, en vain elle fronçait les sourcils, rapprochant leur arc délié jusqu'à les faire se toucher presque, Hilarion semblait ne s'apercevoir de rien, et ils restaient en face l'un de l'autre dans la même situation : lui, tuteur absolu,- toutes les fois que Ihonneur ou l'argent des Barbantaine était enjeu ; elle, pupille révoltée, mutine, et cherchant à faire mille niches à « cet insupportable Hilarion ».
Les repas se passaient tristes et silencieux, entre Vénérande, réduite au silence par la présence de son frère, et l'intendant, qui ne parlait jamais qu'en cas de nécessité absolue.
Frileuse, assise au haut bout de la table, sur la chaise à grand dossier sculpté et armorié de mademoiselle Gorisandre, s'ennuyait mortellement, isolée dans sa dignité, tandis qu'en face d'elle, et séparés du trône de l'héritière par toute la largeur d'une table immense, ses deux commensaux se tenaient pleins de raideur sur des sièges en forme d'x.
Jamais on ne s'était assis autrement en présence de la grande Mademoiselle, et si elle avait vécu, Frileuse
aurait dû se résigner comme les autres au simple ta bouret.
Mais que lui importaient les fastidieux honneurs auxquels elle avait succédé? Deux grands laquais se tenaient solennellement derrière elle, pour lui verser l'eau et le vin, dans la coupe d'or ciselée, disait-on, par Benvenuto Cellini, et oîi le propriétaire d'Apremont buvait depuis un temps immémorial.
Mon Dieu ! cet aigle des Barbantaine qu'elle revoyait chaque fois qu'elle avait soif, comme elle en était lasse !
« Oh ! le vilain oiseau ! pensait-elle. J'aimerais mieux une chouette ou un hibou. »
Parfois elle se mettait à table avec l'appétit de son âge, et aurait volontiers dévoré son petit pain, mais il fallait en passer par le cérémonial ordinaire, attendre que le maître d'hôtel vînt enlever lui-même la cloche d'argent qui recouvrait les plats, puis fît signe au premier valet de pied, qui faisait signe au second, lequel se mettait en mouvement avec une lenteur empesée, et wa sérieux du plus haut comique, qui aurait fait éclater de rire la petite affamée, si elle n'avait préféré donner les signes les moins équivoques de son impatience.
(( Voyez-vous, ma bonne amie, disait-elle à Francine, sa confidente ordinaire, il faut en passer par là pour comprendre les accès auxquels j'ai envie de me livrer presque chaque jour. Si je m'écoutais, pour le
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faire enrager, je mangerais dans mon verre, je boirais dans mon assiette, je mettrais delà moutarde sur mes fraises, et du vinaigre dans ces éternels épinards au sucre, puis je jetterais dans le torrent la coupe ciselée, les cloches d'argent, le maître d'bôtel, les quatre laquais, et Hilarion par-dessus le marché. »
Comme aux jours de son enfance. Frileuse en était toujours pour les moyens expéditifs : se débarrasser de ce qui déplaît, repousser bien loin toute gêne, toute entrave, toute application, faire sauter l'ennui par la fenêtre en un mot.
Mais qui donc lui aurait appiis les leçons de la vie à cette enfant sans mère ? qui donc lui aurait enseigné le sens de ce mot devoir, qu'il faut sans cesse avoir devant les yeux si Ton veut bien vivre ?
Etait-elle coupable de n'avoir pas reçu les pieux enseignements que la mère donne à l'enfant attentif sur ses genoux? .
Pauvre petite Frileuse ! avait-elle jamais entendu ces gronderies maternelles, douces comme des caresses, qui font que le petit coupable, après l'aveu de sa faute, se sent deux fois plus aimé et doublement heureux ?
Non ; elle ne connaissait rien de tout cela. On lui avait appris à vivre comme si elle était seule en ce monde, ou du moins la première de tous. Sa volonté lui paraissait sacrée, et ses moindres désirs devaient avoir force de loi.
Aussi , en présence d'une résistance inattendue qu'elle ne pouvait briser, avait-elle coutume de dire : a Oh ! quand je serai grande ! »
Que de vœux insensés contenus dans cette exclamation !
Quant à la pratique religieuse, elle consistait pour elle à monter le dimanche, parée comme une châsse, dansle grand carrosse oii l'on aurait tenu huit à Taise, et où elle se perdait à côté de Vénérande, dans les épaisses draperies de l'intérieur. A la porte de l'église, elle retrouvait Hilarion, venu à pied, et en avant, pour lui offrir la main à la descente de la voiture, et elle albiit s'installer dans la chapelle de Saint-Grégoire, patron de la famille, sur un grand fauteuil, isolé de tous, et où elle se voyait entourée des hommages ridicules de ses vieux serviteurs, esclaves d'une enfant.
Aussi quel fut son étonnement lorsqu'elle assista pour la première fois à la prière du soir, dite en commun chez les Salvage. Où donc allaient leurs âmes à tous ? Ils ne paraissaient plus appartenir à la terre. Le père abaissait sur sa poitrine sa belle tête vénérable, couronnée de cheveux blanchis avant l'âge. Les plus petits des enfants devenaient subitement sérieux. Jacques, lui aussi, semblait absorbé dans un ordre d'idées inconnues à Frileuse, et Mauve ! Mauve avait l'air d'un ange, avec ses beaux yeux levés au ciel, et sa voix émue qui donnait un tel accent aux prières qu'elle riîcitait tout haut.
(( Apprenez-iijoi donc à prier, ma bonne amie, demanda un jour la fillette à sa jeune institutrice. Je m'ennuie tant à l'église, quand vous avez tous l'air si heureux ! A quoi pensez-vous, Mauve, pendant ces longues heures de vêpres, où les enfants de l'école chantent si faux, et où monsieur le Curé fait des sermons qui n'en finissent pas ? Bien sûr, vous avez un secret pour ne pas vous ennuyer comme je le fais. »
Mauve sourit doucement et tristement:
« Pauvre mignonne , dit-elle, si vous pensiez que vous êtes en la présence du meilleur des pères, que tout vous manque, et qu'il peut tout vous donner, vous ne seriez pas embarrassée pour passer votre temps. Mais cela viendra un jour, je n'en doute pas, car vous êtes pleine de bonne volonté. »
Frileuse secoua la tête :
« Tant que j'aurai, devant moi la perruque jaune d'Hilarion, je ne pourrai pas prier, ma bonne amie.
— Enfant que vous êtes ! Ne vous sentez-vous pas honteuse de me dire de pareilles absurdités?
— Non, Mauve chérie, sa perruque me porte sur les nerfs. Avec cela, le dimanche, il l'enduit de pommade au citron, ce qui fait que j'ai pris le citron en horreur, et que je ne boirais pas une goutte de limonade pour un empire. Oh ! les beaux cheveux blancs de votre oncle Salvage ! Cette couronne d honneur et de respect, qui fait que je m'incline tout naturellement en m'approchant de lui. J'ai pour les cheveux blancs un
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amour insensé, Mauve, et si jamais je me marie, la première chose que j'exigerai de mon futur époux, c'est qu'il ne porte pas perruque.
— Petite folle ! Il est probable que vous n'aurez pas un pareil sacrifice à lui imposer !
— Eh bien ! voyez un peu quelle contrariété ! Au château, personne n'a de cheveux blancs. Ma tante avait ses boucles fausses, Vénérande son tour à bandeaux, Hilarion sa perruque. La tête de Brichard ressemble à une brosse qu'on vient de raser, et la mère Page, qui a l'air d'avoir cent ans pour le moins, cache ce qui lui reste de cheveux (ils sont blancs, pour sûr) sous son bonnet de soie noire. Ah! quandje serai vieille, Mauve, vous verrez quelle belle petite vieille sincère je saurai bien être !»