CHAPITRE X
La réponse arriva, hélas ! aussi douloureuse qu'inattendue. Elle était de la Mère assistante.
« Ma chère enfant,
« Notre bonne Supérieure n'est malheureusement pas en état de vous répondre. Sa santé, déjà atteinte lors de votre départ, nous donne les plus vives inquiétudes, et j'allais vous avertir, lorsque votre lettre lui est parvenue, que si vous voulez la revoir en ce monde, il faut vous hâter.
« Nous vous recevrons avec toute notre affection, ma chère fille, et votre séjour parmi nous se prolongera autant qu'il vous plaira, puisque notre règle nous autorise à recevoir des dame^ pensionnaires ».
Comme Véfa, très émue, achevait de lire cette lettre, Isa entra chez elle en coup de vent.
LA PUPILLE DU COLONEL Hî
— Ma chère une bonne nouvelle! Georges, appelé par ses affaires, — ah ! les affaires ont quelquefois du bon, — part pour huit jours! Il voulait aller à Vichy, ce qui était assez absurde en septembre, et il a juré contre la corvée qui l'empêche de réaliser son proje.t.. Nous sommes seules, nous allons avoir du bon temps. . , Georges est parti en auto, mais nous aurons les chevaux, et nous ferons des promenades charmantes, M. et Mme Bussart n'étant nullement gênants... Mais qu'as-tu? Tu as une figure défaite, et... tu pleures? Qu'est-ce que cette lettre? On dirait le papier du couvent...
Véfa lui tendit la lettre... Sa sœur ne pouvait avoir le même chagrin qu'elle, qui avait vécu trois ans près de sa tante. Elle murmura quelques paroles de compassion, mais parut surtout occupée de la réponse que contenait cette missive.
— Que veut dire tout ceci, Véfa? Tu avaiy donc écrit à notre tante?... En dehors de moi ?. Oh! c'est très mal! Et tu voulais me quitter?...
Sa voix s'altérait, et Véfa l'embrassa chaudement.
— Isabelle, je ne peux pas rester ici. . . Georges m'a prise en horreur,.. Je souffre tons les tour-
ments de la dépendance, et j'aggrave pour toi line situation déjà pénible... Même, si l'union peut renaître entre loi et ton mari, ma présence 1^ est un obstacle.
— Il y a d'autres obstacles que tu ne connais pas, murmura Isabelle.
— Mais, seule avec lui, tu peux acquérir à la longue quelque heureuse influence... Laissemoi partir!
— Le seul motif qui me ferait consentir à ton départ, c'est que tu es malheureuse ici, pauvre petite! Mais quelle vie terne, grave, sans espérance, sans avenir, tu mènerais au couveui! Toi, à dix-huit ans, être ce que nous appelions une dame en chambre !
Une ombre de sourire erra sur ses lèvres à cette évocation de son temps de couvent, puis elle secoua la tète, reprenant son expression désolée.
— Ma pauvre chérie, c'est trop dur! Cependant, si tu veux embrasser encore une fois notre tante, je ne t'en empêche pas... J'irai avec toi... Veux-tu que nous partions demain matin?... Il >st bien tard, et je ne voudrais pas passer la nuit loin de Bébé... Pauvre tante! j'espère que demain il sera temps encore...
Véfa dormit mal. Elle s'éveillait en sursaut» croyant entendre un chant funèbre, puis se rendormait pour revoir l'étroite cellule où la religieuse achevait de vivre. A son réveil, on lui remit un télégramme annonçant que tout était fini.
Elle pleura, et cependant ses larmes étaient douces. Sa tante s'était occupée d'elle aveo sollicitude, et elle lui rappelait tant son grandpère! Mais pour elle, les douleurs de la vie avaient cessé; elle avait tout donné à Dieu sans réserve, aux jours lointains d'une brillante jeunesse; elle avait dirigé de saintes femmes dans la voie des parfaits, préparé des générations de jeunes filles poiir le combat de la vie, souffert patiemment de longues infirmités ; comment àtirait-on pu la plaindre, alors qu'elle allait recevoir la récompense ?
Mais hélas! là pensée de Véfa se repliait sur elle-itiême... Qa'allait-elle devenir? Le pei qu'elle possédait ne suffirait pas à payer sa pension, et maiiilenant que sa tante n'était plus là pour lui dotltier une aide toute naturelle, il lui faudrait accepter de l'argent de sa sœur, ou des concessions des religieuses... Il est vrai qu'on lui permettrait peut-être, poUr s'acquitter, de dôMer des leçons auî petites...
Elle se rendit avec sa sœur aux obsèques. Elles revirent la Supérieure sur son pauvre lit étroit et dur, revêtue de ce costume bénilqu'elle portait avec une instinctive majesté. Quelle paix sur ce visage aux tons de vieil ivoire!... Quel calme, quelle espérance dans la douleur de ses filles, qui lui disaient au revoir 1
... Elle reposait, maintenant, au milieu des compagnes de sa jeunesse, dans ce petit cimetière du couvent, si recueilli, si paisible, oii Véfa avaitjadis conduit aussi une de sescompagnes... Non, elle n'était pas là... Ce n'était que la dépouille qu'elle avait quittée, cette dépouille, sainte aussi, qu'elle aspirait à voir « tomber en ruines » comme dit l'Apôtre, pour contempler sans voile Celui qu'elle avait aimé par-dessus toutes choses, mais qu'elle viendrait reprendre pour l'associer, transfigurée, à sa gloire...
La Mère assistante voulut leur servir un léger iepas dans un parloir, quoiqu'elles n'eussent guère faim. Elle raviva tout à coup involontairement les préoccupations intimes de la jeune fille, en disant à Isabelle :
— Je vous ferai remettre. Madame, les papiers
concernant la tutelle de Geneviève. . . Je ne m'entends guère à ce genre d'affaires... Je présume que c'est M. Rallière qui deviendra le tuteur de la chère enfant?..
Véfa tressaillit. Isabelle devint un peu pâle, el secoua la tête.
— Je puis vous dire dès à présent, ma Mère, que notre grand-père avait prévu le cas oii sa sœur disparaîLrait avant la majorité de Véfa... Je n'étais pas mariée, et il avait désigné le subrogé-tuteur, le colonel Lespy.
Vefa, stupéfaite, regarda sa sœur.
— Je pense, ajouta celle-ci en essayant de sourire, que ce bon ami, qui est célibataire, et qui vit avec une sœur âgée et non mariée, ne sera pas jaloux de l'exercice de ses droits. On pourra faire émanciper Geneviève, et sa place est chez moi, ajoula-t-elle, regardant la jeune fille d'un air suppliant.
— Isabelle, lu sais combien j'ai soif de repos, et combien je désire rester ici, malgré la tendre affection que je te porte, si les Mères veulent de moi !
— Vouloir de vous! Oh I certes, mon enfant ! Mais votre vie y serait bien sévère, et puisque vous n'avez pas la vocation religieuse, vous
trouverez chez Madame votre sœur des chances plus favorables de fixer votre avenir.
— C'est ce que je lui ai dit I s'écria Isabelle. Mais elle lut sans doute dans le regard de
Vùfa un reproche involontaire, car elle rbpht aussitôt d'un ton décidé :
— Je vais soumettre la question à ton tuteur; jusque-là iouissons d'être ensemblel