CHAPITRE IX
Ils «ont pî*esque seuls : il n'y a à Belvoir que deux hôtes : un ménage d'âge moyen, assez insignifiant, invité pour servir de tampon entre Isa et son mari, qui, hélas!' ne peuvent plus rester seuls.
La pensée, la certitude qu'elle a involontairement aggravé leur mésintelligence, est pour Véfa horriblement douloureuse. Isabelle a tenu parole; quels que soient les moyens qu'elle a employés pour obtenir le silence de Georges visà-vis de sa sœur, elle a réussi à supprimer toule explication pénible, tout reproche direct. Cependant, elle n'a pu empêcher les allusions plus ou moins grossières. Elle s'applique à ne pas lais- «er son mari seul avec Véfa; mais pendant ses courtes absences, Georges torture la jeune fille, sans manquer à la lettre du pacte conclu avec
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elle. D'autre fois, il se venge par des manques d'égards absolus. Il arrange une partie dont elle est exclue; il se fait servir avant elle à table, il omet de lui souhaiter le bonjour quand il la rencontre le matin. Quelque peine que se donne Isa pour pallier une conduite si impolie, Véfa souffre tout ce que la dignité peut endurer de plus pénible, sans compter la blessure infligée à son cœur affectueux.
Il y a un mois qu'elle a quitté le couvent, pleine de joie, d'espoir en sa nouvelle vie. Elle aspire maintenant avec une ardeur bien plus vive encore à quitter une maison où elle a souffert, oh elle a vu le monde sous une de ses faces les plus repoussantes, et où, elle ne peut plus se le dissimuler, elle est devenue une occasion de discorde et de conflits continuels.
Et enfin, il arrive que la mesure devient comble...
Elle lisait dans le petit salon; Georges était dans la bibliothèque avec sa femme. Connaissait-il sa présence? Peut-être que non... Il parla de leur pirochain départ pour les eaux, et demanda à Isa de télégraphier à l'hôtel pour demander des chambres.
•— Emmènerons-nous Bébé?
— Oui, dit-il d'un ton décidé, j'ai l'intention de l'emmener.
— Alors, il faut une chambre bien exposée pour. lui, les nôtres, et celle de Geneviève.
— Geneviève n'a rien à faire aux eaux, que le sache! Vous est-elle si indispensable? Pour moi, je ne serais pas fâché de perdre de vue pendant quelque temps sa figure morose.
— Véfa morose ! s'écria Isabelle, suffoquée. Elle était gaie comme une alouette jusqu'au moment où vous avez pris vis-à-vis d'elle une attitude si odieuse !
— Je n'ai pas changé d'attitude. Je lui ai épargné les reproches qu'elle méritait cependant si bien !
— Vous avez tenu votre parole à la lettre ; mais il y a des procédés plus blessants que les paroles. Je vous ai dit que je ne me séparerais pas de ma sœur.
— Je ne songe pas à la renvoyer; le monde crierait si je me débarrassais d'une belle-sœi\. sans ressources... Mais j'entends aller seul aux eaux avec ma femme et mon fils. Elle a bien quelque amie assez riche pour lui offrir une hospitalité d'un moisi
— Je me serais étonnée si vous n'aviez pas,
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comme en tout ce que vous dites, fait intervenir une question d'argent... Il ne me convient pas de jeter ma sœur à la tête de personne...
— Excepté à celle de votre mari! dit-il en ricanant grossièrement.
Véfa chercha en vain le moyen de quitter sa place sans être vue d'Isahelle. Une sueur froide couvrait ses tempes.
— Le temps n'est plus, dit froidement Mme Rallière, où je m'emportais devant de pareilles insultes; je vous méprise trop profondément pour ne pas me sentir au-dessus de vos injures.... Je vous déclare que Véfa viendra avec nous... Ne me forcez pas à recourir encore une fois aux menaces; vous ne savez que trop que, le jour ofi la mesure serait remplie, j'ai des arxnes contre vous... Vos misérables habitudes d'intempérance légitimeraient un procès en séparation, avec tant d'autres motifs, et la garde de mon fils me serait confiée, vous le savez aussi...
Il y eut un silence pendant lequel Véfa entendit les battements de son cœur; puis Georges sortit de la chambre en frappant les portes.
Un peu après, le froufrou des jupes d'Isabelle se fit entendre sur le tapis, et elle sortit à son
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tour, ne soupçonnant pas, heureusement, que sa sœur avait surpris cette nouvelle et cruelle révélation.
Ainsi, ce n'était pas assez d'être la femme d^un être vulgaire, sans noblesse, sans cœur : Isabelle avait la douleur et la honte de voir son mari livré à l'un des plus bas instincts qui puissent exister!... Véfa tremblait de tous §es iiembres; c'était pour elle une affreuse surprise : elle avait cru naïvement, jusqu'à ce jour, que seulement les hommes des classes inférieures pouvaient chercher de semblables jouis sauces... Lui, le mari d'Isa, le père de cet innocent enfant. Ah! c'était cruel!...
Mais maintenant, des choses à peine remarquées s'éclairaient pour elle : des ménagements d'Isabelle, à certaines heures, et une crainte évidente de heurter son mari, alors qu3 dans d'autres moments elle lui laissait voir sans contrainte son indifférence et son dédain; dec colères inexpliquées de la part de Georges, une gaieté trop bruyante, on des accès soudains de misanthropie,uneexaUation qui devenait, hélas! habituelle, tout cela se représentait à la mémoire de la jeune fille, et confirmait les paroles terribles qu'elle ne devait plus oublier...
Mais une conséquence fatale ressortait de la douloureuse discussion dont elle avait été le, ]émoin involontaire : elle ne pouvait plus resteri îhez sa sœur.
Sous l'impression encore si vive de ce qu'elle venait d'entendre, sa résolution fut immédiatement prise. Elle saisit une plume, et elle écrivit fiévreusement à sa tante. Elle lui ouvrit son cœur; elle lui raconta ce qui s'était passé, ce qu*elle avait souffert dans ce premier contact avec un monde si différent de celui où elle avait été élevée. Elle la supplia de la reprendre, lui promettant de ne se plaindre ni de Tennui, ni de la monotonie de sa vie, lui affirmant, dans la sincérité de son être, qu'elle n'aspirait qu'^u repos, et aussi à une atmosphère où sa pauvre âme meurtrie retrouverait son air vital. Elle expédia sa lettre sans le dire à Isabelle. Elle pensait obtenir facilement de partir, une fois la téponse du couvent reçue.
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