CHAPITRE XI
Véfa, en revenant à Bel voir, écrivit au colonel. Elle se sentait un peu embarrassée de peindre sa situation très délicate à un homme qui lui était à peu près inconnu, surtout avec le souci qu'elle avait de ne pas mettre au jour les chagrins d'Isabelle. Elle n'écrivait guère à son tuteur que deux fois l'an, au premietjanvieretaujour de sa fête, et ces courtes missives lui coûtaient toujours une certaine peine à composer.
Après avoir déchiré plusieurs feuilles de papier, elle s'arrêta à ce qui suit :
« Mon bon tuteur,
« Ma sœur vous annonce, par ce courrier, le chagrin très vif qui vient de nous frapper. Ma tante, la Supérieure du couvent de Sainte-Catherine, et ma tutrice, vient de succomber à une maladie dont nous ne prévoyions pas le dénouement soudain.
« Il paraît, mon cher et bon colonel, que les dernières volontés de mon grand-père, acceptées par vous si généreusement, vous confient la charge de ma tutelle... C'est donc à vous que ;e viens soumettre la situation vraiment pleine d'angoisse dans laquelle je me trouve, et la manière dont je désirerais très vivement arranger ma nouvelle vie.
« Vous savez que j'ai quitté le couvent poul la maison de mon beau-frère.*. J'ai eu le malheur de le contrarier, en ne me prêtant pas à un projet de mariage qui lai tenait au cœur. Malgré toute la bonté et l'alfeclion de ma chère sœur, je voudrais, au moins pour quelques mois, retourner à mon cher couvent, oti l'on mô rece-
vrait volonliers en qualité de dame pensionnaire...
« Et j'ai une autre requête à vous adresser, jne requête que vous comprendrez et m'accorderez, j'en suis sûre, vous qui êtes soldat, qui êtes fier, qui devez ressembler à grand-père... Je voudrais travailler !
« Le peu que je possède ne suffit pas à me rendre indépendante... Oh! colonel, être indépendante!... Vous savez, vous, le bonheur que c'est ; vous avez acquis votre pecsion en servant votre pays...
« Ai-je besoin de vous dire que ma chère Isabelle ignore ce que je vous demande là? Elle veut, elle, me combler de gâteries; mais c'est son mari qui est riche, et il m'en coûterait trop de devoir quelque chose à mon beau-frère.
« J'attends votre réponse avec une entière confiance, et je vous renouvelle, cher colonel, la meilleure expression de mon respect et de ma reconnaissance ».
En relisant cette lettre, il vint tout à coup à l'esprit de Véfa que si le colonel était ombrageux, il serait froissé d'apprendre qu'elle avait refusé un mariage sans cousulter celui auquel
la loi, comme la volonté de son aïeul, don i.iit autorité sur elle. Elle ajouta un post-scriptum :
« Vous ne m'en voudrez pas, n'est-il pas vrai, de ne pas vous avoir parlé de cette demande? Il s'agissait de quelqu'un qui vous aurait déplu autant qu'à moi, que je détestais instinctivement, et qui était si, si différent de grand-père et de ses amis!... »
Avec quelle anxiété Véfa attend une réponse. Sa sœur a écrit longuement, elle aussi. Elle ne lui parle plus de ce qui les occupe si anxieusement toutes deux... Il n'y a plus que quatre jours avant le retour de Georges... Elles espèrent, sans se le dire, que tout sera décidé d'ici là.
En attendant, Isabelle distrait furieusement ses hôtes. Les chevaux sont sur les dents; Véfa est étourdie de tout ce qu'on lui fait voirl...
Elle sort le matin pour guetter le facteur. Elle a calculé, à grand renfort d'indicateur, qu'elle peut avoir une réponse ce jour-là, et elle est persuadée que son tuteur est exact, et qu'il aura écrit par le retour du courrier...
Elle n'est pas déçue... Il y a deux grandes en-
veloppes à l'aspect officiel, portant, en écriture raide et décidée, le nom d'Isabelle et le sien... Elle et Isa ne se parlent point; elles déchirent les enveloppes du même geste fébrile.
Véfalit:
a Ma chère pupille,
« Lorsque mou regretté camarade et sa femme m'ont demandé do reporter sur leur petite-fille raiïection que je leur avais vouée, j'ai entendu remplir dans toute leur étendue ces dernières volontés.
« Tant que votre tutrice a vécu, mon rôle s'est borné aux conseils. Le désir de mon cher Dourliac et la loi me donnent aujourd'hui le droit, comme le devoir, d'exercer dans votre intérêt et, je l'espère, pour voire bonheur, mes fonctions de tuteur... Je ne suis pas grand clerc, et j'ai toujours pensé que deux mois de conversation valent des pages d'écriture. Si votre sœur peut me recevoir, je suivrai de près cette lettre, et j'aurai la satisfaction de faire plus ample connaissance avec les petites-filles de mon vieil ami.
« 2n attendani, ma chère pupille, je vous assure de mon entier dévouement ».
Isabelle, un peu agitée, tend sa lettre à sa sœur.
— Donue-moi la tienne, vite... j'ai hâte de (roir ce qu'il te dit...
Le colonel avait à peu près copié les deux missives. Il disait à Isabelle que, sauf avis télégraphique, il suivrait de près sa lettre.
— Pourvu que Georges ne soi'i pas de retour ! dit Isa crûment.
Véfa forme, in petto, le vœu contraire, dans l'espoir qu'il déplairait assez au colonel pour que celui-ci emmenât séance tenante sa pupille au couvent...
Et elles se mettent à attendre le lendemain avec une nouvelle anxiété... L'heure du train sonne... Le colonel arrive, et Georges n'est pas encore là...
Mme Rallière et sa sœur sont à la gare... 2lles ont vu le colonel au moment de la mort du général de Dourliac... Il leui' paraît exactement le même après quatre ans écoulés : grand, droit, maigre, avec des cheveux blancs coupés en brosse, et une épaisse moustache... Il est éh uniforme, quoiqu'il soit depuis longtemps en retraite : mais il a l'air si vert, si jeune, même, que personne ne soupçonnerait cette particularité. — Madame, je vous otlre mes respectueux
hommages... Ma pupille, j'ai le droit de vous Bmbrasser.
— Colonel, s'écrie Isabelle, c'est maldem'appeler Madame... Avez-vous oublié le nom d'Isa?... Et je réclame aussi d'être embrassée...
Personne ne peut être plus séduisant que Mme Rallière. Le colonel, qui a été tout d'abord un peu saisi à la vue de ses cheveux auburn et de son chapeau extravagant, s'incline avec une ombre de sourire, et dépose deux baisers respectueux sur les joues légèrement poudrées de la jeune femme.
— J'ai agi avec très peu de cérémonie en venant ainsi vous trouver... Mais j'ai pensé que nous causerions plus efficacement de l'avenir de cette chère enfant... Mon bagage?... Oui, j'ai mes cantines, qui, naturellement, ne me quittent jamais... On ne peut pas savoir... Un incident de frontière suffît pour déterminer de gros événements... En temps de guerre, j'ai le commandement d'une brigade, et les forces peuvent être mobilisées plus rapidement qu'on ne le pense... Cet honneur m'a été accordé parce que j'ai justement commandé une brigade devant l'ennemi... J'étais lieutenant-colonel et je restais, hélas! le plus ancien officier, le brigadier
et le colonel ayant été frappés... Mais je suis là à vous parler de mes affaires... C'est bien, voici mes cantines... Vraiment, je vous encombre! Surtout pour vingl-quatre heures, cela peut sembler exagéré; mais il faut être prêt, et d'ailleurs, l'avouerai-jeVje n'ai pas d'autres malles... Il a de belles vieilles manières polies, une voix un peu rude, mais qu'il s'applique à adoucir... Ils montent dans l'omnibus, et il regarde la campagne.
— Un beau pays, bien choisi pour des manœuvres: mais il paraît que vous n'en aurez pas, cette année... Et ainsi, cette digne Supérieure est morte ! Je l'aimais beaucoup; je l'avais connue au temps oià elle était la belle, l'élégante Mlle de Dourliac... Nous nous entendions très bien... Les religieuses etles soldats s'entendent généralement... Je me rappelle toujours ce mot touchant de mon ordonnance, qui, blessé à l'épaule et soigné par une Sœur de charité, me disait en pleurant (car les soldats pleurent, ma belle pupille, si invraisemblable que cela vous paraisse) : « Mon colonel, elle est pire qu'une mère! »
— Je crois les soldats capables de tout ce qui est beau, bon, héroïque et affectueux.
dit Isabelle avec son plus joli sourire.
Le colonel ia regarda avec Une sympathie mêlée d'une légère expression de reproche^
— Et cependant, Isabelle, vous avez épousé uu civil! Je ne doute pas que je n'aie le plus grand plaisir à faire la connaissance de M. Rallière, et que je ne rende justice aux qualités <|ui vous ont charmée en lui ; mais je ne puis m'empècher de vous dire que j'ai été un peu surpris de voir une pelite-tille de Dourliac sortir de larmée.
Un pli se creusa sur lé front de la jeune femme.
— Il fallait bien sortir d'embarras, colonel... Il n'y avait que des lieutenants pauvres ou mariés dans le régiment.
— Et vous pehse2 «Jue la pauvreté est le plus grand des maux?
— C'en est un cruel, en tout cas.
— Georges avait demandé Isa à deux reprises, il l'aimait beaucoup, dit Véfa, cherchant à pallier ce que l'aveu de sa sdBur avait trop de cru.
— Et elle a recompensé sa constance... D'ailleurs, mon enfant, la question est complexe. A mon avis, un officier ne devrait pas se nrtarier.
Les deux jeunes femmes protestèrent en même temps.
— Comment êlre toujours prêt, reprit le colonel, quand on a une femme et des enfants, et qu'on peut craindre de ne jamais les revoir?
— Mais, colonel, s'écria Véfâ, il faut admettre qu'une femme de soldat est courag^euse, qu'elle aime son pays, qu'elle a souci de l'honneur de son mari, et qu'elle ne chercherait pas à le détourner de son devoir 1
— Naturellement! Mais par être pr<?f, je ne veux pas dire seulement qu'on n'est pas un tiède, qu'on marche quand le pays appelle... Etre prêt, c'est n'avoir pas d'arrière-pensée, pas de regret; c'est avoir le cœur assez libre pour aller au feu, non pas courageusement, mais gaiement, ainsi qu'à une fête ; c'est envisag'er la mort, non pas comme un sacrifice qu'on accepte stoïquement, mais comme l'honneur suprême, contemplé dans une extase de fierté et de bonheur...
Sa voix vibrait, et une flamme rendait la jeunesse à son œil d'un bleu un peu terne.
Mais jl reprit tout à coup son ton ordinaire, en disant avec un sourire :
— Voilà, pourquoi je ne me suis pas marié.
— Vraiment, colonel, vous n'en avez jamais été tenté?
— Jamais, je puis le dire sincèrement, je n'ai rien aimé autant que la France...
— Et vous n'avez pas regretté, plus tard, de de n'avoir pas une femme pour égayer votre maison, des fils pour perpétuer votre carrière militaire?
Un nuage couvrit le front du colonel, et il soupira.
— Des fils I Ah ! oui, voilà ce qui plaide contre ma thèse... Des fils qu'on voit grandir, qu'on habille, tout petits, de l'uniforme du Prytanée, dont on voit le visage imberbe ombragé par le caso aux couleurs brillantes, qui maintienneni votre nom dans l'annuaire, qui aillent se ballrtà votre place quand vous êtes trop vieux... Oui, cela c'est un but, une joie... Et cependant....
Sa voix faiblit, et son expression changea tellement, que soudain il eut l'air vieux.
— .A Cependant, on n'est jamais sûr que les fils seront soldats... On les élève pour cela, on leur emplit les oreilles de fanfares et la mémoire de faits d'armes; on leur donne les premiers éléments de stratégie avec des soldats de plomb, on leur apprend l'exercice... Surtout, on leur infuse son ardeur, son enthousiasme ; on leur commande d'aimer la France plus que
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leur mère,.. Et puis... ils ne veulent plus... Cette fois, sa voix mourut, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'il ajouta :
— J'ai vu cela, moi, et je sais le mal que cela fait...
— Mais vous n'êtes pas seul, colonel ? dit Isabelle, voulant le distraire de quelque triste pensée, de ce qu'elle supposait être une sympathie trop vive pour le désappointement d'un compagnon d'armes. Vous avez près de vous une sœur dévouée?
— Sans doute. Elle m'a suivi dans toutes mes garnisons, et nous trouvons une grande jouissance à évoquer ensemble nos vieux souvenirs... La belle avenue, Madame!.:. Non, je me trompe... Isabelle... J'aime les vieux arbres; il y en a un dans le terrain que j'ai acheté, et quoiqu'il contraste singulièrement, à ce qu'on dit, avec les fleurs et les arbustes de ma sœur, je le respecte, je m'assieds à son ombre, et j'aime à penser qu'il me survivra longtemps, quoiqu'il soit bien ravagé!
— Vous n'habitez donc pas la ville?
— Le faubourg, près du champ de manœuvres.:. Je n'ai que quelques pas à faire pour aller voir les recrues faire Texercice... Ils sont mous,
les jeunes soldats; je le disais hier au capitaine. La race ne prog^resse pas, et nos ancêtres, les Gaulois, riraient de pitié en voyant leurs fils dégénérés. L'alcoolisme y est, hélas! pour une grande part, et la bicyclette joue, à notre époque, un rôle néfaste... L'abus en est terrible, fatal... Et puisf ily a lamollesse des habitudes : l'éducation actuelle manque d'austérité... Si vous avez des fils... Je sais que vous êtes mère, mais veuillez excuser mon défaut de mémoire...
— J'ai un fils, colonel, un beau petit homme de deux ans,
— Un homme, vous l'avez bien dit ! Mes voisins les Espagnols sont plus profonds qu'on no le pense, quand ils donnent ce nom aux enfanis encore-dans les langes : 0 hombre ! Eh bien ! ma chère Isabelle, ne le dorlotez pas trop ; que son coucher soit plutôt un peu dur, sa nourriture saine, mais point recherchée, et qu'il fasse un exercice régulier, proportionné à ses forces. Si j'étais écrivain, je voudrais composer un manuel d'éducation qui aurait pour titre : De la manière de faire un soldat. Car votre fils renouera, je l'espère, les traditions de famille? C'est un futur Saint-Cyrien?
— 11 eu manifeste les goûts, dit Tsabelle en
>■■■■* ■! ■ I II I ■ !■ . . .1 » ■ I ■ . — - I 1 1 II ■ m !■■■ ■ I. ■■■
riant, et nous rangeons ensemble nos minuscules régiments. Mais je ne sais si la oarrière militaire serait l'idéal de son père.
— Vraiment? Il voudrait faire de son fils un banquier, un industriel?..
Le colonel semblait tout à coup refroidi.
— Mon petit Aymard fera ce qui lui plaira, ot soyez sûr, mon bon ami, que s'il a l'âme guerrière, il suivra sa vocation.
— Aymard ! C'est bien à vous de lui avoir donné le nom démon vieux camarade... Mais je crois que vous ave^ des visiteurs; voilà une automobile arrêtée au pied de cette superbe terrasse...
— C'est mon mari, (^t Isabelle, 'désagréablement surprise en apercevant l'auto coulei!'" crème.
— J'en suis charmé ! Je pourrai donc faire sans retard sa connaissance.,.
Georges se tenait près de la machine avec le chauffeur, qui l'examinait et qui parlait avec animation. Il tourna la tête en entendant Tomnibus, Il avait sa figure dfs mauvais jours, et il fronça le sourcil en apercevant le pantalon éclatant du colonel. D'ailleurs, il ne fit pas un
pas pour aller aider les deux dames à descendre de voiture.
— Georges ! cria impérieusement Isabelle, je ramène de la gare le colonel Lespy, le tuteur de Geneviève, qui vient nous parler d'affaires...
Georges s'approcha lentement, avec une sorte de répugnance, et salua froidement le colonel.
— Je suis très flatté, Monsieur, que vous m'ayez fait l'honneur de descendre chez moi.
Son ton était glacé, avec un soupçon d'impertinence; pour qui le connaissait, cela voulait dire : Je me demande pourquoi vous venez ici, alors qu'il y a des auberges dans le pays.
Le colonel, qui avait eu un léger sursaut en s'entendant appeler Monsieur, comme un vulgaire civil, parut se demander quel était le véritable sens de cet accueil. Il s'inclina, cependant, avec courtoisie.
— Je croyais que vous étiez chez vous, Monsieur, quand j'ai demandé à MmoRallièrela permission de venir régler avec vous les affaires de tutelle... N'ayant pas reçu de télégramme contremandant mon arrivée, je me suis cru attendu pour quelques heures.
— Fi I colonel I s'écria Isabelle. Un camarade de mon grand-père prendra-t-illa peine d'expli-
La pupille Dtl COLONEL !33
quer sa venue chez moi! Les amis de ma famille sont chez eux dans celte maison, et mon mari est particulièrement heureux, comme il vous Fa dit, de l'honneur que vous lui faites.
FJle avait parlé d'un ton qui faisait toujours /mpression sur Georges. Celui-ci fit un effort d'amabilité.
— J'espère, dit-il poliment, que vous ne limiterez pas votre séjour à Belvoir aux quelques heures dont vous venez de parler... L'ouverture de la chasse a lieu dimanche, et si cela vous est agréable, j*ai des réserves assez sérieuses.
— Je vous suis profondément reconnaissant, dit le colonel avec sincérité; mais je suis obligé de repartir demain... Vous avez une bien belle propriété, Monsieur...
— Oui, c'est assez bien... Le pays n'est pas très accidenté, mais la terre y est riche ; je suis à portée d'un express, ce qui est indispensable pour mes affaires.,.
— Je vois que vous avez une avarie à l'auto, dit Isabelle. Nous vous laissons, je vais conduire le colonel à sa chambre avant de le présenter k Â.ei à Mme Bussart. Venez, je vousprie, colonel.
Le domestique avait descendu les cantines, que Georges regarda avec stupeur.
— Qu'est-ce que c'est que ces caisses noires, à l'air macabre, Isabelle?
— Ce sont les cantines du colonel... N'avel. vous jannis vu de cantines?... Firmin, ac ' premier étage, dans la chambre de chêne.
— Mes cantines ne me quittent jarnai,,, expliqua le colonel d'un ton aimable. Il fan. toujours être prêt... je commande une brigafîv, en ten^ps de guerre... Un incident de frontière.,, un ordre soudain de mobilisation... on ne peuv* pas savoir.
Il salua, et suivit Mme Rallière et sa sœur dans l'escalier.
Véfa aimait déjà ce vieux soldat au cœur chaud et à l'unique passion...
La chambre de chêne était la plus belle de celles qu'Isabelle attribuait aux messieurs, comme étant d'un style plus sobre. Le colonel ^lla immédiatement à la fenêtre, regarda le >oleil, se tourna vers le lit, puis s'adressant à la i'eune femme :
-- M'est-il permis de demander un petit changement, ma chère Isabelle ?
— Tout ce que vous voudrez, colonel... La chambre ne vous plaît pas? Vous préférez une autre exposition?
— Non, non, c'est parfait... seulement j je voudrais qu'on plaçât le chevet du lit vers l'est... J'ai rhabilude de dormir la tête tournée de ce côté... 11 me semble — excusez la faiblesse d'uti vieux, soldat, — que j'entendrai mieux ainsi, dans mon sommeil, les premières ru* meurs, le premier coup de clairon... Et puis, i) faut toujours regarder de ce côté-là..*
Véfa jeta un regard à sa sœur; si celle-ci avait seulement souri, elle lui en aurait voulu. Mais Isa n'avait nulle envie de sourire; une sot'te d'émotion parut sur ses traits, tandis qu'elle dontiait un ordre au domestiqu3.
— Vous avez là des armoires, colonel ; Firmii.i y rangera votre bagage, car jo ne puis croire que vous me fassiez le chagrin de repartir demain.
— Vraiment, ma chère, je suis attendu chez moi... Je n'en suis pas moins touché de votre aimable accueil. Quant à m.on bagage, vous devez savoir que les cantines ne doivent pas être défaites... C'est ma vieille habitude.
— Alors, je vous laisse vous reposer, et j'espèt-e de tout mon cœur que vous vous trouverez bien chez moi.
— Trop bien en vérité, ma chère enfant*.. Vous m'indiquerez, n'est-ce pas, Theure à
laquelle votre mari et vous pourrez m'accorder UD entretien au sujet des affaires de tutelle?
— Mon mari n'a rien à voir là-dedans, colonel. Il s'ag-it de déterminer le lieu du séjour de Geneviève, et elle et moi sommes bien plus en mesure de débattre cette question avec vous.
— Je me conformerai à votre volonté; cependant, il me serait odieux de froisser M. Raîlière par un manque d'égards apparent.
— Soyez tranquille, j'arrangerai tout cela. Après le déjeuner, nous nous enfermerons dans mon petit salon; je vous ferai faire la connaissance de mon fils, puis nous discuterons les affaires sérieuses... A tout à l'heure... La seconde cloche sonne à midi moins cinq...