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CHAPITRE XII

Ce qui frappe, chez le colonel, c'est le contraste de sa passion militaire, de l'ardeur contenue, mais intense, qui le brûle comme un feu intérieur, avec la correction, la politesse, le

calme de ses manières... Il a parfois, dans le regard, quelque chose d'absent; on dirait qu'il écoute toujours, pour saisir quelque rumeur mystérieuse ; mais l'idée fixe, consumante, se cache sous un extérieur presque compassé.

— Je l'aime énormément! dit Véfa, passant son bras sous celui de sa sœur pour descendre l'escalier.

— Charmant I Un vrai type ! Si tu savais ma joie de voir un uniforme à ma table, Véfa, quoique ce ne soit pas le cher dolman bleu claii de nos chasseurs... Mais j'aime bien tout de même l'infanterie... Alors, c'est convenu, tu monteras chez moi après le déjeuner...

Véfa, qui est une vraie sensitive, a un petit battement de cœur : au coup de midi, Georges entre dans le salon, où le colonel est déjà descendu.

— En uniforme! Vraiment, Monsieur, vous nous traitez avec trop de cérémonie! Ici, à la campagne, nous déjeunons en veston.

Le colonel s'incline.

— Je ne porte jamais de vêtements civils» Monsieur, dit-il avec un peu de raideur. J'avais dix ans lorsque je suis entré au Prylanée militaire et depuis, je n'ai jamais quitté Tuniforme,

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estimant que c'est un honneur de le porter. M. Bussarl ouvre de grands yeux, et sa femme prend son face-à-main pour rtiieut voit cet orig^inal,

— Ma foi, Monsieur, dit Georges qui S'obstiné à ne pas l'appeler colonel, ce doit être joliment gênant de ne jamais déposer le harnais... J'ai fait mon service, puisque, par ce temps de damnée démocratie, tout le monde doit en passer par là; mais du dia?ble si je n'étais pas pre^sé^ quand j'allais en permission, de quitter ma défroque...

Les yeux du colonel Commencèrent à latlcer des éclairs, Heureusement, à ce moment tt'\tlqUe, on annonça le déjeuner.

— Mais n'à-til pas déjà l'âge de là retraite? murmura Mme Bussarl en prenant le bras de Georges. Alors, comment peul-il garder feort utiiforme?

— Oh! j'ai entendu dire qu'on le lui tolère parce qu'il a commandé devant l'ennemi, et aussi parce qu'il n'a pas voulu entendre parler de le quitter.

Véta tremble que le colonel n'entende Ces rétlexions; mais il est un peu sourd, et Isa lui parle eh ce moment.

La conversation, sauf quelques questions polies adressées au nouvel hôte, suit son cours ordinaire, malgré les eiïurts d'Isabelle pour la rendre plus intéressante. Il y a une dissertation sur la hausse des aciers, une diatribe contre le récent alTolèiiient des journaux quiafailbaisfeir la rente; puis vient le récit d'un scandale financier, la fuite d'un agent de change, dont Isa, paraît-il, voyait souvent la femme.

Véfa épie à la dérobée l'expression du visage du coloùel. Il fait bonne contenance, et répond à Isabelle, qui essaie de l'absorber. Mais, à la manière subite dont il se retourne en entendant certains mots, elle comprend ({u'elle aura en lui un allié quand elle lui soumettra son désir de quitter Belvoir.

Elle aurait voulu le voir seul tout d'abord ; mais âoi sœUr ne la quitta pas Ils montèrent tous trois dans lô petit salon oij le sort de la ■\3une fille allait se décider, el le colonel demanda hjui à coup à voir le petit Aymard. Je ne sais si te trait de génie fut tout à fait conscient^ mais tandis qu'Isabelle allait élle-mèhie chercher son fils, Yéfa dit précipitamment :

— Colonel, vous avez vu mon beau-frère... Yous avez pu constater qu'il m'en veut tellement

qu'il feint d'ignorer ma présence, à moins qu'il ne fasse d'allusions pénibles à ce qu'il appelle ma folie. Et je dépends ici de lui! Comprenez, •le grâce, ce que je souffre malgré la bonté de ma sœur!

Il inclina gravement la tête, mais n'eut pas le temps de répondre, car Isa, défiante, se hâtait de revenir.

Aymard était ravissant dans sa robe brodée. Sa mère avait noué un ruban blanc à ses jolies boucles brunes, tout comme si le colonel était en état d'apprécier les frais de toilette faits en son honneur. Il ressemblait à son père, mais l'expression de sa mère animait et transformait de plus en plus son petit visage.

— Bébé, comment salue-t-on son colonel, Monsieur?

Bébé, à qui elle venait de faire la leçon, esquissa, avec une délicieuse gaucherie, le salut militaire. Le colonel lui répondit gravement, puis prit avec précaution la menotte rose qui disparut un instant sous sa grosse moutache. Il était curieux à voir avec ce petit être qui Tintéressait visiblement, mais dont il ne savait pas le langage.

-— Là, c'est assez, dit Isabelle, comme Bébé

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venait de faire un temps de galop sur le genou du vieil officier. Veux-tu reconduire Aymard, 7éfa? Puis nous entamerons le sujet brûlant qui nous angoisse toutes deux...

Véfanon plus ne tarda pas à revenir; mais elle vit immédiatement que sa sœur avait commencé sa plaidoirie,

— Je disais au colonel, mignonne, que ton abri naturel, c'est le toit de ta sœur. Que dirait le monde, si je te laissais partir? Notre ami prendra en considération tout le blâme qui serait jeté sur moi... D'ailleurs, tu mourrais d'ennui au couvent, et, pour achever d'un trait d'exposer mes raisons, j'ajouterai que ton intérêt exige que tu voies le monde. Ce n'est pas dans un cloître qu'un mari viendra te découvrir.

— Isa, dit Véfa, les larmes aux yeux, tu sais combien je t'aime, combien j'aurais été heureuse de vivre auprès de toi. Mais tu sais aussi que ton mari ne m'aime pas... beaucoup, qu'il m'en veut de ne pas avoir suivi ses conseils, et que... qu'il me montre son mécontentement d'une manière qui m'est pénible. Je ne peux me résigner à dépendre de quelqu'un qui ne m*ainie pas I

— Tu ne dépendrais ni de lui, ni de personne, si le cher colonel t'autorisait à placer ton argent

È plus gros intérêts, dit Isabelle^ regat-dant lo •iuleiir de Véfa.

— Madame... Isabelle... excusez moi... j'a *^pluR grande confiance dans les capacités financières de votre mari; mais je ne poux, en conscience, placer autrement que sur l'État ou d'une manière également sûre des fonds dont je suis responsable.

— Eh bien! peu importe. Ma sœur dst chez moi, et elle montrerait vraiment trop d'orgueil en n'acceptant qu'avec répugnance mon hospitalité.

— Ce n'est pas seulement la tienne^ Isa. Et quant à la question de mon avenir, je n'éprouve aucun désir de me marier, et j'aurais trop peur de me trouver de nouveau en divergence d'idées avec Georges.

— Quant à cela, ma petite, ce n'est pas à craindre... Tu ne te trouveras probablement jamais plus dans l'alternative de contrarier mon mari ou d'épouser contre ton gré un homme possédant cinq ou six miliions, sâiis compter un chiffre d'affaires considérable.

Le colonel ouvrit de grands yeux.

— Oui, dit Isa, riant et pleurant tout à coup, celte petite folle a refusé un parti ëxiraordiilaire,

uu rêves dp contes de fées... moins le prince Charmant, il est vrai.

— Avez-voiis, dans cette circonstance, suffi* samment réfléchi et pris conseil, mon enfant? demanda le colonel, regardant s£^ pupille.

La. gravilé soudaine de son accent disait plairement : Gomment n'ai-je pas été consulté?

— Demandez h Isabelle, colonel, si, en son âme et conscience, elle ne m'approuve pas.

— T'approuver ! Je ne devrais pas avouer que tu as bien fait, puisque je te conseillais de dire oui... Cependant, colonel, c'est moi qui avais tort; cet homme n'était vraiment pas digne de celte cliérie... Et elle l'a refusé sans même une ombre d'hésitation, en vraie fille de soldat, droite et désintéressée !

JjQ colonel tendit la nît^in à Véfa, pujs regard^ la jeune femme d'un air de reproche.

r— Vous reconnaissez que cet homme n'était pas digne de votre sœur, et cependant vous plaidiez sa cause, Isabelle!

— C'est un honnête homme, à topt prendre, quoique ses principes financiers ne soient peutêtre pss ceux que vous afficheriez, nion ami, sj, par une impossible tran^f^or^^iali^n. '^ous étiez changé en homm,e 4'affaires. Il ^ une réputation

^'honorabilité, seulement point de principes religieux, ce à quoi Véfa tient par-dessus tout, et...

— Elle a raison, interrompit le colonel. Leh meilleurs soldats sont les chrétiens; j'estimais particulièrement nos recrues de Bretagne..» Pardon, mon enfant, vous disiez?...

— Qu'il était vulgaire d'esprit et de sentiments.

Le colonel resta silencieux, probablement pour ne pas adresser de reproches à la sœur de Véfa. Il réfléchit quelque temps, puis lui prit affectueusement la main.

— Ma chère Isabelle, dit-il, je vous comprends également. Je reconnais que, au moins pour le moment, le séjour de Geneviève dans la maison de M. Rallière est pénible pour elle, peut-être aussi pour vous... Je reconnais aussi qu'elle se sentirait fort tristement dans un couvent, où ' elle n'aurait plus l'intérêt des études, ni la société de compagnes de son âge ; en outre, elle n'y trouverait point de perspectives d'avenir... En vous écoutant toutes deux, une solution s'est présentée à moi : emmener ma pupille pour quelque temps... ou pour très longtemps, si elle le désire. Tout se calmera ainsi, et nous

verrons à loisir, les uns et les autres, s'il existe une combinaison plus heureuse.

Isabelle resta muette de surprise. Quant à Véfa, des larmes montèrent à ses yeux.

— Vous êtes trop bon, colonel! Ma seule crainte serait de vous gêner, de déranger Mademoiselle votre sœur...

— Ma sœur approuve tout ce que je décide, mon enfant; nous vivons dans une complète union, et elle vous accueillera avec empressement, n'en doutez pas.

— Mais je ne veux ni ne peux me passer de ma sœur! s'écria Mme Rallière, se mettant à pleurer.

Véfa la prit dans ses bras, la raisonna, lui persuada qu'au moins pour un peu de temps ce ^ue proposait le colonel était le parti le meilleur. L'unique raison qui la décida enfin à céder, îe fut la certitude que sa sœur était malheureuse )hez elle.

— Quant à votre situation pécuniaire, reprit îe colonel après que la jeune fille lui eut expri»mé toute sa reconnaissance, elle est très simple, et je tiens à l'établir une fois pour toutes, afin d'apaiser vos scrupules. Vous avez, si ma mémoire est fidèle, neuf cent vingt- sept francs de

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rente; j'en remettrai six cents à ma sœur, en votre nom, pour solder votre part des dépenses du ménage... Elle nous fait vivre avec une science domestique si parfaite que ce sera, je vous l'affirme, très suffisant. Le reste sera destiné à votre .toilette, à vos colifichets. Sur ce point, ajouta-t-il en souriant, je ne possède guère de compétence; mais si vous manquez de quelques rubans, je ne vous crois pas assez orgueilleuse, quoi qu'en dise Isabelle, pour refuser les petits présents d'une sœur... Je voudrais prendre demain le train du matin ; serez-vous prête, ma chère?

— Si tôt î Oh ! colonel, vous ne pouvez m'enlever ainsi ma sœur !.. . Quoi ! vous ne voulez pas rester davantage? Mais vous êtes un vrai tyran!

— C'est le rôle des tuteurs, du moins on le dit; 3*espère, toutefois, que Geneviève ne me trouvera pas si féroce... Ma chère Isabelle, il m'a toujours été extrêmement cruel de voir pleurer une femme... Ne pouvez-vous pensçr que l'ami de votre aïeul essaie d'agir pour Je mieux? Et maintenant, je Voudrais envoyer un télégramme à ma sœur, afin qu'elle prépare notre chambre d'amis... Celte chambre n'a guère été occupée, jusqu'à ce jour, que par de

vieux grognards, et je suppose que l'installation qui leur suffisait ne conviendrait pas à une jeune fille; mais ma sœur est industrieuse, > alerte, et j'espère qu'elle arrangera tout à souhait...

Le télégramme que rédigea immédiatemen' le colonel était ainsi conçu : « Prière préparer chambre pour ma filleule, qui vient résider avec nous. »

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