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CHAPITRE XIII

Véfa ne sut jamais dans quels termes Isabelle avait annoncé son départ à Georges. Elle lui avait probablement fait la leçon, car il s'avança assez poliment vers sa belle-sœur, et lui ex' prima un regret modéré de la voir partir.

— Je suis fâché, suitout pour Isabelle, qu* ous quittiez Belvoir, Geneviève. Il faut obéir

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à son tuteur, et le vôtre me fait Teffet de mener militairement les affaires... Yous reviendrez ïious voir, j'espère...

Il jeta autour de lui un regard sournois pouC voir si sa femme n'était pas assez près pour l'entendre, et lança à Geneviève la flèche du Parthe :

— Si, ce que je n*ose espérer pour vous, une autre occasion se présentait de vous marier, je vous conseille de ne pas aller contre les désirs de ce vieux troupier... Vous le trouveriez probablement moins coulant que d'autres, le jour oii il lui plairait de se débarrasser de sa tutelle...

Mais c'était là une piqûre d'aiguille auprès du chagrin que causaient à Véfa les pleurs d'Isabelle et ses paroles passionnées.

— Oui, il vaut mieux que tu partes! Je ne suis pas capable de guider une jeune fille, moi qui me suis mariée pour de l'argent, et qui voulais que tu fisses de même ! Mais c'était bon de l'avoir; tu me rattachais à ce passé que je regrettais toujours. Avec toi, je pouvais parler de ceux que nous avons aimés, évoquer de chers souvenirs... Oh! c'est mal de me quitter! Tu m'aurais aidée à élever Bébé!... Je suis folle!... Tu étais malheureuse ici... Écris-moi,

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du moins!... Et je te promets que Georges te demandera lui-même de revenir.

Et l'heure sonna, et l'omnibus qui avait amené Véfa, pleine de joie et d'espérance, l'emporta, bien différente de ce qu'elle était alors, et ayant au cœur, comme une cruelle épine, la certitude du malheur d'Isabelle.

Mais, après tout, Belvoir ne lui laissait pas rien que de pénibles souvenirs. Si elle y avait acquis une triste et précoce expérience, elle y avait constaté aussi qu'il n'y a pas ici-bas que des hommes d'argent, que des égoïstes occupés de leur bien-être et de leur plaisir. Les jours passés avec le jeune peintre épris de foi et d'idéal l'eussent empêchée de devenir misanthrope... Elle ne pensait plus le revoir, et à cette pensée, son cœur se serrait un peu ; mais elle gardait l'album où il avait consigné, au gré de son caprice, les souvenirs de cette semaine vraiment heureuse...

Seulement, un idéal est parfois dangereux... N'y pense-t-on pas trop, ne l'évoque-ton pas involontairement, le jour où une honnête prose se présente à un tournant de la vie?. ..

Le colonel se montra, pendant le voyage, plein de prévenances pour sa pupille. Il Igi

acheta à la gare un volume de la Bibliothèque de Ma Fille ; il lui apporta du raisin, lui indiqua le coin qu'elle devait prendre pout' n'être pas gênée par le soleil. Tout cela fait, il échangea son képi contre un bonnet de police, et se pion gea dans la lecture des journaux.

Alors, Véfa commença à songer à sa situation .

Dans sa hâte, hélasl légitime de quitter uno maison dont le maître ne la tolérait qu'impatiemment, elle ne s'était guère préoccupée de ce que pourrait être sa vie nouvelle. La proposition, ou plutôt la décision de son tuteur l'avai!: prise à Timproviste, et elle n'avait pas eu le temps de réfléchir à ce qu'elle représentait pour elle. Maintenant, dans le silence du wagon oii ils étaient seuls, et avec l'espèce d'activité que le mouvement physique communique parfois au cerveau, elle cherchait à se représenter la maison du colonel, la figure de sa sœur, et surtout Timpression que sa veilue causerait à une vieille fille paisible, uniquement occupée de son frère. A vrai dire, elle ne considérait pas cette étape comme devant se prolonger très longtemps. Le couvent s'olîVait toujours à elle comme un port de refuge; une chambre de pensionnaire, si exiguë qu'elle fût, serait un chez elle, et elle

ne répugnait nullement à l'idée de consacrer quelques heures de sa journée aux petites élèves, si, à ce prix, elle pouvait acquérir une complète indépendance. Celte pensée la calma, car à mesure qu'elle se rapprochait de Lancran, qui était leur destination, elle commençait à devenir nerveuse.

Isabelle avait fait garnir un panier de viandes froides, de fruits et pâtisseries. Ils firent une dînette qui parut plaire au colonel. 11 était, avec Véfa, d'une bonté et d'une politesse exquises; seulement, il ne savait trop que lui dire, et en surprenant ses yeux bleus attachés sur elle avec une expression pensive, peut-être un peu embarrassée, elle s'imagina qu'il était étonné de sa propre initiative, et troublé d'amener à sa sœur, dans leur paisible ménage, une jeune fille dont, après tout, il ne savait rien, ni les idées, ni les goûts, ni les habitudes. Il étadt pos sible, d'ailleurs, qu'il redoutât secrètement l'ac cueil de sa sœur. Il n'eût pas été le premiei soldat qui, brave jusqu'à la folie sur le champ de bataille, battît en retraite devant les sourcils f roacés d'une femme. Il se pouvait que Mlle Lespy fût une personne autoritaire, jalouse de ses droits, et habituée à faire marcher le bon colo-

ael comme ua simple soldat... Hélas î Véfa était-elle destinée à apporter la discorde partout où elle arrivait?... Ce qui la rassurait, encore une fois, c'était la certitude d'obtenir aisément son retour au couvent.

Le crépuscule étendit ses brumes sur la campagne. La brise du soir rafraîchissait un peu l'air brûlant. Il n'y avait plus autour du train que des ombres noires, que dissipait un instant la lumière de la locomotive, et qui se reformaient, plus compactes, en arrière, tandis que le ciel se piquetait d'étoiles... ^

On arrivait... Une gare encombrée, parce que Lancran est un embranchement important... Des lueurs blafardes, des interpellations bruyantes, le va-et-vient des porteurs se faisant place brutalement, des voix de femmes timbrées d'un accent méridional sonore, tout cela étourdissait un peu Véfa. Le colonel la pria de le suivre, et lui fraya un passage à travers cette multitude. On s'écartait volontiers, d''ailleurs, pour le laisser passer... Un général en tenue, qui était dans Tintérieur de la gare avec son aide de camp, le salua le premier...

Il mena la jeune fille à un omnibus qui faisait le service de la ville, lui demanda d'attendre

quelques instants, et courut s'occuper de€ malles et des cantines.

Véfa essaya de distinguer ce qui l'enlourait. Elle entrevit des maisons noires et hautes, quelques arbres, des rues qui s'enfuyaient, et dont de rares becs de gaz traçaient la direction tortueuse; mais tout cela était vague, et le sentiment de l'inconnu lui revint, plus pénible que jamais.

— Me voici, mon enfant... J'espère que vous n'êtes pas trop fatiguée?... Ne vous étonnez pas si ma sœur n'est pas venue au-devant de vous; elle n'aime pas à sortir seule, à cette heure. Je pense qu'elle vous aura préparé des rafraîchissements... Le trajet n'est pas long, heureusement, car le pavage de nos rues ressemble plutôt au lit de nos gaves... Au coin de cette place, que nous contournons, nous prenons la rue qui mène dans notre tranquille faubourg... Pouvez-vous, en vous penchant, apercevoir la masse des arbres d'un square? Ma maison y touche presque...

L'omnibus s'arrête, et le colonel la fait descendre... Ils sont devant une grille basse qui ferme un parterre, et au fond, une petite maison gaiement éclairée, sa porte et ses fenêtres

grandes ouvertes. Véfa entend des pas pressés ^u^ le sable. Une servante paraît, portant une lanterne, et, sur le seuil de la maison, la jeune fille aperçoit une mince silhouette, ressortant sur la lumière du vestibule...

Une odeur de jasmin remplit le parterre. L( colonel lui fait contourner une pelouse minuscule, el elle se trouve en face de Mlle Lespy qui, malgré la chaleur de cette belle soirée, ramène une mantille de dentelle noire autour de sa liufure blanche et délicate.

— Soyez mille fois la bienvenue, mon enfant ! Voulez-vous m'embrasser?

Elle a une voix arg-entine, extraordinaire- MK'nt jeune^ que l'accent du midi timbre assez légèrement pour la garder harmonieuse. Le cœur de Véfa se réchauffe soudain, et elle appuie ses lèvres sur les joues très finement, très légèrement ridées, qui gardent encore cette fraîcheur d'arrière-saison, si rare, mais si agréabh. à voir chez une vieille femme.

Mlle Lespy lui prit la main et l'entraîna dans le salon. Alors, leurs yeux se rencontrèrent, et elles s'examinèrent l'une l'autre avec un vif intérêt.

Quelle apparition inattendue c'était pour

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Véfa! Elle s'était imaginé, sans aucune raison, d'ailleurs, que la sœur du colonel, à qui il contait ses histoires de bivouac, avec qui il échangeait ses souvenirs de garnison, était grande et maigre comme lui, une espèce de virago ou de vivandière. Lui-même, no se l'étaitelle pas représenté, l'ayant si peu connu, comme un vieux grognard jurant volontiers, parlant haut et faisant marcher son monde au commandement, comme un régiment? Or, elle avait devant elle une toute petite femme mignonne, toute blanche et un peu rosée sous une masse neigeuse de petites boucles soignées, avec des yeux bleus si bons qu'elle ne pouvait se lasser de les regarder, d'autant plus qu'ils lui rappelaient je ne sais quelle vague réminiscence qu'elle ne pouvait pas définir, mais qui était certainement bien réelle. Mlle Lespy portait un joli peignoir gris, garni de dentelles, des bagues, et une longue chaîne soutenant son face à main.

Le salon lui ressemblait; mais, en revanche, il différait absolument de ce que Yéfa se serait attendue à trouver dans la maison de son tuteur. 11 y avait de petits fauteuils Louis XVI, couverts en tapisse»-* du temps, un bonheur

da jour en bois de rose avec un marbre gris, des potiches chinoises, une glace ancienne encadrée de bois sculpté, des rideaux de soie vert d'eau, ternis, mais encore élégants et doux au regard, et une quantité de bibelots, de petits i ouvrages, de vases de fleurs, qui indiquaient les goûts très féminins de la maîtresse de la maison. Mais, comme contraste, une baie sans porte, drapée de soie vert d'eau, s'ouvrait dans la pièce voisine, très éclairée, qui était le domaine du colonel. Là régnait une austérité toute militaire.

Un lourd bureau de chêne, deux ou trois fauteuils de cuir gaufré, très anciens, une bibliothèque grillée, et des panoplies disposées sur les murs en composaient rameublement.

Une lampe à abat-jour rose éclairait le salon de Mlle Lespy. Ses yeux devinrent encore plus doux, si c'était possible, après avoir regardé Véfa attentivement, et elle l'entraîna jusqu'à l'un de ses petits fauteuils.

— Mon frère pensait souvent à sa pupille, ma chère... Il regrettait de ne pas mieux connaître la petite-fille de son vieil ami... Vous m'expliquerez tout à l'heure à quelles heureuses chances nous devons le plaisir Ho vous voir chez

nous... Il faut d'abord prendre un peu de sirop... Je le fais moi-même, c'est du vinaigre framboise...

Sur une petite table, un plateau avait été, ^ l'intention de la 'e^ne fille, chargé de sirop e* fie gâteaux. L'impression qu'elle ressentait était si bonne, si inattendue, qu'elle se sentait revivre, et retrouvait tout à coup l'appétit de ses dix-huit ans. Elle fit honneur à cette collation, à la grande joie de Mlle Lespy, qui frappait l'une contre l'autre ses petites mains blanches et flétries. Pendant ce temps, le colonel racontait en quelques mots la situation pénible dénouée par ce qu'il appelait son coup d'État.

Leur manière d'être, vis-à-vis l'un de l'autre, était à la fois originale et attendrissante. Ils échangeaient évidemment |une tendresse également nuancée d'admiration, avec cette différence que la sœur laissait voir pour son frère» un respect et une vénération sans bornes, tandis que lui ressentait pour elle un sentiment protecteur, mélangé de l'espèce de crainte qu'on a vis-à-vis d'un objet à la fois précieux et très fragile.

Ils se ressemblaient aussi peu que possible,

sauf les yeux. Et maintenant, ceux du colonel éveillaient aussi chez Véfa cette innpression familière qu'elle ne pouvait cependant identifier avec aucun souvenir précis. Ainsi placés I'uh près de l'autre, ils offraient le même contrasly, que ces deux chambres voisines, l'une mignarde et élégante, l'autre solide et sévère...

— Celte enfant est lasse, dit tout à coup Mlle Lespy, dont le regard ne quittait guère la jeune fille.

— Vraiment? Une journée de chemin de fer n'est cependant pas une grosse fatigue à son âge, répliqua gaiement le colonel.

— C'est vrai ; mais vous m'avez laissé entendre qu'elle a passé récemment par des émotions et des luttes morales qui éprouvent davantage les personnes jeunes...

Ils ne se tutoyaient pas; c'était une de leurs singularités; mais ce détail ajoutait un trait plus accentué au respect qu'ils se portaient dans des nuances diverses.

— Alors, ma sœur, il faut la conduire à sa chambre... J'espère, mon enfant, que votre première nuit sous le toit du plus vieil ami de votre aïeul sera heureuse et paisible...

Il effleura paternellement la joue de Véfa de

sa grosse moustache, et elle suivit dans l'escalier étroit et propret la vieille demoiselle qui trottinait gentiment, rappelant vaguement une souris blanche.

Elle n'avait pas eu ving'-jualre heures pour ses préparatifs; cependant, elle avait fait des prodig-es d'activité. Elle avait arrangé lu chambre de Véfa à la mode de sa jeunesse, comme elle l'eût aimée à vingt ans. D'ailleurs, soit dit en passant, j'ai toujours trouvé absurde d'introduire la tyrannie de la mode dans les habitudes... Véfa était naturellement indépendante, pas du tout esclave de cette mode tyrannique que lui avaient peut-être fait prendre en antipathie les recherches excessives des hôtes de Belvoir. Elle aima sans fausse honte son vieux petit lit à bateau, son papier à dessins bleus, et ses rideaux de mousseline rattachés par des rubans, parce que tout cela avait un air honnête de tradition, et s'harnionisait dans un arrangement heureux. Nulle attention ne passa inaperçue pour elle, ni les rose* blanches baignant dans un cristal, ni le cahier de papier mauve placé près de la vieille petite écritoire en faïence, ni les statuettes de Saxe qui ornaient la cheminéii, ni surtout la Vierge en

biscuit et la pelite coquille munie d'eau bénite et surmontée d'un ange aux ailes déployées...

Quand Mlle Lespy l'embrassa en lui souhaitant le bonsoir, elle éprouva l'impression d'un baiser maternel... Et lorsqu'elle fut couchée, à demi endormie, et que, sa porte s'ouvrant doucement, elle la vit revenir sur la pointe des pieds, elle se garda de rien dire, pour avoir la joie inconnue d'être l'objet d'attentions si douces et si puériles... Mlle Lespy vérifia la fermeture de la fenêtre, emporta sans bruit les roses trop parfumées dans le cabinet de toilette voisin, puis borda le lit avec des précautions infinies...

Alors, Véfa n'y tint plus, et, l'entourant de ses bras, elle pleura d'attendrissement et de reconnaissance.

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