‹ La Pupille du colonelChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

... La vie de Véfa s'organise tout naturellement, et elle se rend compte, maintenant, de la manière dont elle s'écoulera d'ici à de longues années.

Son tuteur l'intéresse de plus en plus, et lui inspire une affection toujours plus vive. C'est décidément une figure antique... Il est intransigeant : c'est l'homme d'une idée. La perte de l'Alsace lui a déchiré le cœur, et la plaie reste aussi fraîche qu'au premier jour. Quand dt jeunes officiers parlent d'un rapprochemen possible, dans l'avenir, avec le peuple allemand, il s'emporte, ses yeux lancent des éclairs, et il se refuse à discuter même un semblable sujet.

— Mais, mon colonel, nous n'avons pas vu la guerre, nous, lui a dit unjour un sous-lieutenant très audacieux. Nous n'avons pas souffert comme vous... Et, après tout, les Français en ont ia.it autant, en Allemagne!

— Je n'admets ni raisonnements, ni comparaisons quand le patriotisme est en jeu. Monsieur I J'ai fait la guerre, moi! J'ai vu la France démembrée, et si je tiens à la vie, c'est dans l'espoir de voir la revanche ! Je prête l'oreille au coup de canon qui l'annoncera, lieutenant ! Mon lit de camp est tourné vers l'Est ! Mes cantines sont prêtes... Et si mon pays ne doit pas se lever tout entier pour reconquérir les provinces qu'on lui a arrachées, je demande à mourir avant d'avoir bu cette honte !

Il n'aime pas à rencontrer les officiers en tenue civile. Lui est si correct, que Véfa ne lui a jamais vu ni un veston d'appartement, ni une paire de pantoufles... Il ne lit que des livres militaires; il étudie des cartes; il annote des plans; toutes ses facultés sont tendues vers l'événement possible qui le rappellerait sous les drapeaux... Je me trompe : il a un livre de chevet qui étonnerait certaines gens : les Exercices de saint Ignace. Si ascétique que soit cet ouvrage, il le

comprend, le goûte et l'admire profondément. « C'est, explique-t-il à Véfa, de la vraie stratégie spirituelle, tracée par un vrai soldat. Soldat I xh ! il Test toujours resté, le héros du siège de Pampelune! Ses religieux s'appellent une compagnie, et leur chef un général... Ceux qui critiquent leur discipline et ont toujours à la bouche, pour se moquer, le perinde ac cadaver, ce sont les mêmes qui haïssent l'armée et la désagrègent... Voyez-vous, ma chère Geneviève, toutes les grandes choses marchent iïnsemble et s'harmonisent, et elles ont en commun l'honneur des haines, des jalousies, des attaques de la démagogie... »

La démagogie ! C'est la bête noire du colonel. Échappé d'Allemagne, il a vu la Commune... D'ailleurs, son bilan politique se réduit à l'amour de l'ordre et d'une jusle autorité. Il serait de préférence bonapartiste, parce que le rayonnement du premier empire mit une lueur sur sa jeunesse,

Il n'impose à personne ses souvenirs personnels; il s'en nourrit silencieusement, il en rêve, il en vit. Mais lorsqu'il s'aperçoit qu'on s*y intéresse, il éprouve une jouissance à les narrer. Et Véfa y prend une sorte de plaisir poignant, car

LA PUPÏLLfi DU COLONEL 119

les épisodes de la guerre sont si vivants dans sa mémoire, qu'il a, en les évoquant, une éloquence simple et nerveuse extraordinairement émouvante.

Et Chloé aime la jeune fille pour le sentiment que lui inspire son frère, comme lui sait gré à sa pupille d'aimer sa sœur.

Tante Chloé! Elle est délicieuse. C'est inouï ce qu'elle a conservé de jeuness'e... On dirait que d'avoir été sans cesse occupée d'un autre, do n'avoir pas vécu de sa viepropre, l'a vraiment empêchée de vieillir.. ^Elle fait penser à ces parfums de rose sèche qu'exhalent, après des années, les coffrets fanés et les tiroirs de nos grand'mères, parfums aussi pénétrants qu'au premier jour.j.. Elle ne possède peut-être pas de facultés transcendantes, mais elle a un doux esprit féminin, un charme gardé sous ses cheveux blancs, une tendresse de cœur toujours chaude.

Vôfa prête son attention à ses petites his' toires, lui enseigne des ouvrages nouveaux, lui joue de suaves andante de Mozart, son compositeur favori, et devient sa rivale dans les sympathies do la chatte blanche, à qui elle a fait présent d'un ruban rouge... Car il ne faudrait pas, dans la description de cet intérieur, oublier

d8Ù LA PUPILLE DU COLONEL

Snow, la vieille chatte, qui est un véritable personnage. Le colonel lui-même lui témoigne des égards. Il respecte son sommeil, et prend un autre siège quand elle ronronne sur son fauteuil favori, et il ne proteste pas quand, d'un bond de félin, elle saute sur son pantalon rouge...

Les journées de Véfa?.,. Elles passent vite, et, en somme, assez agréablement. Elle a tous les loisirs qu'elle veut pour lire et travailler. Elle fait des visites avec Mlle Lespy, des promenades avec son tuteur; ils la mènent dans de petites réunions, et parlent, malgré ses protestations, de la conduire, le prochain hiver, au bal du général.

Elle a d'ailleurs, à Lancran, un succès qui la rend presque confuse. Le jour de tante Chloé n'a jamais été plus suivi : c'est à rendre jalouse la générale elle-même. Aussi la vieille demoiselle fait-elle, tout haut, à propos de son avenir, des rêves dont la jeune fille rit tout bas, car, malgré son aventure de Belvoir et le caprice d'un millionnaire, elle se rappelle sagement qu'elle n'a que neuf cents francs de rente, et que les officiers ne peuvent que rarement épouser des femmes tout à fait pauvres...

Isabelle ne lui écrit cas souvent : on la sent

La pupille du colonel m

reprise par sa vie bruyante. Elle exprime à Véf a une tendresse ardente, pense toujours à venir la voir, lui dit les mots de Bébé, et ne parle jamais de son mari.

Pauvre Isa ! Elle est le point noir de sa sœur, qui souffre pour elle, et qui voudrait tant la voir chercher ailleurs que dans ce tourbillon déplaisirs la consolation de son affreux désappointement l

Page 1