‹ La Pupille du colonelChapitre 19 sur 31 · LETTRE D ISABELLE · texte numérisé non relu

LETTRE D ISABELLE

« Ma Véfa, je n*écris pas souvent, c'est vrai, je le reconnais, je m'accuse. Mais si tu savais dans quel tourbillon je vis ici, et comme je dois vraiment me dédoubler pour jouir de mes amis, — les anciens, les agréables, — et frayer suffisamment avec ceux de mon mari, que je prends déplus en plus en horreur!... Je veux dire les amis... Et, après tout, ce n'est pas la peine de dissiper l'équivoque. Seulement, je ne te parlerai pas de lui, car tu prends au tragique mes déboires qui, après tout, sont ceux d'un grand nombre de femmes, et qui ont leurs compensations. Si, cependant, il faut bien que je te dise qu'il a été très malade : il a eu une pleurésie, il

ne se soigne pas, il a des désordres au cœur, il est menacé de lésions. Il ne croit pas beaucoup à ce que lui disent les docteurs, ni moi non plus. Je ne pense pas qu'il soit sérieusement atteint, on veut seulement lui faire peur.

« Bébé parle toujours de tante Véfa. Il devient (le plus en plus Dourliac, manifeste des instincts militaires qui raviraient ton tuteur, apostrophant les officiers et acclamant les soldats qui défilent.

« M. Vélay épouse une nièce du baron Lévy, qui est extra laide, mais riche à proportion, et Léonie de Bourieux a échangé sa couronne de vicomtesse contre les millions du vieux beau qu'elle ménageait à Belvoir... M. Laurenton a gagné une cause quasi célèbre... M. Dalrey vient quelquefois me voir, quoiqu'il soit très froid avec Georges. Sais-tu l'étonnante découverte que j'ai faite? Il est le neveu dft colonel, qui s'est fâché à mort avec lui, parce qu'il a donné sa démission, après être entré à Saint- Gyr. Il est très réservé sur cette histoire, qui l'afflige évidemment à l'excès ; mais cela a refroidi mou eulhousiasuie pour ton tuteur, qu est un affreux tyran. Savais-tu ce lien de parenté entre eux? Leur rupture ^<^i-»lle sans espoir?

« Il n'iiime que trop tendrement ces parents rigoureux, car il m'a demandé des détails infinis sur eux, leur intérieur, la manière dont ils te font passer le temps, les gens qu'ils voient, etc. Ainsi, donne-moi tous les renseignements qui peuvent l'intéresser.

« J'ai visité son atelier avec des amis. Oh! un atelier très sévère, pas du tout luxueux et l'intaisiste comme ceux que je connaissais... Il travaille à un tableau vibrant I C'est un épisode de la guerre de 1870... La principale figure est celle du colonel Lespy, et c'est, en eflet, d'après ses récits, que M. Dalrey a reconstitué celte scène, où son oncle s'est conduit en héros. 11 avait eu son cheval tué, et il avait reçu une balle à l'épaule ; appuyé sur un sergent, il dirigeait le feu, tenaat son sabre de la main giuche... Ma chère, si le cher vieux tyran voyait rola, je ne puis croire qu'il demeurât insensible !

. « Allons, ma petite Yéfa, je te quitte pour un essayage : une robe de drap beige, avec broderies crème merveilleuses. Ça n'a l'air de rien, eL ça ruine. Cependant, je suis encore assez riche pour t'oflrir une robe de bal : tu ne peux ] iS toujours mettre la même, L'aimes-tu mieux

2ii LA PUPILLE DD COLONEL

rose ou bleue î C'est toujours banal, mais ce sont les plus jolies couleurs, et tout d'ailleurs te sied, avec tes cheveux cendrés qui ont, selon le jour, des reflets d*or ou d'argent...

« Bébé et sa maman t'embrassent de tout leur cœur, »

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