‹ La Pupille du colonelChapitre 20 sur 31 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Véfa est devenue l'objet des rêves de son tuteur. Il faut donc toujours qu'on rêve, dans ce pauvre monde?... N'ayant pu avoir un neveu soldat, il reporte ses espérances déçues sur... le futur mari de sa pupille. Il invite les jeunes officiers; il faitsavoir discrètement qu'elle possède la dot réglementaire, mot qui, bien qu'à l'état de tradition, garde quelque chose de fatidique dans les milieux militaires. Enfin, il se remet à ses notes et à ses cartes, qui peuvent

servir « au mari de Geneviève », lorsque viendra la revanche I

— Et si vous avez un jour des fils, ma chère Geneviève, dit-il en regardant vaguement devant iui, j'entreprendrai peut-être l'ouvrage que j'ai dans ma tête, et qui aura pour titre : Comment Von fait un soldat. Il traitera de l'éducation physique et de l'éducation morale spécialement a; propriées au but poursuivi... Je n'ai qu'une crainte ; c'est que la forme de ce petit livre ne soit un peu fruste... Mais je mettrai un avertissement ou une note explicative, quelque chose comme ceci : « L'auteur s'excuse de n'être pas grand clerc. En revanche, il est soldat, a vécu ce qu'il enseigne. Le geste l'emporte sur la parole, et, en vertu de cet axiome, il demande aux lecteurs de braver la sécheresse de la forme pour étudier le fond en conscience ».

— Et je déclare, colonel, qu'un tel avertissement me ferait tout de suite commencer le livre, et que je le lirais jusqu'au bout...

Ce qui ennuie un peu Véfa, c'est qu'il y a un jeune lieutenant qui a l'air de penser que la dot réglementaire est suffisante quand la femme plail.«. Elle a pour lui toute l'estime possible, et même de la sympathie ; mais elle ne peut

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s'habituer à l'idée de l'épouser. Que dira le colonel s'il la demande et qu'elle refuse? Va t elle avoir une autre lutte à livrer? Lui en vaudra-t-on beaucoup? Est-ce une chose fatale que les gens qui veulent la marier se fâchent contre elle, quand elle n'aura pu se rendre à leurs désirs ?

La solution de ce problème embarrassant s'offre un malin, très inattendue, sous la forme d'une lettre d'Isabelle,

« Chérie, je viens te demander un service... Mon mari est très malade, hélas ! par sa faute. Je n'ai pas, je crois, à t'apprendre quelque chose de nouveau, en te disant qu'il a affaibli sa santé par d'odieuses habitudes d'intempérance. A la suite d'une maladie accidentelle, les poumons sont restés malades, le cœur s'est pris, et les docteurs, auxquels j'ai demandé la vérité, ne m'ont pas caché qu'on peut seulement prolonger sa vie, quoiqu'ils aient ajouté des phrases toutes faites sur les ressorts de la jeunesse, les ressources imprévues d'un tempérament primitivement robuste, etc.

« Comme tous les malades atteints de ces terribles affections, Georges aspire à changer de

lieux. M. Dalrey lui a parlé par hasard de l'Andalousie, et il ne rêve que partir pour Séville. C'est un long- voyage, que je redoute beaucoup ; mais son désir devient maladif, et le tourmente à un tel point, que les médecins ont décidé de le satisfaire,

« Veux-tu venir, Véfa, pour t'associer à des émotions pénibles, peut-être à un deuil que je ne peux m'empêcher de prévoir? On me dit cependant qu'une amélioration passagère est possible, que je puis le ramener mieux... Ne crains pas de sa part un mauvais accueil ; il est bien changé, maintenant qu'il ne sent dépendant de mes soins, et il sera content de te voir nous accompagnet". Lui qui, je ne sais pourquoi, avaiLuris en horreur M. Dalrey au moment de ton mariage manqué, il le voit avec un vif plaisir, et trouve toujours trop rares les visites que ce jeune homme multiplie cependant d'une manière vraiment touchante. Il est vrai que les autres amis ne viennent guère plus : h maison est trop triste.

« Pauvre Véfa! c'est douloureux ce que je to 'demande, et après tout, tu n'auras jamais eu près do nous que des chagrins et des soucis !

« Dis au bon colonel ma pénible situation.

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S'il veut te conduire à nous, à la frontière, je lui serai bien reconnaissante. Il n'a plus à redouter, pour toi ni tracasseries d'aucune sorte, ni société fâcheuse, ni prétendants indignes de ma chère petite sœur. Il est si dévoué, qu'il le comprendra si tu décides de me rejoindre. »

Comment exprimer les sentiments de Véfa à la lecture de cette lettre ! Elle ne pouvait trouver chez Isa, qui était la sincérité même, l'expression d'une bien vive douleur ; la jeune femme plaignait son mari malade, était évidemment attentive à alléger ses maux et à satisfaire ses fantaisies ; elle aurait, s'il succombait, une pitié réelle pour un être si jeune ; mais son cœur, sa vie n'étaient pas atteints dans leurs sources. Hélas ! Véfa eût presque préféré la voir malheureuse près d'un mari aimé : son état d'esprit révélait une si triste histoire I

La jeune fille n'eut pas l'ombre d'une hésitation. Elle porta la lettre à son tuteur, elle lui dit que son devoir était d'aller près de sa sœur, et il inclina silencieusement la tête. Mais quand tante Ghloé, ayant lu la lettre à sou tour, s'écria en pleurant qu'elle ne reviendrait plus,

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que sa sœur aurait besoin d'elle, qu'elle leur enlevait la joie de leur vie, elle sentit une ang-oise affreuse à la pensée qu'en effet îsa, garde-malade ou veuve, voudrait la retenir, et que, très probablement, cette étape si reposante était terminée... Chère petite maison où elle avait été heureuse, aimée, oii elle avait retrouvé une atmosphère sympathique ! Cher bon colonel au cœur simple, qui s'en allait dans la vie les yeux fixés sur un but unique, n'ayant au cœur qu'un regret, une espérance, une passion, — dont ce que les railleurs appelaient les manies l'avait émue jusqu'aux larmes I... Et vous, tante Chloé, qui, avec vos grâces surannées et vos sourires toujours jeunes, gardez cachée une plaie maternelle, quoique vous ne soyez pas mère, se pei>t-il qu'elle ne partage plus jamais votre vie, qu'elle ne s'assoie plus dans votre petit salon fleuri, qu'elle ne vous aide plus à recevoir « le régiment » ?

Et celte chambre close, oii il lui était permis d'entrer à la dérobée pour feuilleter les albums oubliés, et aider sa vieille amie à maintenir un ordre, hélas ! jamais troublé, ne la reverraitelle plus? Si une réconciliation avait lieu un jour entre deux êtres si bien faits pour s'aimer

et se comprendre, n*en serait-elle pas témoin ?... Elle l'avait cependant rêvé... Quand elle levait ses yeux pensifs sur le balcon fleuri de jasmin et de vigne vierge, elle y évoquait une figure mâle et souriante, des éclats de gaieté, une voix joyeuse...

— Elle reviendra, dit tout à coup le colonel d'un ton décidé, arrachant ainsi brusquement Véfa à ses tristes pensées et aux regrets qu'elle se reprochait vis-à-vis de sa sœur. Elle reviendra ! Qui sait si son avenir ne se fixera pas à Lancran, d'ici à quelques mois?

Ce mot fut la seule et secrète consolation du départ de Véfa. Elle évitait la lutte tant redoutée, et si elle revenait, en effet, le beau lieutenant l'aurait depuis longtemps oubliée, elle et sa dot... réglementaire... v

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