‹ La Pupille du colonelChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Bébé, qui, quelques instants plus tard, vient faire la connaissance de sa jeune tante, est un bel enfant de dix-huit à vingt mois, qui commence à parler, mais qui est un peu dérouté dans son éducation par les deux langues qu'on lui enseigne. L'influence de la 7iurse anglaise tend cependant à dominer, et il appelle Yéfa Aunty avec une parfaite bonne grâce. De ses étu des linguistiques, il a cependant retiré un mot préféré : « Veux pas ! » C'est un succès, pour Véfa, qu'il ne l'applique pas aux baisers dont elle le couvre. Elle s'était figuré qu'il ressemblait

i sa mère, et est un peu déçue de lui voir en ' g'erme la structure lourde de Georges, sa fraîcheur trop vive, sa voix décidée. Cependant, il ^, les yeux, des Dourliac...

C'est l'heure de son dîner, et la nurse est une

horloge faite femme. Elle emmène donc le petit

• homme dès que Véfa lui a eu remis son modeste

cadeau de bienvenue, et la jeune fille achève

alors de s'habiller...

Dans le cabinet de toilette, il y a une psyché... Depuis des siècles elle ne s'était pas vue tout entière... Elle fait vraiment connaissance avec '\ la nouvelle Véfa qui surgit devant elle dans l'éclat de sa robe neuve, et cherche à se former sur son compte une opinion impartiale...

Donc, dans la haute psyché, elle voit une petite créature mince, souple, délicate, mais non pas maladive ni frêle, avec une forêt de cheveux blonds, des yeux d'un brun clair et un teint éblouissant, qui s'amuse à saluer, à sourire; et le résultat de son examen, c'est qu'elle n'a plus peur d'aller retrouver les gens d'en bas.

Mais aussi la toilette fait une différence, comme dit Bob Acrçs..-

On frappa à la porte, Une femme de chambre, ayant un tablier brodé à bavette, et sur la tête '

un petit chou de mousseliao, parut sur lo seuil, et enveloppa Geneviève d'un regard scrutateur,

— Si Mademoiselle veut bien descendre ?... La seconde cloche a sonné.

— Je ne saurai pas retrouver mon chemin.

— Je vais conduire Mademoiselle...

Elle précéda Véfa dans l'escalier, traversa le hall, et fit un signe à un domestique en livrée qui se tenait près du perron.

Très empressé, il ouvrit une porte, et tint soulevée une portière de soie.

Et Véfa fit son entrée dans le monde...

Vraiment, c'était assez imposant. Les portières, drapées avec art, laissaient voir un grand salon après le petit qu'elle traversait, et une demi-douzaine d'invités la regardaient avec la même curiosité qu'à l'arrivée.

— La chrysalide s'est faite papillon, dit une voix d'homme tout près d'elle.

Elle fronça les sourcils... Elle avait l'instinctive horreur des choses rebattues et des phrases toutes faites qui circulent dans la conversation. Celui qui répétait avec complaisance cette comparaison surannée était un homme d'environ trente-cinq ans, grand, fort, tout à 'lit dans le genre de Georges Rallière, sauf qu'au

lieu de cheveux châtains, il avait des cheveux et des yeux très noirs... C'était ce qu'on appelle vulgairement un bel homme, ayant d'ailleurs l'air content de lui, l'estomac bombant sous sa chemise empesée, et légèrement endimanché dans son smoking.

— Vous en verrez bien d'autres ! dit Georges avec un rire qui glaça Véfa. Ma femme s'amusera à habiller cette petite pensionnaire. .. Je lui ai donné carte blanche... Et nous verrons ma jeune belle-sceur dépouiller avant peu la réserve... effarouchée du couvent...

Véfa se sentit devenir de glace, et se raidit pour donner tort à Georges.

Cependant Isabelle la présentait à tout ce monde... Cela variait selon les gens... « Ma sœur, Mile de Dourliac... Ma sœur Geneviève... Ma chère petite Yéfa... » Ceci plus rarement.

Véfa ne savait trop que répondre aux choses aimables ou banales qu'on lui disait. Elle ne se ressaisit tout à faitquelors(|u'on fut à table. Pendant ce premier moment de silence qui accompagne généralement le potage, elle regarda autour d'elle, et essaya de s'établir dans sa nouvelle situation.

D'abord, le cadre... Il l'éblouit. C'était très

différent de la salle àmang-erdesongrand-pèro, du vieux dressoir d'acajou, des plats d'argent armoriés, mais élimés.

La salle à manger de Belvoir était immense, avec deux baies ouvertes sur le jardin, des buffets Louis XV, laqués, chargés d'argenterie que ne semblait pas avoir diminuée le riche service répandu sur la table. Tout était flambant neuf. Il y avait des recherches inconnues jusqu'alors à la jeune fille, avec je ne sai^ quel étalage qui rélounait un peu dans la maison d'Isabelle.

Les hommes étaient en smoking, les femmes en robes ouvertes. Mme Rallière était ravissanle, en bleu faïence avec de vieilles guipures rousses et des roses soufre. Il y avait une dame que Véfa crut d'abord très jeune, et ses deux filles frisées, pomponnées, excentriques, étourdissantes; puis une jeune femme qu'elle trouva délicieuse malgré sa toilette extravagante, à qui elle avait été présentée comme à la vicomtesse de Bourieux. Les hommes étaient plus nombreux. Il y avait le père des deux jeunes filles, un petit homme maigre, silencieux, qui, ayant l'habitude de remuer les lèvres, semblait poursuivre des calculs et poser de tète des mul-

tiplications ; un jeune homme pâle et blond, qui avait probablement la spécialité de faire des mots, car, bien que Véfa ne comprît pas ses allusions à des personnes et à des choses qui lui étaient inconnues, on riait bruyamment de ce qu'il disait. Un homme mince, au nez recourbé et aux brillants yeux noirs, lui parut un vrai type d'Israélite. Elle se iig^ura que l'extrémité de ses doigts se recourbait à l'instar de son nez, et que sa manière même de prendre son pain avait quelque chose de caractéristique. Il est vrai qu'on le lui avait présenté sous le nom de Lévy, ce qui diminuait le mérite de ses observations. Un vieillard un peu lourd, ayant un air d'importance, visait à paraître jeune. Ses rares cheveux étaient ramassés sur son crâne avec ua art consommé ; il portait un monocle, et avait une fleura sa boutonnière. Enfin, le personnage le plus en vue était évidemment le gros homme brun qui avait si spirituellement comparé Véfa à une chrysalide. Bien que son âge ne lui confLTât pas le privilège d'être placé près de la maîtresse de la maison, il était l'objet d'une considération spéciale. La jeune fille se demanda ce qu'il pouvait être : diplomate, magistrat, avocat, notaire?

Sa conversation, cependant, la persuada promptement qu'il ne possédait ni éloquence, ni esprit, ni finesse ; elle se composait de lambeaux de phrases recueillis dans la routine et rornière, qu'il extrayait des profondeurs de sa mémoire pour les placer avec plus ou moins d'à-propos. Il était assis entre elle et la jolie vicomtesse ; mais elle fut de sa part l'objet d'une attention dont elle ne lui sut d'ailleurs nul gré.

— On me dit, Mademoiselle, que vous avez passé plus de trois longues années au couvent ? C'est un crime, un crime de lèse-société, de la part de Mme votre sœur, d'avoir enseveli derrière des grilles tant de jeunesse et de charme!

— Mais la jeunesse trouve au couvent un excellent terrain... Nous y étions fort gaies, je vous assure.

— Parce que vous avez, sans nul doute, un heureux caractère... Avez-vousdes projets pour cet été?

— Je n'ai pas à former de projets ; je ne sais ce que décidera ma sœur.

— Délicieuse souplesse! murmura-t-il prenant à témoin son autre voisine. C'est charmant, la jeunesse... « 0 jeunesse, printemps de la vie ! 0 printemps, jeunesse de l'année !... »

i 2i LA PUPILLE DU COLONEL

t — C'est plus joli en italien, dit Mme de Bou-

3 rieux avec malice.

, — Je répondrai comme dans laleçon de chant

a intercalée dans je ne sais plus quel opéra : « Je

Il ne sais pas Titalien! »

c Véfa se demanda pourquoi il avait besoin de

e faire d'une réponse si simple une citation, surtout

ti aussi ridiculement incomplète. Il reprit :

d — Avez-vous beaucoup voyagé. Mademoi-

selle?

— Non, Monsieur, pas du tout.

— J'espère que mon ami Raliière vous initiera à cette jouissance... Les voyages, je no sais plus qui l'a dit, sont la partie frivole de la vie des gens sérieux, et la partie sérieuse de la vie des gens frivoles... Je dois vous ranger dans la première catégorie, au moment où vous terminez de graves études... Moi, je vais tous les ans à Aix-les-Bains.

— Ce doit être délicieux, le lac du Bourget...

— « 0 lac! t'en souvient-il?... » Oui, il est bien desservi : des bateaux passables... On peut déjeuner à bord... Le Casino est le modèle du genre, la Villa des Fleurs extra chic, les troupes toujours excellentes... Onyjoue toutes les nouveautés...

Il s'interrompit tout à coup, et dressa l'oreille comme un cheval de combat. La conversation roulait sur des aiïaires auxquelles Véfane comprenait, du reste, rien du tout. Hausse, baisse, fin courant, krach, c'étaient pour elle des mots inconnus. Mais son voisin se jeta tête baissée dans cette mêlée. S'il existe en cette matière un genre d'éloquence spéciale, il y était passé maître. Les mots lui venaient, pressés, faciles ; il semblait jongler avec les millions; on l'écoutait avec intérêt, attention, respect, il faisait loi; dèslors, il fut perdu pour ses voisines. La vicomtesse se renversa légèrement sur sa chaise, et parla à Véfa derrière lui :

— Les voilà lancés dans leur sujet favori... Je vois votre sœur froncer le sourcil ; mais la plus habile maîtresse de maison ne peut diriger la conversation, alors qu'il y a contre elle un aimant comme celui-là... Dans quelques jours nous aurons d'autres hôtes qui ne sont pas dans les affaires! ajouta-t-elle avec une emphase moqueuse.

Quand les hommes allèrent au fumoir, les dames s'assirent sur la terrasse. Mme de Bourieux, qui plaisait à Véfa, s'installa près d'elle, et se mit à lui parler gaîment.

Une sorte de malaise s'emparait pourtant de ia jeune fille. Elle ne connaissait pas le monde, mais elle ne se l'était pas figuré ainsi. Ses souvenirs de petite fille lui en retraçaient un beaucoup plus agréable. On y parlait peut-être un peu trop théorie, stratégie, que sais-je! et même avancement. Mak elle aimait encore mieux cela, que ces chiffres et ces histoires obscures d'opérations financières...

Les deux jeunes tilles avaient été rejointes par le jeune homme pâle, et leur mère ne les quittait pas des yeux tandis qu'elles se promenaient avec lui sur la terrasse. Cela ne l'empêchait pas, cependant, de parler de ses domestiques, de ses toilettes, de son couturier. Là encore, les chiffres revenaient, étourdissant Véfa, qui ne se serait jamais doutée qu'on pût payer plusieurs centaines de francs une robe de jeune fille.

— Venez fc;ire un tour, dit Mme de Bourieux, lui prenant le bras.

— Geneviève aura froid sous ces arbres, dil Isabelle. Elle n'est pas habituée à sortir à celte heure, qui est, au couvent, celle du dortoir.

— Oh? nous sortions dans le jardin, les soirs

d'été... Il n'y a pas uq souffle, et je t'assure qne je ne m'enrhume jamais...

Mme de Bourieux l'entraîna à travers lef massifs. Il y avait encore des lueurs de jour, et l'odeur des roses était délicieusement pénétrante.

— Vous avez Tair tout étourdie dans cette nouvelle atmosphère, dit la jeune femme en souriant.

— Elle est nouvelle pour moi, en effet; elle ne me rappelle pas celle oii j'ai vécu jadis... Sont-ils toujours aussi ennuyeux?

— Ils parlent quelquefois d'autre chose que de leurs aiïaires; mais ces autres choses no vous plairaient pas davantage... du moins pour le moment... Comment trouvez-vous les demoiselles Demaine?

— Elles sont très jolies...

— Vraiment?.,, Vous n'êtes pas encore habituée à faire la part de la toilette et de la coiffure dans un ensemble féminin...

— Elles semblent très aimables, mais me paraissent, je ne sais pourquoi, d'une autre essence que moi, ou d'un monde différent. ,.

— Très exact,, f On les a invitées pour marier l'aînée h ce pâle petit homrrie qui possède une

maaufaclure je ne sais où, et qui se donne le l ;xe de faire des mots, ne se contentant pas. comme tous ces gens-ci, d'êlre simplement riche.

Véfa rit, et dit étourdiment :

— Isabelle doit bien s'ennuyer, dans ce milieu-là!

Mme de Bourieux la regarda d'un air singulier.

— Ma chère enfant, un milieu où l'on a trouvé la fortune a du bon. Les quelques incon-

énients qu'il comporte sont encore préférable;* ■i la nécessité de se faire institutrice, et de se ^oumeltre à n'importe quelles exigences.

— Croyez-vous que l'argent dédommage de lout. Madame?

— De beaucoup de choses, certainement! Il n'y a guère de bonheur, ici-bas... J'ai peut-être lort de vous le dire, mais il est si dangereux de poursuivre des chimères!... En revanche, il y a des jouissances, de belles maisons, des toilettes, des voyages, des plaisirs et des agréments de tout genre, et l'argent nous donne tout cela.

Véfa eut 'e cœur serré, et aussi un peu révolté, à la pensée qu'on pouvait attribuer à u'i

sentiment intéressé le mariage d'Isabelle .

— Je crois qu'on peut être heureuse et en même temps être riche; pour moi, l'arg-ent m'importe peu.

Mme de Bourieux secoua la tête en riant.

— Parce que vous ne savez pas encore ce que c'est... Et comment trouvez-vous votre voisin de table, M. Vélay?

Quelque chose dans son attitude rendit Véfa pruJente.

— Je ne puis me faire si vite une opinion... On semble avoir pour lui, ici, une grande considération.

— Je crois bien ! Lui et le monsieur au monocle sont les plus riches de cette société, quelque chose comme des princes parmi un public de simples gentilshommes... beaucoup plus riches même que votre beau-frère, qui l'est déjà suffisamment.

— Et... ce M. Vélay est-il très intelligent? Mme de Bourieux haussa les épaules.

— Qu'est-ce que cela fait? Il a, en tout cas, le genre d'intelligence propre aux affaires... Cette semaine, nous aurons des hôtes très amusants, un avocat plein d'esprit, qui sait toutes les histoires parisiennes et connaît tous les des-

SOUS, toutes les coulisses, et un jeune peintre très intéressant, un ancien officier, je crois... Cest dommage qu'ils n'aient le sou ni l'un ni l'autre. Mais moi, je crois à la théorie des compensations... On ne peut pas tout avoir.

— Pourquoi est-ce dommage? Cela n'empoche pas qu'ils n'aient les qualités dont vous parlez.

Mme de BouHeux rit, et ramena Véfa vers Isabelle. Les messieurs étaient revenus. On causa de mille choses autres que les affaires. De temps en temps, MmeRalIière toussait, et jetajt à son mari un regard expressif.

M. Vélay parla à Geneviève de Paris, dq Dauphiné, des courses, du théâtre. Il n'était pas possible d'être plus banal, plus dépourvu d'idéal; il semblait avoir la triste faculté de dépoétiser, ne vulgariser tout ce dont jl pariait. On éprouvait le besoin, en causant avec lui, de renfermer soigneusement ses pensées et ses sentiments, de n'en laisser rien échapper de peur qu'ils ne fussent touchés et froissés...

Et la soirée était si belje!... Véfa n'osait pas les quitter ; mais comment ne sentaient-ils pas le désir d'aller errer dans les allées où, sur le sol bleui par le clair de lune, l'ombre des arbres des-;

sinaitde fantastiques colonnades? Comment ne songea-'ent-ils pas même à lever les yeux, à regarder, dans les profondeurs du ciel, les étoiles surgir par myriades? Comment, dans le silence soudain de cette nature à la fois riante et solennelle, pouvaient-ils échapper à l'impression de recueillement qui, peu à peu, envahissait l'âme de la jeune fille?... Elle n'entendait plus leurs paroles que comme un bruit confus et importun... raavres gens, qui se donnaient tant de peine pour s'amuser à leur manière, pouis'éblouir les uis les autres, pour éprouver des émotions factices, et qui fermaient leurs yeux à ce spectacle, leurs âmes aux sentiments qui remuaient son cœur à elle !...

Georges vint se joindre à M. Vélay... Ils ressemblaient, pour îes;idées, les principes et les goût.^, à deux fières jumeaux...

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Là PLIMLl.K DU CUI.U^h-L

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