CHAPITRE XXI
Couverte des larmes de tante Chloé, Véfa partit avec le colonel pour rejoindre Isa à Saint-Sébastieu.
Elle avait demandé à passer par Lourdes... L'aspect en était étrange sans les foules pieuses qu'elle y avait vues répandre leur enthousiasme. Quelques pèlerins tranquilles circulaient sur le chemin, et venaient faire de longues stations à la Grotte, Les montagnes étaient toutes blanches ; le Gave, grossi par les pluies, roulait, avec un fracas inaccoutumé, ses eaux troublées. Mais quelle paix dans ce silence et cette solitude, devant l'image sainte, à l'ombre de ce rocher qui a abrité la Reine du ciel, et qui, même en cette saison, se fleurissait d'églantines, là oh le pied de l'Immaculée a effleuré la paroi 1
Il priait avec une ferveur d'enfant, le colonel. Sa religion ressemblait à son patriotisme. Il éprouvait, vis-à-vis de Dieu, les sentiments d'un soldat; son obéissance aux lois de l'Eglise était encore de la discipline, et lors de l'appel suprême, sans un regard derrière lui, il était tout prêt à répondre : « Présent ! »
Mais il ne se doutait pas qu'après avoir confié à la sainte Vierge Isa et le pauvre Georges, Véfa faisait cette prière : « Éclairez le cœur sincère de mon tuteur... Dites-lui que le devoir de lajusticeetdu pardon — s'il croit avoir quelque
chose à pardonner, — n'est pas acquitté par l'inscription d'un nom sur un testament... Qu'il rappelle son neveu, et que tante Chloé ne pleure plus... »
Et tout à coup, sans qu'elle sût bien pourquoi, la vision de leur bonheur dans la chère petite maison où elle ne serait plus la fitpleurer à chaudes larmes. Elle ne voulut pas chercher pourquoi elle pleurait ; mais elle prit pour ainsi dire son cœur à deux mains, et elle le remit entre ces mains célestes, toujours tendues vers les hommes; elle le leur confia avec tout ce qu'il renfermait, tout ce qu'elle en connaissait, tout ce qu'elle en soupçonnait... « Cachez-le, ô Mère, sous votre manteau blanc », dit-elle, levant ses yeux en pleurs. « Qu'il s'imprègne de tout ce que vous aimez, qu'il soit fort pour souffrir, si le bon Dieu ne juge pas qu'il doive connaître le bonheur. »
Elle se retourna une dernière fois pour regarder la blanche statue, placée là oh les yeux ravis d'une enfant eurent leur vision céleste, puis reprit le chemin de la gare pour s'en aller vers cette nouvelle vie...
Son cœur battait d'effroi à mesure qu'elle se rapprochait de Saint-Sébastien, où sa sœur et
son beau-frère passaient une journée de repos. L'idée de revoir Isa dans son nouveau rôle si triste l'impressionnait terriblement, et elle se sentait pour Georges une pitié infinie, un sentiment douloureux de sympathie qu'elle n'avait jamais éprouvé. Comment allait-elle le trouver? Très affaibli, sans doute, et sa sœur très grave?...
La réalité ne répond jamais à ce qu'on avait attendu... Elle aperçut d'abord Isa, et s'étonna un peu naïvement de ne rien voir de modifié dans son extérieur. Sa grande pelisse élégante, doublée de fourrure, était à demi ouverte sur sa robe de drap vert ; à son col foisonnaient de vieilles dentelles ; elle portait le gros bracelet uni qui ne la quittait jamais, sa chaîne ornée de perles, ses bagues sur une de ses mains dégantées ; ses cheveux étaient toujours teints en fauve ; son chapeau avait des dimensions un peu excentriques... Et Georges semblait à peine changé. Sans ses mains, qui étaient extraordirement blanches et diaphanes, Véfa aurait à peine remarqué une altération en lui ; il est vrai qu'un vêtement épais dissimulait sa maigreur. Il avait le teint coloré et les yeux brillants.
Il attendait Véfa dans un petit salon de l'hôtel, qui donnait sur la Goncha, cette baie ravissante, encerclée de montagnes boisées, au bord de laquelle s'arrondit la ville élégante, avec ses maisons blanches et sa riche verdure, et que domine le château royal.
— Bonjour, petite sœur... Mon colonel (il se souvenait tout à coup de son temps de service), je suis profondément reconnaissant de la bonté que vous avez eue de nous amener Geneviève. Elle va faire un beau voyage, et sera une vraie ressource pour ma femme pendant les premiers temps, car j'ai une diablesse de bronchite qui me forcera tout d'abord à quelques précautions.
Il avait la voix couverte, comme brisée, mais parlait avec entrain, et Véfa se demanda si les médecins ne s'étaient pas exagéré son état.
Bébé fit son entrée, trottinant gaiement et regardant sa tante avec curiosité. Mais quand ses yeux eurent été attirés par le pantalon rouge et les galons d'or du colonnel, il courut à lui et s'empara de son képi.
Isa avait emmené sa nurse anglaise, et une Sœur garde-malade les accompagnait.
— Gette Sœur a été engagée pour Aymard, dit Georges, suivant le regard de Véfa, qui
saluait la religieuse. Isabelle ne se souciait pas d'entreprendre avec lui un si long- voyage, sans avoir la garantie d'une personne expérimentée.
Par un de ces phénomènes qui sont fréquents chez les malades, les dispositions de Georges semblaient changées envers sa belle-sœur. Il ne paraissait plus se souvenir des discussions pénibles à la suite desquelles elle avait quitté Belvoir, et ne lui tenait évidemment pas rigueur de sa résistance à ses plans : Elle était pour lui quelque chose de nouveau, elle pouvait le distraire d'une manière ou d'une autre...
Le colonel lui parlait avec des égards singuliers, et il ne sourcilla pas quand Georges lui dit:
— Vous êtes encore bon de voyager en tenue ! C'est par trop assommant, et tout le monde vous regarde...
Le colonel voulut les mettre en wagon. Il échangea le salut militaire avec Bébé, donna à sa pupille un baiser paternel, et, les ayant io\i\ installés, se tint sur le quai, la tête découverl avec une inexprimable mélancolie...
Véfa retenait ses larmes àgrand'peine...
Ils ne devaient pas s'arrêter jusqu'à Madriv. Mais Georges eut une crise d'éloutTements, et
sa femme, inquiète, insista pour qu'on couchât à Burgos.
Combien, en d'autres circonstances, Véfa eût loui de se voir dans un pays qu'elle avait touj'ours désiré connaître, tout plein de poésie et de souvenirs héroïques!
Elle se leva très tôt, et emmen-a Sœur Camille visiter la cathédrale.
L'impression que cause cette masse profondément ciselée et sculptée est étonnante. La cathédrale de Burgos, une de celles que les Français préfèrent certainement en Espagne, est beaucoup plus riche que les nôtres, non seulement comme autels, stalles, retables, détails de tout genre, mais comme architecture. C'est un fouillis de sculptures, une profusion d'ornements oii l'on reconnaît l'exubérance méridionale, débordant du cadre trop sévère de l'art implanté du Nord. Peut-être, à tout prendre, préférons-nous l'ordonnance plus sobre de nos églises; peut-être les célèbres retables qui comprennent des centaines de figures sculptées et ■peintes font-ils plus d'honneur à l'ingéniosité et à la richesse des ouvrages d'art espagnols qu'au goût qui les a inspirés. Mais il est impossible de ne pas admirer sans réserve ces den-
telles de pierres, ces voûtes fleuries, ces piliers superbement sculptés, et il faudrait des semaines pourvoir les détails d'un si prodigieux monument : les stalles merveilleuses de la chapûlle capitulaire, la chapelle du connétable avec ses ravissants autels, les portes majestueuses, les sacristies pleines de trésors et de curiosités, telles que le coffre du Cid, sans parler de l'extérieur de l'église, de ses tours si riches, de ses flèches découpées...
Véfa vit le Christ si vénéré qu'une légende attribue à Nicodème, et qu'on ne découvre que lorsqu'on a allumé des cierges. On peut douter de l'origine qui lui est prêtée, et il est permis, aussi, de regretter qu'il soit en peau de buffle... On dirait, d'ailleurs, une peau humaine ; il a de vrais cheveux, de vrais cils, et cette expression de vie saisissante que le génie espagnol, très spécial en ce qui concerne la statuaire, donne à ses œuvres en employant des moyens moins conformes au sens que nous avons de l'art. Après tout, peu importe, pour le cœur vraiment pieux, sous quel aspect est représenté notre Sauveur, pourvu que l'artiste ait apporté dans son œuvre celte foi et ce respect qui sont souvent communicatifs, et ait essayé de rendre
l'image du « plus beau des enfants des hommes » avec la conception de la beauté la plus élevée qu'il possède.
Yéfa traversa une vaste place circulaire entourée d'arcades, et revint par le quai, après avoir passé sous la porte très sculptée et surchargée, mais grandiose, qu'on appelle l'Arco de Santa Maria.
Georges dîna chez lui. Isa et sa sœur s'amusèrent un instant de ce premier repas d'hôtel en Espagne. Il y avait un air étranger dans la vaste salle à manger où l'on dînait par petites tables. La cuisine était française, mais les convives appartenaient à diverses nationalités, et offraient dee types très variés. Cependant aucune des deux jeunes femmes ne pouvait se distraire complètement du souci, de l'inquiétude du voyage. Il n'y avait pas de cheminées, le temps était glacial, et la chaleur des poêles était dangereuse pour Georges...
Et le voyage continua, ayant quelque chose de sinistre. Excepté le malade, ils étaient tous hantés de l'idée du retour. Et Yéfa avait pu croire d'abord que son beau-frère n'était pas très atteint I
Il y eut une balte de deux jours à Madrid. Le
froid était intense. Georges ne put sortir, mais il était de bonne humeur, et il força sa femme à accompagner Véfa. Isa évitait de parler de ses inquiétudes, et même s'appliquait à cacher son état d'esprit. Elle causait beaucoup, et essayait, avec une sorte de fièvre, de s'intéresser à ce qu'elle voyait. Elles parcoururent les larges rues qui partent comme des rayons de la Puerta del Sol, longèrent le Prado, errèrent dans les larges allées du Buen Retiro, stationnèrent devant la lourde masse du Palais Royal, qui n'a de remarquable que sa situation et son panorama de montagnes bleues. Elles parcoururent en courant les salles merveilleuses du Musée, vraiment incomparable. Véfa comprit tout à coup la splendeur des Murillo. Elle ne pouvait s'arracher à ces chefs-d'œuvre ; elle pleura d'admiration devant l'admirable toile qui représente El Niho Dios Pastor, auquel le peintre, vraiment inspiré, a donné une majesté qui s'allie avec le charme et la douceur... Isa était un peu en avant, et Véfa s'éloignait à regret de ces tableaux dont un seul l'eût arrêtée des heures, lorsqu'un des gardiens lui montra deux toiles, placées en face Tune de l'autre. *^ Voici, dit-Il en mauvais français, le Mi-
racle de Notre-Dame des Neiges, Murillo s'y est peint avec sa femme.
Véfa connaissait le miracle que l'artiste avait rappelé en deux œuvres immortelles. L'une représente, dans un décor splendide, qui n'a que le tort d'être un anachronisme, le pieux patricien Jean et sa femme, auxquels la sainte Vierge apparut en songe pour leur demander d'employer à la construction d'un sanctuaire sur j'Esquilin le riche patrimoine que, privés d'enfants, ils voulaient employer en son honneur. L'autre tableau les montre aux pieds du pape, racontant leur vision, confirmée par la blanche ondée de neige tombée, au milieu des ardeurs du mois d'août, sur la colline choisie par la Reine des cieux. Et là encore, la richesse de ce pinceau merveilleux s'affirme dans l'éclat des costumes, la aoblesse des lignes architecturales, et dans la perspective qui montre au loin le sommet revêtu du voile immaculé.
Une émotion inexprimable saisit la jeune fille tandis que, en communion avec ce génie, elle entrevoyait soudain la beauté surnatin-elle du mariage chrétien. Heureux ceux à qui, alors qu'ils reposent unis dans une même et harmonieuse pensée, après le eommun hommage
rendu au ciel, Dieu réserve une faveur identique, un même appel mystérieux! Heureux ceux qui, ayant accepté une tâche, Faccomplissent ensemble, sanctifiant les biens d'ici-bas, les consacrant à Dieu, et méritant de voir cette neige céleste purifier et bénir les plans de leur piété... N'avoir avec le compagnon de sa vie qu'un seul cœur pour prier et aimer, un seul désir pour souhaiter le bien, une seule volonté pour l'accomplir!...
V Pauvre Isa! pensa Véfa. Elle n'a jamais su, elle, ce que c'est que ce cœur uniquepour deux!»