CHAPITRE XXII
JOURNAL DE VÉFA
« Je me suis éveillée en Andalousie. Le soleil n'était pas levé, mais il faisait assez jour pour voir une campagne toute nouvelle et ressentir une impression d'inconnu pleine de charme
Des maisons d'un blanc cru s'élevaient, isolées, dans les champs, ayant à leur angle un palmier solitaire qui se dressait tout droit sur le ciel bleu. Des caroubiers d'un vert sombre mélangeaient leur feuillage luisant aux feuilles argentées et tremblantes de l'olivier. Sur les haies se hérissaient les glaives raides et bleuâtres de l'aloès, tandis que les figuiers d'Iode étendaient de toutes parts leurs raquettes criblées d'épines.
— Quel air doux et pur! s'écria Georges, ouvrant sa pelisse d'un air ravi. C'est ici qu'il fallait venir chercher des forces! Aymard sera superbe après une saison passée dans ce climat 1
Il veut se persuader que c'est pour fortifier son fils qu'il est venu en Espagne.
Séville apparaissait dans la plaine, avec ses tours carrées, ses vieilles murailles couleur d'ocre ou de vermeil, et l'altière Giralda, dominant de sa masse, à la fois puissante et élégante, les maisons aux toits en terrasse, les murs crénelés, les massifs de verdure et la vaste cathédrale...
Un grand mouvement régnait dans la gare. L'accent était plus harmonieux, les visages plus avenants, les femmes plus jolies...
rîous éprouvions tous mi soulagement à être
arrivés. Ce voyage si long- nous pénétrait, Isa et moi, d'une vague terreur que nous n'osions môme pas nous avouer l'une à l'autre. Le soleil apparaissait maintenant comme une énorme perle de feu montant dans une voûte bleue. Je ne sais quelle atmosphère de vie, de gaieté ambiante nous entourait, nous détendait, nous parlant vaguement d'espérance.
Georges retrouvait une force inaccoutumée, une force nerveuse peut-être, mais enfin la possibilité d'agir. Il quittait tout à coup son attitude de malade, et reprenait le rôle normal de l'homme en voyage, qui dirige les menus détails. Nous étions, nous, un peu effarées au milieu de ce mouvement, de cette foule, de ces voix bruyantes et douces à la fois, qui nous parlaient avec une incroyable volubilité dans leur langue sonore et inconnu...
Un quart d'heure après, nouç nous trouvions installés dans un omnibus, avides de jeter un premier regard sur cette ville de rêve, cette Sevilla rendue à l'Espagne, dont elle est le Joyau, par un saint qui était aussi un grand 3oldat.
L'hôtel est situé sur la Plazza San Fernando, plantée de palmiers et entourée de larges bancs
de marbre blanc. Les chambres sont agréables, luxueuses, même. Mais nous n'y séjournerons» pas long-temps ; Isabelle a des lettres pour le consul de France, et elle espère, grâce à ses indications, trouver une maison où son mari soit plus tranquille. Pourquoi, hélas! faut-il que ce soit un motif si triste qui nous amène dans ce pays de merveilles!
Il n'y a pas d'hiver, ici. A la vérité, les arbres du Nord, qui sont le luxe de ce pays, comme es palmiers sont le nôtre, se trouvent dépouillés de leurs feuilles, et c'est même étrange de voir sur les Délices, la belle promenade qui longe le Guadalquivir, la voûte brune de brinililles qui laisse voir le ciel comme à travers un réseau de guipures... Mais ce ciel même à lui seul est un poème de printemps, d'un bleu si pur, qu'il semble qu'on pénètre jusque dans ses mystérieuses profondeurs. Le soleil dore les rues étroites et les blanches façades, inonde les quartiers plus modernes et les jardins remplis d'orangers. Il prête une baaulé uouvelle à la cathédrale,' dont il souligne les ciselures de pierre; il teinte de vermeil les antiques murailles romaines aux créneaux profondément
découpés, et les murs de rAlcazar et sa lourde tour carrée... El puis, ily a toute cette flore exotique qui ne connaît pas d'hiver... Le parc Maria-Luisa masse, près des Délices, ses eucalyptus, ses pins parasols, ses lauriers-roses, ses bananiers, ses dattiers, ses phénix. Les fleurs s'épanouissent de toutes parts ; les femmes en piquent dans leur sombre chevelure, et tout cela a un cachet, une gaieté inexprimables...
Georges éprouve un mieux tellement subit, tellement extraordinaire, que nous nous mettons à espérer. Pour la première fois, Isabelle m'a parlé de ses inquiétudes.
— Il y a tant de vie à son âge, Véfa, m'a-telle dit, que je veux, maigre tout, espérer 8a guérison. Je n'ai pas de raisons pour l'aimer follement, tu sais... Il a eu envers moi des torts dont on ne peut jamais, bannir le souvenir... Mais voir mourir un homme de trente ans, c'est horrible... Il semble qu'on soit atteint soi-même dans sa jeunesse et sa vie. Et puis, qui sait si cette crise ne produira pas en lui un changement pour le bien? Ii s'attache beaucoup à son fils; peut-être comprendra-t-il, s'il guérit, qu'on a des devoirs envers ces petits êtres, et que le
premier de tous, c'est de leur donner l*exemple d'nne vie honorable...
Georges est beaucoup plus aimable. Sa nature ne sera jamais attrayante, il ignorera toujours les grandes pensées et les sentiments élevés ; mais il montre une humeur moins rude et moins maussade, c'est déjà quelque chose.
C'est aujourd'hui le premier janvier.
Je n'ai jamais vu se lever une année nouvelle sans une certaine angoisse. Que dérouleront ses jours inconnus?... Je n'ai pas complètement goûté, même toute petite, les joies sans nuages des étrennes. Le deuil de nos parents pesait plus lourdement sur nous, ce jour-là, et les baisers de grand'mère étaient mouillés de pleurs. J'apprenais ainsi qu'il y a de cruelles surprises sous les voiles des années qui commencent, et une crainte vague m'envahissait.
Ce matin, Isa m'a tendu les bras en pleurant. Elle a peur de l'avenir, et quand Georges, qui était sorti la veille pour des achats mystérieux, nous a offert triomphalement, à elle une bague d'émeraude, à moi une fleur de lys en broche, semée de poussière de diamant, nous avons senti la même impression d'angoisse affreuse...
Verra-t-il la fin de cette année, qui commence ici parmi les sourires du ciel bleu, du soleil et jes fleurs?...
Au moins, il y a chez nous un heureux : Aymard a été comblé, et nous l'avons emmené, dans son plus joli costume, velours [rouge et guipure, au Consulat, oti il y avait un lunch pour Ja colonie française. Georges y est venu aussi. Isa a eu un vrai succès... Cela fait plaisir d'entendre parler sa langue, de revoir des compatriotes, de se trouver sur un sol français, fût-il réduit aux étroites limites d'un jardin ou d'un salon...
J'ai reçu des lettres exquises de tante Chloé et du colonel. Elle m'a brodé un grand fichu, et l'ii m'a envové une épingle pour le retenir : une minuscule épée en filigrane d'or. Tout à coup, mon cœur s'est serré en pensant que le pauvre Michel Dalrey ne reçoit plus d'étrennes, et n'a pu embrasser, ce matin, la chère femme qui i jremplacésa mère...
J'aime notre maison.
Elle est située tout près de la cathédrale et de l'Alcazar, c'est-â-dire de ce qu'il y a de plus intéressant à Séville. Elle a une façade simple,
plutôt sévère, mais la grille d'entrée ouvre sur un patio délicieux. Une légère colonnade de marbre court tout autour; au milieu, il y a un petit bassin, de marbre aussi, avec un jet d'eau dont les gouttes irisées rafraîchissent sans cesse les plantes exotiques qui ressortent en vert sombre sur la vasque blanche et les colonnettes. Sous les arcades, à la mode espagnole, il y a des nattes de couleurs vives, des sièges, des tables, des tableaux, des vases de fleurs. Nous y passons une partie de nos journées. Le soir venu, on y allume des lampes, et plus d'un passant s'arrête devant la grille pour admirer la fraîche verdure et l'aspect riant de notre patio... Bébé y joue avec nous, quand il ne va pas faire admirer aux Délices sa fraîche beauté du nord... Nous voyons du monde : la colonie française, quelques familles espagnoles amies du consul. Nous sortons un peu le soir, quand Georges s'est retiré... Je ne suis plus aussi tranquille qu'Isabelle... A sa place, je n'aurais pas le courage de sortir.
On a si souvent parlé de Séville, que je répéterais ce qu'ont dit les autres en décrivant sa cathédrale.
Elle me donne de l'art une conception nouvelle à laquelle j'ai eu quelque peine à m'accoulumer, moi qui ne connaissais que quelquesunes de nos cathédrales françaises. Ce n'est plus notre art relativement sobre, le souci instinctif de faire prédominer l'ensemble sur le détail. Ici, je trouve un véritable amoncellement de richesses artistiques, dans l'assemblage desquelles on n'a point eu souci de l'ordre, de l'harmonie, de l'agencement. Le goût y est parfois sacrifié. En Espagne, il faut faire abstraction de ses habitudes artistiques antérieures, et prendre comme elles se présentent ces manifestations extraordinairement riches de la piété et de l'art.
Je suis entrée dans la cathédrale par la belle porte mauresque et le patio rempli d'orangers, qui rappellent la domination sarrasine et le croissant vaincu par la croix... Si grandiose, si immense, si élevé que soit Tintérieur de la cathédrale, je l'aurais crue plus vaste, une partie de 3on étendue étant prise parles sacristies regorgeant de trésors, la splendide salle du chapitre, et les chapelles du pourtour, dont plusieurs sont do véritables petites églises.
La chapelle capitulaire, placée, comme dans toutes les églises d'Espagne, au milieu de la nef
centrale, est certainement une merveille ; ses slalles sculptées vaudraient, à elles seules, le voyage de Séville ; cependant, elle interrompt Ja perspective, et empêche de jouir de la vm prolongée des superbes piliers et de la voûte jlancée.
J'ai vénéré la châsse d'argent de saint Ferdinand, et la Vierge d'ivoire appelée la Vierge des batailles, qu'il portait devant lui dans les combat«. J'espère être ici à l'une des dates vénérées où son saint corps, conservé par miracle, est exposé aux yeux de son peuple.
J'ai longuement visité l'église, et il n'est guère de jour où je ne stationne devant cette œuvre radieuse où Murillo a déployé le plus pur de son génie : cette extase de saint Antoine voyant apparaître l'Enfant Jésus au milieu d'une multitude d'anges, dont chacun exciterait l'admiration si l'on pouvait distraire longtemps son -égard du saint transfiguré, et surtout du divit Enfant dont la beauté, la majesté, la douceui 0 sourire amènent des larmes dans les yeux.
Nous avons eu quelques jours un peu froid.
[Ans I le mieux qui nous avait prématurément
rassurés ne se maintient pas. Il y a un progrès
fatal, lent, presque insensible, qu'on constate en se rappelant ce que Georges faisait huit jourf plus tôt...
Comme nous sommes seules I... Si riant, si accueillant que soit ce pays, si bienveillante? que soient les familles qui nous reçoivent, j( sens maintenant ce que c'est qu'une frontière, et l'émoi étrange qu'on éprouve à se sentir hors de son pays quand on souffre ou qu'on est inquiet. Une terreur s'empare de moi quand je songe aux choses qui peuvent survenir... Isa ne paraît pas s'alarmer, mais la Sœur me confie son angoisse...
Je l'aime beaucoup, cette petite Sœur Camille, dont la douceur, l'égalité d'âme, la tendre piété nous soutiennent dans cette épreuve. Elle peut avoir trente ans ; elle a perdu toute sa fraîcheur dans ses veilles charitables, mais son regarc îrès pur, très doux, lui donne un charme secret Elle ne s'impose pas à Georges, mais elle a ac« ^uis sur lui une influence que ne possède pas Isabelle; il n'aime pas qu'elle s'éloigne, et il béit à ses prescriptions.
Comme, en vérité, ces servantes de Dieu ont choisi la meilleure parti... Nous autres, quel que soit notre désif d'accueillir la volonté di-
vine, nous traversons mille inquiétudes, nous subissons de douloureuses anxiétés, nous ne nous désintéressons pas de notre propre sori, quoique nous voulions sincèrement nous soumettre, et nous avons vers le bonheur humain des aspirations pleines d'angoisse... Elles, depuis longtemps, elles ont rompu leurs liens. Semblables à l'oiseau dont parle le psaume « qui s'est échappé du filet de Toiseleur », elles planent au-dessus de nos misères, et font leur demeure dans le grand arbre mystérieux que peuplent seuls des hôtes ailés. Que leur importe le pays vers lequel ou les dirige, le foyer où. elles vont s'asseoir un instant? Leurs intérêts, leurs désirs, leur bonheur ne sont pas de ce monde; leur cœur est « là oh est leur trésor ». Pour elles, pas d'exil : « la terre entière est au Seigneur », Elles ont leur home dans chaque église où elles vont puiser leur nourriture. Partout elles gardent leur règle, qui les soutient et sanctifie leurs œuvres ; partout elles trouvent des malades à soigner, des affligés à consoler, des âmes à sauver... Elles ont en elles quelque chose d'immuable qui nous raffermit... Je ne sais ce que nous ferions sans Sœur Camille...
Encore un mieux... Nous vivons au jour le jour, mais le fond d'angoisse demeure, même quand un espoirlégervientsurnager au-dessus...
Je ne comprends pas bien Isabelle. Elle ne me parle plus jamais de ses inquiétudes. Elle doit en éprouver, cependant, car, insensible^ ment, elle change vis-à-vis de Georges. Elle n'est plus avec lui froide, brève, impatiente. Elle a des intonations très douces, très nouvelles, qui me rappellent un peu ce qu'elle est près d'Aymard ou avec moi. Elle n'a plus ce regard hautain, presque méprisant, qui accueillait ses saillies vulgaires ; elle entre dans ses goûts, cherche ce qui l'amuse, supporte avec une douceur infinie ses plaintes ou ses caprices.
Tante Chloé m'écrit souvent, et se tourmente de nous... Il paraît que M. Dalrey est un peu fatigué et énervé de travail; il a une peur affreuse que son tableau n'ait pas de succès.
Quelle surprise I
Ce matin, je revenais par la calle de Sierpes -^ la rue des magasins, où ne passent pas les voitures, et qui est ici un lieu de promenade et de rendez-vous ; — j'entends tout à coup mon nom prononcé par une voix française, une voix familière :
— Mlle de Dourliac!...
Je me retourne, el il me semble soudain que | mon pays, mes amis, tous hs bonheurs que j'ai' jamais goûtés me sont rend us dans une impres-| sien de joie folle, quand je rencontre Ifts yeuxi clairs et joyeux de M. Dalrey, — ces yeux, je le vois tout à coup, que me rappelaient ceux de tante Chloé sans que mon impression put se préciser.
Il ôte son chapeau, et sourit en s'inclinant très bas.
— Suis-je très incorrect en prenant la liberté de vous saluer dans la rue? J'ai, naturellement, l'adresse do Madame votre sœur, mais j'attendais une heure convenable pour me présenter chez elle.
I — C'est bien bon de rencontrer un compatriote en pays étranger! Isabelle et Georges seront heureux de vous voir... Ils ne sont pas formalistes, et ils vont, j'en suis sûre, attendre /otre visite de très bonne heure...
— M. Rallière est plus malade, n'est-ce pas? dit-il, baissant la voix av€C une sorte de crainte.
— Oui, j'en ai peur... Et nous sommes si seules, ici!
il regarde avec une émotion visible les larmes qui montent à mes yeux.
LA PUPILLE DU COLONEL 2iS
— Pendant que j'y suis, disposez de moi, je vous en prie... J'aurai l'honneur de me mellre dès aujourd'hui à la disposition de Mme Rallière.
J'hésifai un instant, puis je lui dis :
— C'est tante Chloé qui vous a dit que Georges est plus mal?
Tout à coup, quelque chose fut rompu entre nous : peut-être cette barrière que placent entre des personnes même sympathiques les réserves, les convenances mondaines.
Le cher nom de l'excellente créature que nous aimons tous deux sembla faire de nous des amis d'enfance... C'est très singulier, ce que je dis là; mais je le sentis, et je vis qu'il l'éprouvait comme moi... Nous nous étions vus huit jours à Belvoir... Mais je connaissais 5a maison, ses parents, j'avais entendu maint récit de son enfance, et je devinais que tante Chloé avait dû lui parler aussi de moi.
— Oui, elle me tenait au courant de tout, naturellement... J'étais très fatigué, on me conseillait un changement d'air, une diversion, e' je venais justement de vendre un tableau. « Alors, je suis venu ici...
Certainement, il y avait une transformation
dans ses manières. Elles étaient aussi respectueuses, mais avec une nuance plus intime ; sa voix avait quelque chose de plus chaud;
Quand il s'éloigna, je suivis avec une sorte d'attendrissement celte silhouette familière.
Une impression indéfinissable dilate mon cœur, tandis que j'attends sa visite. Il me semble qu'un poids d'angoisse est soudain 6té de son esprit; j'ai l'impression enfantine que, pendant qu'il est là, aucun malheur ne peut nous arriver... En rentrant, j'ai trouvé le ciel plus bleu, la foule plus joyeuse, les femmes plus jolies, et la Giralda ne m'a jamais paru plus ravissante...
A la maison, ils partagent mon plaisir. Georges me gronde avec quelque acrimonie de ne pas avoir invité M. Dalrey à déjeuner. Il déclare que, pour jouir sans fatigue de sa visite, il prendra son repas chez lui et fera une courte sieste.
Isa m'a suivie dans ma chambre, et, après un peu d'hésitation, m'a dit d'un ton étrange :
— Je voudrais savoir s'il trouvera Georges changé. Il ne me le dirait pas, mais toi, tu peux le lui demander...
Et elle s'est enfuie sans écouter ma réponse.
... Les heures se traînent... Nous attendons
tous comnve si M. Dalrey était notre parent ou notre ami intime. Georges espère entendre des histoires parisiennes ; Isa est anxieuse de son impression, et moi... il me semble qu'il me rendra quelque chose de cette chère petite maison, d'oti cependant il est exilé, et des deux êtres que lui et moi aimons si sincèrement.
Il est venu de bonne heure, comme il l'avait promis, et il a été si bon, si affectueux! 11 s'est surtout occupé de Georges.
J'admirais la patience avec laquelle, lui qui est si artiste, il écoutait les appréciations de mon pauvre beau-frère sur l'Espagne et Séville... La cathédrale? Surfaite... La partie d'enceinte arabe qu'on a conservée est simplement affreuse, beaucoup trop nue. La Giralda n'est pas en rapport avec le style du monument... L'Alcazar? Une contrefaçon de l'Alhambra... L'ayuntamiento (le maire) devrait faire recrépir toutes les vieilles murailles qui ont une teinte roussie, déshonorante pour une ville à la mode... On devrait abattre les petites rues anciennes pour y tracer de larges voies tirées au cordeau... Le musée? Oh! oui, très beau, cela, on n'en peut disconvenir; mais c'est un peu monotone de
n*y voir presque que des Murillo et des sujets religieux... En revanche, la manufacture de tabacs est amusante, malgré l'odeur qui vous prend à la gorge, quoiqu'il y ait plus de vieilles femmes laides que de jeunes filles, et qu'il ne s'y trouve pas une seule machine.
Isa a eu pitié de M. Dalrey, et a profité du moment où Georges étouffait un accès de tous pour prendre la parole.
— Je trouve plus pittoresque, dit-elle, de voir tous ces doigts agiles rouler les cigares et les cigarettes, et j'ai été intéressée par les longues salles où les pauvres ouvrières font toute leur vie la même besogne monotone."^
— Du moins, répliqua M. Dalrey, on permet aux jeunes mères d'emmener leurs bébés. C'est à la fois joli et mélancolique de les voir remuer du pied ces petits berceaux, tout en roulant les feuilles de tabac... Et puis, pour relever leur besogne fastidieuse, elles ont, ajouta-t-il en souriant, une ressource qui ferait pousser les hauts cris à nos socialistes, prétendus amis de l'ouvrier : elles peuvent reposer leurs regards sur les petits autels disposés dans chaque salle, et ornés avec un soin si touchant de lumières et de fleurs.
LA PUPILLE DU COLONEL Ul
— Comme vous êtes dévot I s'écria Georges*, railleur. Parlez-nous donc de Paris, mon cher. Avez-vous vu la nouvelle pièce qui a failli avoir les ailes rognées par les ciseaux de dame Censure? Est-elle bien montée?... Ah ! Paris! Il n'y a que cela! Aussitôt que la saison sera assez avancée pour y ramener Aymard sans inconvénient, nous y retournerons. Décidément, je n'aime pas Séville.
M. Dalrey échangea avec moi un regard ^irave, et fit un effort pour retrouver dans sa mémoire des racontars et de menues nouvelles. L'heure de la promenade était venue, et Isa l'invita à prendre la quatrième place du landau. Nous longeâmes le fleuve aux eaux jaunâtres; nous croisâmes des équipages aux Délices, et quelques-uns sont si jolis, avec leurs attelages à quatre de mules bien appareillées! Comme nous errions dans les méandres du parc Maria- Luisa, Isabelle m'offrit de marcher un peu avec M. Dalrey.
— Gela fera du bien à Véfa, dit-el/e. "Vous suivrez la voiture; il fait si beau, que Georges net peut être pressé de rentrer.
Quel rêve étrange d'être à Séville avec lo neveu du colonel, presque seule avec lui, puis»
que nous sommes libres de causer sans que nul nous entende...
Je me rappelle la demande d'Isa, et, le cœur serré d'une ango^'sse soudaine, je lui pose la question redoutable :
— Comment trouvez-vous mon beau-frëre?
Il secoue la têtej et ses yeux sont graves.
— Très malade... J'ai eu la douleur devoir un ami succomber à ce terrible mal, et je ne puis garder les illusions qui endorment la vigilance des personnes inexpérimentées.
— Cependant, il sort tous les jours.
— Il veut vivre, et fait appel à toutes ses forces nerveuses.
Il fit une pause et reprit doucement :
— C'est tante Chloé qui m'envoie...
Un flot de douceur soudaine inonda mon cœur. Ce nom, que nous disons tous deux de la même manière, semble entre nous un lien tout nouveau. Par lui, je ressentais la doncti protection, la chaude tendresse de tante Chloé.. .
— Comme elle est bonne!...
C'est tout ce que je pus dire... La journée était délicieuse. Au-dessus des massifs, jt; voyais les grands arbres dépouillés des Délices, la Torre del'Oro, ressortant sur le ciel
foncé, et tout autour de nous, des rosiers en tieur...
— Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir pour la première fois chez Madame votre sœur, reprit-il d'une voix oiï je crus surprendre un peu d'émotion, j'ignorais que vous fussiez la pupille de mon oncle... J'ai ressenti quelque chose d'étrang-e, en apprenant de Mme Rallière que vous étiez partie pour Lancran... Depuis, tante Chloé, avec qui j'ai une correspondance clandestine...
Un sourire forcé trembla un instant sur ses lèvres...
— ... Tante Chloé m*a écrit quel charme vous avez répandu dans leur tranquille maison... Sans doute, par suite d'un oubli, elle ne vous a nommée à moi que ces temps derniers; elle vous désignait toujours comme sa charmante petite amie, ou la pupille du colonel: Mais elle a été si heureuse d'apprendre que vous avez connu ce grand coupable I... C'est alors que j'ai tout appris... Et ainsi, vous avez vécu près d'eux?
Quelque chose se brisa dans sa voix, et il s'interrompit brusquement.
— J'ai vécu près d'eux, j'ai appris à les aimer
tendrement, et... ces temps derniers aussi, j'ai /onnu le chagrin secret de ces pauvres vieux cœurs...
— Et vous ne m'avez pas mal jugé?
Il y avait une vraie inquiétude dans ses yeux clairs. Je ne pus m'empêcher de sourire.
— Il serait difficile de mal juger quelqu'un dont tante Chloé embrasse la cause, dis-je. Malgré mon affection et mon admiration pour mon tuteur, je suis d'ailleurs obligée de reconnaître qu'il a été terriblement, cruellement injuste!
Un soupir échappa à M. Dalrey ; ce soupir n'exprimait pas seulement le chagrin, mais le soulagement.
— Alors, vous ne pensez pas qae j'aurais dû sacrifier ma vie tout entière?
— A une conception erronée du devoir? Oh! non, sans doute ! Le colonel le reconnaîtra un jour...
— Hélas! il est de fer! Cependant, j'ose fonder un espoir sur l'avenir, sur un succès possible... Je suis un peintre militaire... Mon tableau est terminé...
— Isa m'en a parlé, dis-je vivement. En êtes-vlous content?
Il sourit.
— Serais-je un artiste dans la vraie acception de ce mot, si j'étais content de mon œuvre? Se trouver satisfait, n'est-ce pas s'arrêter, s'interdire la poursuite de l'idéal, cette poursuite désespérée, douloureuse, jamais interrompue, qui est la joie et la torture, et aussi l'honneur de l'artiste, en même temps que la raison d'être de sa vocation?... J'étais fatigué, unpeudécouragé; j'avais écrit à tante Ghloé qu'on me conseillait un petit voyage. Elle m'a demandé de choisir l'Espagne, pour essayer de vous être utile, et, je peux bien vous le dire, elle a aplani quelques petites difficultés qui s'opposaient à cette grande excursion... Ai-je besoin d'ajouter que je n'aurais jamais accepté cela pour moi, si je n'avais entrevu la possibilité de rendre quelques services à Madame votre sœur... et à vous?
— Gomme elle est bonne 1 répétai-je, me sentant toujours joyeuse.
— Parlez-moi d'eux, voulez-vous?... Je ne. vous demande pas si mon oncle est toujours en tenue.
— 11 y sera jusq. ^ lans la mort,
— Et son lit est toujours tourné vers l'est? Savez-vous que, moi aussi, bien que ma géai-
ration ne partage pas ses haines, j'ai gardé, par respect, pour lui, cette habitude d'enfance! Car ce qu'il n'a pas voulu entendre, c'est que je reste soldat pour le cas où une guerre quelconque éclaterait... Il verrait bien, alors, que son sang coule dans mes veines, et je ferais moi? devoir non seulement bravement, mais avec amour, avec passion... Ce que je n'ai pu endurer, c'est la vie de garnison en temps de paix. Je sais bien ce que vous allez dire, ajouta-t-il vivement, voyant une ombre de sourire sur ma figure, je connais l'objection de mon oncle : c'est en temps de paix qu'on prépare la guerre, qu'on forme les officiers... J'avoue que l'homme le plus brave, sans expérience, sans science technique, serait de peu d'utilité à son pays le jour où il devrait se battre. Mais j'ai acquis, moij les éléments de cette science ; j'ai appris à obéir^ même un peu à commande!*, et je reprendrais sans scrupule les galons qui, alors, me deviendraient chers... Le régiment défile toujours le vendredi chez tante Chloé?
— Toujours. Nous avons dîné chez le général , et j'ai dansé chez le colonel avec la fleur des pois de la brigade, dis-je en riant.
Il ne riait pas, et il ne me regardait plus.
La pupille du colonel 2S3
— Ma tante me raconte en effet, dit-il avec un peu d*emphase, les succès que vous obtenez à Lancran.Ils ne m'étonnentpas... Elle paraissait s'attendre.,, à vous y voir fixer votre avenir... Mais je n'ai évidemment pas le droit de m'occuper de ce qui vous concerne, encore moms de forcer vos confidences... J'ai vraiment peine à me rappeler que je vous aie vue pendant si peu de jours à Belvoir... Cependant, quand Madame votre sœur me faisait l'honneu*' de me donner de vos nouvelles, il me semblait que je vous avais toujours connue... Et maintenant, vous êtes « à la maison I... »
Tante Chloé lui a parlé du lieutenant! Vraiment, en quoi cela peut-il l'intéresser?
Je jetai sur lui un regard à la dérobée. Il arrachait machinalement des feuilles aux arbustes [ui bordaient l'allée.
— Je n'ai ai à faire, ni à refuser de,s confiiences. J'avoue franchement que mon désir ardent serait de retourner, à Lancran, près des vieux amis qui m'ont fait la vie si douce; mais dans la situation oii se trouve ma pauvre sœur, en face des événements qui la menacent, je serai sans doute pour longtemps fixée près d'elle.
2S4 lA PUPILLE DU COLONEL
— Si charmante, si bonne qu'elle soit, pensez-vous lui devoir le sacrifice de voire avenir? dit-il, toujours sans me regarder.
— Je n'ai à faire aucun sacrifice, et il n'est nullement question d'arranger ou de déranger mon avenir.
Le voiture nous rejoignait.
— Veux-tu remonter, Véfa? Nous allons mettre M. Dalrey chez lui, et revenir à la maison.
Georges ne parlait plus; il semblait épuisé.
— Je voudrais bie» que Véfa sortît un peu, ditlsabelle; nous l'enchaînons trop à... Bébé. Mme de Sauvert, la femme du consul, m'a parlé d'une personne bien élevée qui l'accompagnerait volontiers dans ses promenades... Parlez-vous espagnol, Monsieur Dalrey? demanda-t-elle avec un peu de malice.
— Un peu. Madame.
— C'est que Véfa, qui Ut convenablement les affiches, et même un peu les journaux, ne peut réussir ni à se faire entendre, ni à comprendre une langue qui, je le reconnais, est parlée très vite. Si vous avez quelques heures à perdre, ne pouvez-vous lui servir d'interprète?
— De tout mon cœur. Madame I s'écria4-il avec élan.
LA PUPILLE t)U COLONEL 253
J'eus une vraie joie à l'idée de voir mieux Séville avec lui, mais je m'étonnai un peu. Jadis, à Belvoir, Isa m'avait mise en garde icontre le charme des hommes pauvres. A-t-elle changé d'idée? Trouve-t-elle, maintenant, que l'argent sert de peu pour le bonheur? A-l-elle foi en l'avenir artistique de M. Dairey, ou le voitelle autrement depuis qu'elle le sait le neveu de mon tuteur?...
Quelle folie, et qu'est-ce que je pense là! M. Dairey aime à causer avec moi parce que nous avons les mêmes idées et que, paraît-il, je comprends l'art à sa manière. Mais il ne songe pas à autre chose... Il a peut-être des théories semblables à celler. de son oncle sur le mariage, et croit qu'un artiste, pas plus qu'un soldat, ne doit pas se marier... Quand même il y penserait, le colonel opposerait son veto... II frémirait à l'idée d'unir sa pupille à son neveu banni... Et quelle nouvelle terrible déception il éprouverait si sa petite Geneviève, cette fille de soldat, ne se mariait pas « dans l'armée! »
Je me rappelle avec douceur la prière que j'ai faite à Lourdes... J'ai confié mon cœur à Celle qui est une tendre Mère.-,
Ma daègne s'est présentée hier. C'est une femme entre deux âges, très comme il faut, qui a, dans un visage insignifiant, une paire d'yeux noirs veloutés, et qui porte la mantille, même à la fin de la journée, quand les élégantes arborent leurs chapeaux, — probablement parce qu'elle trouve le vieil usage beaucoup plus économique. Un cordon violet est noué à sa ceinture; elle fait sans doute partie d'une confrérie pieuse, et hier, fête chômée de la Purification de la Sainte Vierge, elle avait revêtu une robe bleue.
Elle est charmée de me promener dans Séville, et de m'en faire admirer les beautés moyennant une rétribution. Elle sera également charmée d'indiquer au jeune peintre français, notre ami, les rues pittoresques et les pans de murailles bien éclairés qui formeraient des sujets de tableaux, les chefs-d'œuvre cachés dans toutes les églises, etc.
Elle déjeune avec nous. Isa s'est informée de ce qui lui plaît, car elle n'aime pas notre cuisine française, et en outre, il paraît qu'elle jeûne fréquemment. J'admire sa sobriété : deux douzaines d'olives, avec des piments doux frits à l'huile, ou des dattes, ou une tranche de pastèque suffisent souvent à son repas. Quoiqu'elle
ne soit plus jeune, elle a une grâce étrange, des mouvements souples, des lueurs dans ses grands yeux. Elle est toute seule au monde ; elle fait de la dentelle noire, qu'elle vend, et passe dans les églises tous ses loisirs; c'est son refuge et sa joie...
Nous avons commencé par le musée, cette perle des musées espagnols, oii sont groupées en petit nombre des toiles hors ^pair, des Zurbaran énergiques et rudes^ et... seize Murillo, comptant tous parmi les œuvres les plus belles du maître...
J'ai admiré le tact avec lequel M. Dalrey (j'allais l'appeler Michel, tant je suis habituée à entendre tante Chloé prononcer ce nom)... j'ai donc admiré le tact avec lequel il ménage la juste susceptibilité de notre Espagnole, tout en m'initiant à ces merveilles d'art qu'on n'épuise jamais. Elle semble croire qu'il me traduit ses paroles, et quand elle est lasse d'être restée un quart d'heure devant une toile, elle va s'asseoir sur un banc et nous laisse à notre enthousiasme, qui plaît à son patriotisme.
Jamais je n'oublierai le musée de Séville... Il me semble que, fussé-je très vieille, j'y retrouverais des effluves de jeunesse, des élans d'ad~
miration, et celte sorte de recueillement attendri qu'à certaines heures le beau inspire. La Pieta est d'une douleur si navrante et si divine ! Le Christ mort est cependant si vivant dans la divinité qui n'a pas abandonné son Corps adorable! Les yeux de cette Mère de douleurs laissent lire d'une manière si poignante ce que nous, pauvres êtres incomplets, pouvons entrevoir de cet abîme d'amertume...
Elle n'est plus la Mère douloureuse, la Vierge couriante qui présente à saint Félix de Cantalice Gon radieux Nino... Il est si beau, ce vieillard liansfiguré dans l'extase, qu'on pense à la jeunesse mystérieuse renouvelée comme celle de l'aigle, à celte jeunesse de l'âme qui peut demeurer dans ies ruines du corps, comme une flamme rallumée à l'éternel flambeau... Saint Tnomas de Villeneuve distribuant ses aumônes est un ascète et un père... Et le Saint Antoine qui voit apparaître soudain près de lui l'Enfant divin tout prêt à lui prodiguer de célestes caresses! Mais je manque de mots pour exprimer ce que j'ai senti, et cependant M. Dalrey faisait surgir pour moi des détails que je n'aurais peutêtre pas saisis toute seule; il éclairait encore ces splendeurs vraiment idéales, et j*ai compris
ce que c'est qu'une âme d'artiste, quel sens supérieur du beau elle possède, avec celte espèce de seconde vue qui lui permet de trouver des jouissances là ou d'autres n'aperçoivent rien, et cette faculté de mystérieuse transformation qui relève les banalités et idéalise jusqu'à certaines laideurs elle-mêmes.
Nous avons Joui comme je ne l'avais jamais fait de la cathédrale. Mon compagnon m'y a fait admirer mille détails, et devant cette profusion presque désordonnée qui a sa grandeur spéciale, j'ai compris le mot des vieux chanoines qui, se ruinant pour bâtirleur église et éperdus d'amour .pour sa beauté, se disaient : « Elevons quelque chose qui fasse dire à la postérité que nous étions fous ! »
Fous d'enthousiasme, fous de piété... Tout ce qui est vraiment grand ne confîne-t-il pas à une sorte de folie ou, pour mieux dire, d'extase? Et il y a quelque chose de superbe dans ce désir désordonné d'entasser les richesses pour Dieu, de multiplier jusqu'à l'épuisement les efforts de l'art, de tout jeter à ses pieds sans compter, sans se soucier, même, de l'arrangement de ses dons...
— Moi aussi, me dit Michel, j'ai été tout d'abord déconcerté par l'absence d'ordre, de méthode, d'ensemble, par le manque de goût, si vous voulez, qui vous frappe dans l'art espagnol. Mais j'ai compris, et je voudrais vous faire sentir qu'il n'y a pas rien qu'une conception de l'art. Surtout lorqu'il est inspiré et animé par le plus puissant des mobiles : le sentiment religieux, il serait téméraire de lui imposer des règles trop précises, d'endiguer sa fougue, de refroidir l'enthousiasme qui l'entraîne hors duconvenu. L'art religieux est l'expression de l'âme d'un peuple. Notre mentalité, à nous, hommes du Nord, plus froids, plus pondérés, dillère de celle des Méridionaux, et nous aurions tort de vouloir mesurer à notre manière l'élan et le mode d'un génie qui n'est pas le nôtre. Il est indispensable de faire entrer en compte, dans les manifestations artistiques de ce peuple, le sentiment, qui joue chez lui un si grand rôle ; or, tout sentiment vif, protond, enthousiaste, sort de la mesure et se prodigue sans réflexion...
Il réfléchit un instant, puis sourit en faisant )ette comparaison :
— Vous disiez tout à l'heure, et vous aviez raison, que les styles sont souvent confondus
dans rornementation de cette église; on y a jeté à pleines mains les richesses, sans s'inquiéter ie la manière dont elles cadreraient entre elles. Mais imaginez deux hommes qui» découvrant an trésor de gemmes, en feraient don à la femme qu'ils aiment... L'un prendrait tout d'abord la peine de les trier, de les ranger par nuances et par grosseurs, rejetant les médiocres, et les ferait richement monter avant de les mettre à ses pieds... L'autre, dans la joie de sa découverte, courrait sans retard les lui porter toutes, ne voulant pas retarder d'un instant sa joie, à elle, de les recevoir, son bonheur à lui, de le^ donner... L'un est plus judicieux, plus pondéré; l'autre a le cœur plus chaud... Ici, les fidèles, prêtres ou laïques, n*ont pas même pensé à. respecter le plan de l'architecte, dans leur hâte d'embellir son œuvre... L'architecte lui-même partageait peut-être leur enthousiasme et ce besoin de prodiguer ses propres dons...
De temps à autre, il exprime à la senora Al* arez son admiration et la mienne. Elle sourit, jt est contente.
Une délicieuse visite à rAlcazar...
Je m'étonne, je me reproche un peu de pou-
i'V? LA PtPlLLE DU COLONEL
voir jouir de quelque chose en voyant que Cieoiges ne va pas mieux... Uafoiid de tristesse et d'inquiétude demeure; seulement, sur ce fond sombre, il y a des éclairs de joie... c'est comme une broderie éclatante cousue sur un vêtement de deuil... J'aime à croire que je ne suis pas égoïste, car je partage les soucis d'Isa, j'essaie de distraire Georges, et je ne sors que lorsque ma sœur m'y contraint...
J'ai fait part de mon scrupule à Sœur Camille qui, elle, ne veut voir de Séville que les églises, les offices somptueux, si longs, si touchants lorsque, dans une forêt de mille cierges, l'hostie s unie est l'objet de la louange de tout un peuple pipétant sans se lasser le mystérieux trisagion : Sjïito! Santo! Santo!
Elle m'a dit de ne pas me troubler, et surtout de ne pas me croire insensible.
— Dieu, a-t-elle ajouté, intercale sagement quelques joies dans la trame de nos douleurs, afin de laisser respirer notre âme et de lui redonner un peu de force. Joies et douleurs viep' lient par sa volonté ; ne faut-il pas l'accueillir iiomme II se présente? Nous savons bien que, pour l'âme de foi, Il se donne sous toutes les apparences...
Alors, sans bannir la pensée du pauvre fieorges et d'Isa, j'ai joui simplement de ce ré- ^it qui m'était accordé...
N'ayant pas vu Grenade, j'ai admiré sans restriction rAlcazar, cette réduction de TAlhambra. M. Dalrey m'a expliqué les procédés de moulage qui, tenant plus de l'art décoratif que do l'art proprement dit, nous laissent une idée si complète de l'ingéniosité et du goût des Arabes. Ce n'est pas grand, ce palais, et nulle préoccupation d'idéal n'a présidé à la construction de ces salles si merveilleusement ciselées, à la disposition de ces colonnettes fines, de ces arcs à demi fermés, de ces patios oh l'eau vive éclabousse les bassins de marbre, ni même à l'arrangement de ces jardins si délicieusement artificiels. L'idéal n'était pas dans leur génie : ils concevaient le bien-être, le luxe, l'agrément de la vie et le plaisir des yeux, c'était tout. Mais l'Alcazar est ravissant, Nous avons erré dans les salles richement repeintes et dorées, dans le patio des doncelias, — jeunes filles, — et dans celui des poupées, munecas, ainsi nommé à cause des figurines étranges sculptées au-dessus des arcades. Nous nous sommes arrêtés avec respect dans l'alcôve profonde où, remplaçant les
califes, saint Ferdinand a rendu à Dieu son âme toute céleste... Puis nous nous sommes assis 4ans les jardins où les haies de myrtes taillés uacent des dessins capricieux, où les jets d'eau, sortant de terre comme des plantes gigantesques, forment une avenue étrange d'une extraordinaire fraîcheur. . . Mais là, nous étouffions, et nous rêvions des grands espaces libres et de la vraie nature.,.