CHAPITRE XXIU
C*enest fait même des joies passagères, même des arabesques de lumière tracées sur le fond noir... Elles sont finies aussi, ces promenades charmantes dans la ville riante et ensoleillée, — dans le bleu où de jeunes cœurs erraient, i,harmés...
Georges s'affaiblit si soudainement, que Sœur Camille demande à Véfa, d'un ton grave et en
baissant la voix, s'il a été chrétiennement élevé, et si sa femme se chargera de lui parler d'un prêtre.
Véfa tremble et se met à pleurer. Comme c'est prompt, et inattendu, aussi!.. On dit bien : « Il est perdu ». Mais quand l'affreux moment se rapproche, on reconnaît avec effroi qu'on n'avait pas cru à ses propres paroles, qu'on ne pensait pas voir jamais la mort, l'horrible mort, surgir à son foyer.
Pauvre petite Véfa! C'est bien dur d'être près de sa sœur si chère la messagère d'un tel avertissement! Mais elle n'a pas besoin de parler : elle serre Isabelle dans ses bras, elle pleure, et soudain la jeune femme a tout compris.
Elle reste un instant silencieuse, pâle à faire peur; mais quand Véfa lui murmure dans ses sanglots les paroles de la Sœur, elle retrouve un calme presque effrayant.
— Oui, il a eu une mère très pieuse... Ce souvenir était en lui la seule chose qui m'eût inspiré de Ja sympathie... Ne l'effraie pas, Véfa, c'est à moi à lui parler; j'ai eu un tort irréparable envers lui : je l'ai épousé sans amour, pour son argent; maintenant, je remplirai le devoir que j'ai assumé si légèrement.
aô6 LA PUPILLE DU COLOKEL
Elle appuie sur le front de sasœur, ses lèvres, — si froides, — et entre sans un instant d'hésitation dans la chambre de son mari. Et Véfa, agenouillée avec la Sœur, prie ardemment pour que cette âme, soudain arrachée à ses illusions et à ses vanités, ouvre les yeux à la vraie lumière...
Elle attribua toujours aux prières de Sœur Camille ce qui se passa alors derrière cette porte close... Après un quart d'heure d'attente, qui parut long comme un siècle, Isabelle parut, si changée de l'effort qu*elle venait de faire, que sa sœur la regarda avec une véritable frayeur. Elle alla vers la religieuse, et lui prit les deux mains.
— Il consent... Ce sera pour aujourd'hui même...
Sa voix aussi était changée, moitié vibrante, îioitié brisée.
La Sœur lui rendit silencieusement son étreinte, tandis que Véfa l'embrassait en pleurant.
On prétend nier les miracles... Ah! quel prodige plus extraordinaire que de voir, ainsi que cela arrive chaque jour, grâce à la bonté de Dieu, un homme oublieux, jusqu'à en être insensé.
de ses destinées éternelles, absorbé dans les plaisirs et les calculs, que de voir, dis-je, un tel fiomme consentir tout à coup à revenir en arrière, vers les sentiers bénis de son enfance, et accepter comme une expiation, virilement, sirtiplement, la mort dont il détournait constamment son regard !
Qui donc a dit que la maladie est pour certains une insigne bienfaitrice? Elle rompt brusquement les habitudes mauvaises; elle impose des loisirs pour la réflexion, elle isole de mille dangers, elle permet à l'âme de se simplifier, d'évoquer ses souvenirs, de se replier sur ellemême, et... d'avoir des remords...;
Georges n'était pas, cependant, inquiet pour sa vie, qui ne tenait plus qu'à un fil. Il y avait peut-être, dans ce retour à Dieu, l'alliage de cet égoïsme qui ne meurt guère qu'avec nous, l'espoir de guérir, une espèce de convention tacite avec le ciel. Il comptait qu'en échange de ce qu'il voulait bien faire, il obtiendrait cette guérison à laquelle il aspirait...
Il devait avoir mieux que la guérison : il touchait à la Vie,,,
2t>8 LA I'U!'][.L!: DU COLOINEL