CHAPITRE XXiV
Le prêlre est venu, Georges se lève encore ; Isa est sortie de la chambre, un sourire aux lèvres; mais aussitôt la porte close, elle a éclaté en sanglots. C'est dans les bras de sa sœur qu'elle passe celte demi-heure solennelle. Elles ne se parlent pas, elles prient du fond du cœur, tressaillant au moindre souffle, impressionnées par ce grand silence, appelant la bénédiction de Dieu sur ce qui se passe là, dans cette chambre fermée...
C'est fini. Le prêtre sort, visiblement ému.
— Madame, je reviendrai demain; il faut bénir Dieu -.votre mari est disposé à recevoir les saints sacrements...
Alors la jeune femme rentre précipitamment, tandis que Sœur Camille et Véfa, soulagées d'une immense angoisse, se serrent la main en silence...
Que ce passe-il entre cette âme régénérée et la femme qui, jadis si frivole, a été subitement mûrie par de cruelles réalités? Au bout d'un quart d'heure, Isabelle reparaît. Elle a pleuré.
— Véfa, dit-elle d'une voix altérée, Georges veut te voir... Moi, j'ai besoin d'être seule...
Véfa s'assure que ses yeux ne sont pas trop rouges. Elle ouvre la porte de Georges,et le voit dans son fauteuil, souriant, avec une expression qu'elle ne lui a jamais connue.
— Je suis beaucoup mieux, .Geneviève, dit-il, haletant, oui, vraiment beaucoup mieux, quoique je n'aime pas à voir pleurer Isabelle... Cette petite folle n'a-t-elle pas été jusqu'à me demander pardon, alors <iue je n'ai pas été, moi, un bien bon mari?... Mais nous changerons tout cela... C'est à moi à dissiper les sentiments amers que j'ai pu éveiller... J'ai été un peu dur pour vous, à Belvoir... Vous ne m'en voulez pas?
— Oh I mon cher Georges!
Elle ne peut en dire davantage, elle a peur de jileurer.
— Il fait trop froid pour que je sorte demain. Mais voici la semaine sainte, et je verrai cescé- .rémonies, ces danses étranges, à la cathédrale... Je voulais aller à l'église; ce prêtre,
<^m est très attentif pour moi, ne veut pas que je sorte, de peur que je ne m'enrhume... Est-ce ^Migulier, Véfa, de me voir communier!
Il a un accès de suffocation... Il ne peut pluf guère tousser.
— Savez-vous, reprend-il, comment j'ai cédé à Isabelle? Approchez-vous; j'ai une recrudescence de bronchite, il doit y avoir de l'orage, car je suis oppressé ce soir... Vous savez, d'abord, que je ne suis pas crédule... ni névrosé... Mais j'ai eu un rêve...
L'expression de son visage changeait étrangement. Ses yeux erraient avec une sorte d'in« quiétude dans la chambre, et ses doigts diaphanes tourmentaient sa chaîne de montre.
— J'ai rêvé que je voyais ma mère...
Sa pauvre voix prenait des intonations attendries...
— Elle est venue près de moi, comme elle était dans les derniers temps de sa vie, avec une robe noire et une dentelle sur ses cheveux^ qui étaient encore si beaux... Elle parlait... Je ne comprenais pas bien... vous savez, c'était un rêve... Mais elle répéta plusieurs fois : « Viens, viens me retrouver par la route ancienne... « C'était étrange, n'est-ce pas ?. , . Quand
je m'éveillai, j'étais couvert de sueur. Mon cœur battait, et à ce moment même, Isabelle est entrée^ etm'aditavecsonentrainetsagaieté: « Georges, j'ai une idée, et il faut que vous en passiez pat où veut votre tyran... Vous devez faire un vœu pour être g-uéri... — Un vœu! Ma mère en faisait jadis, quand j'étais malade... — Oui, c'est cela! s'est-elle écriée. Mais ce doit être sérieux, Georges, et nous communierons ensemble. » Ma petite sœur, il m'a semblé que je revenais, en effet, à la route ancienne... Et j'ai dit oui avant même d'avoir réfléchi.
Véfa retenait ses larmes. Ceux qui vont nous quitter revêtent-ils donc un aspect nouveau pour être plus regrettés? Si Dieu faisait un miracle, Georges serait-il changé?...
Une nuit très calme...
Ce n'était plus qu'une affaire d'heures, mais il avait voulu rester dans son fauteuil...
Il y avait un autel dans la chambre.
Isa avait arrangé elle-même les fleurs les plus belles qu'eût fait éclore le soleil d'Andalousie. Elle ne pleurait pas; même, quanc Georges la regardait, elle trouvait la force de sourire.
Michel était là, représentant à lui seul la fa-
mille éteinte, les amis absents, la patrie lointaine...
Et au moment où le prêtre entrait, Isa plaça sur sa tête une mantille blanche, et s'agenouilla près de son mari..,
Alors, le prêtre leur partagea la même hostie. ..
Jamais ils n'avaient été unis ainsi...
Un peu plus tard, le petit Aymard parut. Il eût peur de la pâleur de Georges et saisit hi main de sa tante en disant tout bas :
— Ce n'est pas papa ! Isa, très forte, se releva.
— Georges, voici Bébé... Après ce que tu viens de faire, il faut le bénir...
C'était la première fois qu'elle employait avec lui ce tu familier, et son accent avait quelque chose de nouveau..*.
Georges s'en allait, au moment où Celui qui est le lien même de la famille venait de leà unir si mystérieusement.
Il entendit encore ces paroles, cependant. Un ^ sorte de sourire erra sur son visage si pâle ; i, posa la main sur la tête brune de son fils, remplissant pour la première et dernière fois c-.l acte sacré du père chrétien, puis il chercha lc;> doigts de sa femme...
Et, tout à coup, Isa poussa un cri :
— Ma Sœur! Sa main s'alourdit! Il se trouve mail...
La Sœur était là... Elle s'agenouilla et commença les admirables prières dont l'Église aide le suprême combat de la pauvre âme... Avant -qu'elle fussent terminées, Isa était veuve.