CHAPITRE XXIV
JOURNAL DE VÉFA
Quelles heures pleines d'angoisse! Nous étions si seules, si inexpérimentées devant ces tâches funèbres!... Seules? Oh! non, Michel a été pour nous un frère!...
C'eût été une triste douceur de faire avec lui ce voyage de retour; mais un télégramme nous annonce l'arrivée du colonel, et i) doit partir.
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bien malheureux, nous demandant de ne pas parler à son oncle de sa présence ici :
— Il m'en voudrait de vous connaître, et croirait que je veux vous détacher de lui...
Il y a deux jours... Qu'ils ont été longs!... C'est aujourd'hui que mon tuteur arrive. Demain aura lieu la cérémonie funèbre, et le soir, l'affreux départ...
Je bénis Dieu qu'Isa ait pu le pleurer. Ce doit être trop affreux de mettre son mari au cercueil sans pouvoir lui donner un regret...
Je suis allée en voiture à la gare chercher le colonel. Au milieu de la foule qui arrivait pour les cérémonies de la semaine saine, j'ai aperçu la note éclatante du pantalon rouge, le scintillement des galons. Des yeux surpris s'attachaient sur lui ; il ne semblait pas même s'en apercevoir.
— Mes pauvres enfants! C'a donc été bien imprévu, que vous n'ayez pu appeler à temps votre vieil ami? Pauvre Isabelle! C'est affreux, à son âge de connaître le sens de ce mot cruel : le veuvage! Et quelle tâche d'élever toute seule son fils, d'en faire probablement, mais sans l'appui d'un père, un soldat!... Oui, ma chère,
j'ai ma cantine... Je conviens que cela peut sembler singulier, mais je ne possède pas d'autre malle... Je parle un peu l'espagnol; si vous voulez me permettre de vous reconduire à votre voiture, je m'occuperai ensuite do mon bagage...
J'avais conscience de Tattention et de la curiosité dont mon tuteur était l'objet. J'entendais chuchoter.
Un touriste français se mit à rire, et marmotta en passant :
« — Un fier original! Il n'a donc pas porté assez longtemps le harnais? »
Heureusement le colonel est un peu sourd 1
Quand nous arrivâmes à la maison, nous vîmes, à travers la grille, que le patio était faiblement éclairé. Ce fut dans Tombre des arcades qu'Isa nous apparut... Elle a, depuis la mort de son mari, quelque chose de rigide, mais elle s'attendrit soudain en tendant au colonel ses mains tremblantes.
— Vous ! Toujours vous quand on souffre et qu'on est perdu dans l'angoisse! Vous étiez là aussi pour grand-père...
— Isabelle, mon enfant!...
Il tirait furieusement sa moustache, et luttait
contre des larmes qu'il ne voulait pas laisser rouler.
— Si jeune!... Pauvre enfant!... Alors, c'a été très prompt?
Elle recommença pour lui le triste récit qu'elle avait fait ce jour môme au cons>:2i. Seulement, elle entr'ouvrit son cœur, et ajouta :
— Il avait beaucoup changé, ces derniers jours... Il était devenu bien différent de ce que vous l'avez connu... Il me laisse un souvenir attendri, et je pourrai dire plus tard à son fils qu'il est mort en chrétien...
Hélas I ce sera la seule leçon qu'il lui ait laissée, et c'est en partant qu'il a touché le cœuF fermé de ma pauvre sœur!
Une journée de rêve, de rêve affreux...
Ce matin, Isa est entrée dans ma chambre, revêtue de ses habits de veuve. Elle paraissait encore plus grande et plus mince dans sa longue robe traînante, et le noir mat du crêpe faisait ressortir étrangement la pâleur de son visage, et aussi la teinte fauve que ses cheveux garderont longtemps.
Elle m'a demandé de lui attacher son voile... C'était si lamentable!...
Elle avait fait placer sur le cercueil, tendu de velours, une croix de fleurs adoiirables. Il y avait une triste pompe : en Espagne, ces lugubres chars ont un luxe spécial. Les glaces biseautées, les ornements d'argent, les plumes des huit chevaux caparaçonnés semblaient une ironique recherche de vanité devant la lin de tout...
Dans l'église, on achevait les préparatifs de la grande semaine. Un autel provisoire s'élevait jusqu'à la naissance des voûtes, et les gigantesques piliers étaient drapés de velours cramoisi...
Isa était à bout de forces quand elle rentra à la maison, laissant le colonel escorter jusqu'à la gare le char funèbre. Elle consentit à s'étendre sur une chaise longue, et je lui amenai Bébé, qui la réclamait depuis le matin. La gouvernante avait noué sur sa robe blanche une large ceinture noire ; c'était si triste, et en même temps cela offrait un tel contraste avec sa fraîcheur, ses yeux brillants, ses manières vives e' gaies!
— Maman!..
Il la couvrait de baisers, il fourrageait en riant ses cheveux, il posait sa petite tète brune
âj8 ; «A PUPILLE PU COLONEL
Pur son cœur. Que pensait-elle? Ne se disaitelle pas que le pauvre chéri eût été mal dirigé par son père? Comprenait-elle que, libre maintenant de l'élever à son gré, une responsabilité à la fois grave et douce pesait sur elle?... Elle l'embrassa longuement et pleura.