‹ La Pupille du colonelChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Quinze jours ont passé depuis leur retour à Paris, Quinze jours très lourds, très remplis, donnant à Véfa la sensation d'avoir traversé des années. Elle sent une espèce de désarroi dans son existence : il lui semble qu'elle vit celle d'Isa.

Pauvre Isa!... Il y a maintenant un pli entre ses sourcils ; les affres de ces derniers jours ont imprimé leur trace sur ce visage jadis insouciant. Et dans son cœur seront-elles durables, ces autres traces d'un deuil qui, si profond pour celles

qui ont été heureuses, n'atteint chez elle aucune source vitale? Peut-elle arrêter, immobiliser sa pensée à ces dernières heures où, à travers les étranges transformations de la maladie et de l'ombre de la mort, elle a pu échanger avec son inari un sentiment sincère? Ou bien, remontant ]ii cours de sa vie d'épouse, retrouve-t-elle, avec les tristes souvenirs, la conviction non moins cruelle qu'elle n'eût jamais été heureuse? Ressent-elle du vide, du regret, ou essaie-t-elle d'étouffer une vague impression de délivrance? Véfa se pose, en la regardant, toutes ces questions angoissantes. Elle ne peut arriver à les résoudre; mais ce qu'elle sait, ce dont elle est sûre, c'est qu'elle, elle aimerait mieux mourir que faire un mariage d'argent, et qu'elle bénit Dieu de n'avoir pas cédé à une pression odieuse, de n'avoir pas même été tentée d'épouser un homme qu'elle ne pouvait ni aimer ni respecter...

Elle ne voudrait pas penser à elle... Elle se reproche de sentir un battement de cœur joyeux, dans cette maison de deuil, quand Michel Dalrey vient les voir.

— C'est un ami fidèle, dit un jour Isabelle ; je ne suis pas si égoïste que je ne pense à toi

au milieu de mes peines, ma Véfa chérie... Le choses sont bien changées... Le pauvre Georges in avait faite riche... Et tu sais combien je t'aime... El faut qu'une de nous soit heureuse.

— Isa, ne parle pas ainsi ! D'abord, tu ne sais pas, seulement, s'il pense à moi.

Elle regarda Véfa avec un éclair de son expression d'autrefois.

— Oui, je sais... Seulement, Une t'en parlera pas tout de suite... Cela ne lui ressemblerait pas de prononcer sitôt le mot de bonheur dans la maison d'une veuve... Moi seule ai le droit de le dire... pour toi...

Comment Véfa, après ces paroles, réussiraitelle complètement à faire taire son cœur? Seulement une pensée la hante : que dira son tuteur?... Est-elle toujours condamnée à lutter? Lutter pour refuser un mari, lutter encore pour en accepter un... Oh! colonel, comme elle a peur de vousl... Car avec votre tendresse de cœur, votre générosité, votre admirable abnégation, vous êtes un tyran... Et en affligeant les autres dans la bonne foi de votre âme sincère, c'est surtout vous, peut-être, que vous martyrisez !

Et le grand jour arriva pour Michel. Le Salon s'ouvrait, et Véfa, le cœur ému d'impatience et d'angoisse, se rendit au vernissage.

Il était de bonne heure ; la foule brillante au liilieu de laquelle elle eût craint de trouver ses lêtements noirs déplacés, n'était pas encon nombreuse. Cependant, il y avait déjà, au Grand Palais, un mouvement qui, tout d'abord, l'étourdit et l'attrista. Des groupes arrivaient, causant bruyamment ; les peintres adressaient des recommandations, pilotaient des amis, recevaient des compliments. Entrée avec la femme de chambre d'Isabelle, qui avait l'air d'une dame, la jeune fille se sentait un peu embarrassée ; mais cette impression ne fut pas de longue durée : Michel l'attendait au haut de l'escalier. Il avait une figure à la foi ravie et anxieuse, bien que cela n'ait pas Tair de s'allier ensemble,

— Est-il bien placé? s'écria-t-elle impatiente. Il sourit.

— Sur la cimaise... On le regardebeaucoup... Mais je lui trouve des défauls que je n'avais pas vus dans l'alelier... Je voudrais faire mon lointain plus flou, retoucher le sergent, et j'ai peur de n'avoir pas bien rendu l'expression de mou Oncle... Si vous alliez être déçue !...

Le cœur de Véfa bat très fort, ^st-ce qu'elle ;era vraiment déçue pour avoir rêvé qu'il ferait in chef-d'œuvre ?

— Là-bas... Vous voye2 ce groupe?

— Un groupe! Mais c'est une foule!

— Ça ne prouve rien, vous savez ; on regarde aussi les choses très laides ou ridicules.

Elle lui jette un regard de reproche; mais, si invraisemblable que ce soit, il est sincère dans ses défiances...

La voici devant le tableau de Michel. Quelque chose papillotte devant ses yeux, elle se âent oppressée d'angoisse, et ce n'est qu'après quelques secondes qu'elle se rend compte de ce qui est là, devant elle...

Une toile de moyenne grandeur, d'un ton animé, ni terne, ni brutal, donnant tout d'abord l'impression du vrai dans la couleur... Un mouvement non pas exagéré, mais saisissant... Une scène qui s'empare tout d'abord de votre être tout entier, et vous émeut d'une sensation poignante... *

A l'arrière-plan, c'est la campagne ensoleillée... Là, devant, c'est une maison éventrée par les obus; sur l'herbe, il y a des cadavres convulsés; une compa,;:rnie allemande bat en re-

LA PUPILLE DU COLONEL 28ù

traite; les casques brillent, les visag-es blondi ont une expression frémissante, et les petits troupiers français se jettent en avant avec unu ardeur que ne trouble pas la triste certitude que leur vaillance sera stérile. Et près de son cheval lue, dont un flot de sang rougit le poitrail d'ébèn-e, c'est le colonel qui, un bras pendant, sa tunique déchirée, s'appuie sur un sergent et tient son sabre dans sa main gauche. La ressemblance est frappante, l'attitude héroïque...

Les yeux de Véfa se remplissent de larmes.,. Et à mesure que son regard avide embrasse cette toile qui, demain, sera célèbre, des détails saisissants se détachent : un rosier a été épargné à Tangle de la maison détruite, et une jeune femme fuit avec son enfant qui, terrifiée, serre convulsivement une poupée, tandis que le père, l'œil hagard, jette par les fenêtres les meubles que le feu n'a pas encore atteints.

— Merveilleux l

— Qui est-ce? Il fera parler de lui...

— Un élève de Détaille... C'est certainement un des clous du Salon...

— Un jeune, évidemment, demain, un maître...

Véfa entendait ces réflexions qui se croisaient,

rapides, et voyait la surprise, l'admiration se peindre sur ces visages.

Radieuse, elle regarda Michel.

— C'est admirable I

— Vraiment? Moi, je ne sais plus...

— Dalrey, le mot de compliment serait banal... Vous aurez une médaille, le public vous la décerne déjà... Vous me remuez le cœur!

Et un homme d'aspect très jeune, brun, l'air militaire, portant la rosette de la Légion d'honneur, serre à la briser la main de Michel.

— Mon maître.murmure le jeune peintre àVéfa.

Il y a quelques critiques, mais elles sont presque flatteuses. Michel sait bien qu'il a encore de l'expérience à acquérir, qu'il doit perfectionner son faire \ mais tous s'accordent à lui prédire un grand avenir artistique.

Comme Véfa s'éloignait, après une longue, délicieuse, émouvante contemplation, une dame dirigea vers elle son face à main et murmura en souriant :

— Sa fiancée !

Véfa devint pourpre. Michel aussi avait entendu, et elle rencontra son regard, à la fois tendre et ému.

— Puisse-t-elle prophétiser ! dit-il lout bas.

Page 1