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CHAPITRE IV

C'est dimanche... La veille au soir, Mme Rallière s'était adressée aux dames, réunies après le dîner sur la terrasse.

— Qui vient à la messe?

■ — A quelle heure? dit nonchalamment Mme de Bourieux.

— - A huit heures.

— C'est bien tôll Ces prêtres de campagne n'ont aucun égard pour les gens du monde... Vous serez prêles, mes filles? dit Mme Demaine, se tournant vers Simonne et Suzanne.

— On tâchera...

— Il y aura une voilure pour les retardataires, dit Isabelle en riant. Ma petite nonnette et moi^ nous serons du premier train...

A sept heures et demie, elles montaient

loutes deux dans le poney-chaise. Le landau était attelé et attendait.

— Elles ne seront pas prêtes, dit Isabelle, prenant les g^uides. Ce sont des habituées de la messe d'une heure... Et quand je dis habituées!..

— Est-ce qu'elles te plaisent, ces dames, Isa? demanda gravement Véfa.

— Mais oui. Simone épousera le petit Lallier, et sera une gentille femme... A propos, chérie, puisque nous sommes seules, je voulais te dire...

Elle tenait les yeux droit devant elle sur le poney, et elle hésita un instant.

— Je sais bien que tu es plus intelligente et plus sérieuse que Simone et sa sœur; cependant, elles seraient pour toi une société toute naturelle, et... préférable à celle de Léonie de Bourieux.

— Mme de Bourieux ne sera jamais mon amie, dit Véfa en secouant la tête. J'avoue que plus je la vois, moins elle me plaît; cependant, j'aime à être avec elle, parce qu'elle est beaucoup plus distinguée que ces dames...

— Oui, elle est d'un autre monde, dit légèrement Isabelle. Mais, ma chère petite, elle n'est pas tout à fait le genre de femme qui te con-

vient... Je ne voudrais pas que tu fusses intime avec elle, parce que, vois-tu... elle a été coquette, imprudente, et a... un peu... compromis sa réputation...

Elle regardait toujours son poney, qui filait droit sur la route unie. Elle parlait bas, pour ne pas être entendue du groom... Véfa se sentit rougir, sans savoir pourquoi.

— Mais tu l'invites chez toi, Isal

— Oh! ce n'est pas la même chose; tout le monde la voit... Quand je dis tout le monde... on la boude dans son milieu collet monté, et c'est un peu pour s'en venger, et aussi parce qu'elle n'a pas de fortune, qu'elle cherche à se marier ici...'

Icil Véfa éprouva de nouveau l'impression qui la saisissait parfois, quand Isabelle parlait t son mari. Il y avait dans son accent une espèce de mépris pour le milieu qu'elle avait choisi, pour les amis qu'elle fréquentait... Elle avait donc, comme sa sœur, cette espèce d'éloignement instinctif devant l'esprit vénal de ces gens qui l'entouraient? Elle avait donc conscience d'être à jamais sortie de son monde en entrant dans celui de ces manieurs d'argent?

Véfa avait passé une fois ses vacances chez un

riche industriel normand, dont la JBlle était son amie. Lui aussi avait une énorme fortune, et (brassait des affaires considérables. Ce n'était 'pas pareil, cependant : Vesprit dillérait totalement. M. Lallyé était occupé de ceux qu'il employait; il était soucieux de leurs intérêts, songeait à leur bien-être, à leur perfectionnement moral. Les amis qu'il recevait partageaient ses grandes idées... Si imbue que fût Véfa de ce que Marie-Louise appelait en rianl sa morgue militaire, elle comprenait quelle puissance et quelle noblesse possèdent les riches qui peasent ainsi, quelle inûuence ils exerceni dans leur milieu, quel respect ils doivent inspirer. S'ils étaient très nombreux, ils pourraient transformer notre pauvre cher pays, puisqu'il is ont Vidée, qui agit sur les âmes, et l'argent, qui sert de véhicule et d'auxiliaire à l'idée...

Mais ici, comme disait dédaigneusement Tsa- ^ belle, c'était si différent, hélas !...

Elles arrivaient à l'église. Véfa éprouva une sorte de doux émoi en pénétrant sous les voûtes basses et nues, comme à se retrouver dans son atmosphère. Tout était pauvre. Elle pensa involontairement que ces dames, qui flânaient tout le jour, pourraient consacrer quelques heures à

orner ce modeste sanctuaire, dont le dénuement était vraiment la honte des riches demeures d'alentour... Les chants étaient plus que médiocres; mais la secrète vertu de la liturgie enleva son âme bien au-dessus de sa vie actuelle... La griindeur de Dieu la consolait de tant de petitesses... Elle implorait sa miséricorde, dont « la terre est pleine », pour ces pauvres riches qui ne voient que la vie présente, qui ne pensent qu'à leurs jouissances, jusqu'au jour imprévu « où l'on viendra leur redemander leur âme... »

Jamais, peut-être, le Credo ne lui avait semblé plus pénétrant que chanté par ces voix rustiques, dans celte église de campagne. Elle plaignait Isabelle de n'avoir pas près d'elle son mari, le père de son enfant..- Elle pria pour cette jeune femme si bien douée qui essayait d'oublier, dans l'étourdissement des journées et l'émiettement fiévreux de sa vie, des peines qui ne pouvaient manquer de lui sembler profondes ; pour le pauvre bébé à qui l'on n'enseignerait pas d'autre but que l'argent et le plaisir, à moins que sa mère ne trouvât le courage de s'emparer de son âme, et de la pétrir avec le vieux levain d'honneur qui devait rester en elle...

Vers la fin de la messe, Simone arriva avec Mme de Bourieux. Elles ne parurent éprouver aucun scrupule, ni avoir l'idée d'assister à la grand'messe. Elles ne semblaient pas davantage soupçonner qu'elles scandalisaient ces pauvres paysannes, dont plusieurs avaient fait deux lieues pour remplir le devoir du dimanche. Mme Rallière renvoya le panier, et elles revinrent toutes ensemble dans le landau.

Les messieurs les attendaient sur la terrasse; ils avaient déjeuné, mais les accompagnèrent dans la salle à manger, où chacun déjeunait à son heure.

— Comme Mlle de DourJiac est grave! dit M. Vélay, venant s'asseoir près de Véia.

— Elle est embaumée de sa prière, dit Mme de Bourieux en riant. Nous ne sommes pas habitués ici, quoique Isabelle soit assez dévote, à voir une chère petite échappée de couvent... Bah! j'ai été ainsi!...

Véfa eut un frisson, et en même temps une vision de la cellule de sa tante au moment de son départ; elle avait alors entendu des paroles si fortes et si douces, et fait des promesses si sincères ! Se pourrait-il qu'elle y manquât un jour?

Georges entra tout à coup, et la rappela à la réalité. Il semblait ému, colère, et, vu ainsi, sans l'expression banale de bonne humeur qui lui était habituelle, il lui parut soudain antipathique.

— > C'est vous, Isabelle, qui m'avez adressé Cfc mendiant?

Il frappait, tout en parlant, sur une lettre qu'il tenait à la main.

Sa femme leva lentement les yens sur lui, avec cette expression de froideur qui faisait mal à Véfa.

— Quel mendiant?

— Cet homme qui a été amputé, et qui cherche à emprunter un cautionnement pour je ne sais quelle place...

— Il vous ea paiera l'intérêt! dit-elle avec emphase.

— C'est ce dont je ne suis rien moins que sûr... Vous accueillez toutes les réclamations, surtout quand les vagabonds qui s'adressent h vous ont porté les oripeaux de l'armée î

Véfa eut un coup au cœur. Parler ainsi à sa femme en présence de leurs hôtes, c'était déjà révoltant; mais traiter d^'oripeaux, devant des b lies de soldat, le noble, le cher uniforme qu'elles

avaient appris à aimer chez les leurs, c'était l'acte d'un goujat. Elle ouvrit la bouche pour parler; Isabelle lui imposa silence d'un geste... Les yeux de la jeune femme, qui étaient d'un brun clair, étaient devenus presque noirs.

— Vous trouverez bon, dit-elle avec un calme apparent qui surprit sa sœur, de ne pas fatiguer ces dames de la banale histoire de mon protégé. Quant au mot malheureux que vous avez prononcé au sujet de l'uniforme sous lequel il a été mutilé à Madagascar, je ne doute pas qu'il ne vous ait échappé pour un autre, car il sonne trop odieusement à l'oreille d'une fille d'officier pour qu'elle puisse seulement le supporter.

Il y eut un silence horriblement pénible. Le cœur de Véfa battait à se rompre ; elle était à la fois soulagée par la réplique d'Isabelle, et navrée qu'elle s'adressât à Georges , à son maril

Elle regarda son beau-frère presque malgré , elle. Si vulj5:aire que soit cette comparaison, il avait l'air d'un chien battu, non pas soumis, ■ mais dompté. Les muscles do son front se tendaient, il mordait sa lèvre jusqu'à en faire jaillir le sang, et il essaya de dissimuler son embarras en se versant une tasse de café. Mais sa

main tremblait si fort, qu'il éclaboussa le napperon brodé.

— Que faisons-nous aujourd'hui? demanda Isabelle, se tournant vers Mme Demaine avec un sang-froid admirable.

L'incident eût pu être clos sans la maladresse de M. Vélay qui, n'ayant pas paru entendre la question de la jeune femme, ni deviner son désir de distraire ses hôtes d'une scène pénible, éclata d'un rire bruyant en voyant la maladresse de Georges.

— Pas de chance, mon cher! Ce semis de violettes, exécuté par la main des Grâces et rivalisant avec la nature, est honteusement noyé sous le flot de votre moka et... l'autre flot, celui de votre colère... Allons, n'ayez pas l'air honteux... Nos belles persécutrices ont le droit de tout dire, et, à parler vrai, j'estime que Mme Rallière vous a, comme on dit, rivé votre clou... Que diable, mon cher! Si l'on ne doit pas parler de corde... Non, ça n'a pas de rapport... Mais les filles de militaires ne peuvent pas entendre tranquillement une plaisanterie un peu forte...

— Voulez-vous vous mêler de ce qui vous regarde? grommela Georges, les sourcils froncés.

— Monsieur Vélay, dit Isabelle, se levant pour quitter la salle à manger, vous aimez les proverbes et les vieux diclons...

Elle sourit (quel sourire!...) pour adoucir l'effet de ses paroles...

— Il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbra et l'écorce, ni sermonner un homme qui a tort...

Elle se tourna vers son mari, qui avait toujours Tair sombre et furieux, et dit de son ton ordinaire : -

— Vous n'oubliez pas que M. Laurenton et Michel Dairey arrivent à onze heures... Cherchez, avec ces dames, quelle promenade nous pourrons faire aujourd'hui...

On se dispersa aussitôt. Mme de Bourieux suivit Véfa dans l'escalier.

— Isa a du sang de soldat, dit-elle en riant légèrement. Elle «st batailleuse, et j'adore être témoin des escarmouches dans lesquelles notre sexe a le beau rôle et remporte la victoire.

— Il est malheureux d'avoir le beau rôle visà-vis d'un mari. Madame, et le triomphe, en ce cas, est vraiment pénible, répliqua Véfa, révoltée de sa légèreté.

— Bah! ils sont tous de même, dans ce monde-ci; c'est aux femmes à les mener, et,

tout d'abord, à se défendre... Il faut reconnaître, d'ailleurs, que M. Rallière a dépassé les bornes; s'il n'avait été de si bonne heure, je l'aurais soupçonné de n'èlre pas dans son bon sens...

Elle regarda Véfa d'un air singulier en disant ces mots, puis ajouta, sans la quitter des yeux :

— M. Vélay s'est interposé avec son adresse ordinaire... Il avait, je suppose, la prétention de soutenir Isabelle, tout en partageant, au fond, les idées de son mai'i.

— Mais c'est odieux! Alors, ils haïssent l'armée?

— Ohl c'est un bien gros mot!... Non, ils la méprisent seulement. Comment comprendraient-ils le dévouement à une idée, ou à l'être impersonnel qui est la patrie?.. Après tout,ajouta-t-elle en riant de nouveau, ne me croyez pas chauvine; je suis de mon siècle, moi aussi, et l'expérience m'a enseigné que le désintéressement n'existe pas à notre époque, si tant est qu'il ait fleuri dans des temps fabuleux... Les soldats sont bien forcés, de par la loi, de passer trois ans sous les drapeaux; il n'y a pas là-dedans l'ombre d'un dévouement volontaire.

Quant aux officiers, ils poursuivent des hochets, ^ <»alons, plumets, décorations,,, Que ce

soient les honneurs ou l'arg-ent, les hommes ne font rien pour rien...

Il y avait de l'amertume sous cette affectation de plaisanterie, et Véfa commença à la détester.

— Les hochets dont vous parlez, Madame, s'identifient avec la gloire et l'honneur dont ils sont devenus le signe; ce but me semble plus élevé que l'autre, l'ra'gent,

— Bah! cela dépend de la mentalité...

C'était tout de même amusant de voir Isabelle battre M. Vélay avec ses propres armes, à coups de proverbes... Ne me regardez pas avec ces yeux sombres... Ce n'est pas la première scène de ménage dont je suis témoin, et vous en verrez d'autres; d'ailleurs, cela ne tire pas à conséquence : votre sœur joue très bien du lourd instrument qu'est son mari... Il n'est discordant que lorsqu'il s'agit d'aumônes; que voulezvous! on n'est pas parfait...

Elle entra dans sa chambre, et Véfa courut s'enfermer dans la sienne, en proie à une souffrance intense.

Georges n'était ni religieux, ni charitable, ni intelligent... Il n'avait ni goûts délicats, ni sentiments élevés,.. Tel était, hélas I le bilan de

ses observations d'une semaine. Et cet homme était le mari de son unique sœur! Comment pourrait-elle être heureuse dans sa maison, et jouir, sans arrière-pensée, de ce luxe et de ce confort payés si cher par Isabelle?

Tout à coup, une idée fondit sur elle : était" elle à la charge de son beau-frère?

Si étonnant que cela put paraître, elle m s'était jamais inquiétée de questions d'argent. Elle savait vaguement que ses grands-parents n'avaient pas laissé de fortune; mais le mot de pauvreté ne signifie pas toujours être dénué de tout. En arrivant à Belvoir, elle avait trouvé dans le tiroir de son bureau une bourse gentiment garnie; elle avait remercié sa sœur sans bien savoir ce qui venait d'elle, dans cette attention. Maintenant, comme un coup de foudre, la pensée qu'elle pouvait dépendre complètement d'un être sans générosité, sans délicatesse, qui qualifiait de mendiant un soldat mutilé au service de son pays, qui insultait sa femme dans ses sentiments les plus chers, cette pensée écrasa la pauvre fille. Elle ne put supporter un instant de plus Tincertitude horriblement pénible qu'elle lui causait, et elle descendit en courant chez sa sœur.

Arrivée à la porte, le souvenir de la scène du matin la fit hésiter une seconde; Isabelle ne serait-elle pas embarrassée en la revoyant?... Cependant, elle frappa, et la jeune femme vin elle-même ôter le verrou qu'elle avait poussé.

Elle était seule avec son fils. Véfa comprit le motif de sa précaution : l'enfant s'amusait avec les joujoux défendus. Le contenu des boîtes de soldats était étalé sur la table, et Aymard, perché sur un coussin près de sa mère, grossissait sa voix pour balbutier des commandements militaires.

— Tu vois comme on pratique l'obéissance conjugale, Véfa? Prends-en notel dit-elle en riant, de son ton léger. Ne me regarde pas si gravement, petite sœur... Toute la morale du couvent, toute la sagesse de ma tante semblent concentrées dans tes yeux... Bébé est trop petit pour comprendre qu'il est placé entre deux courants; mais le mien sera le plus fort, je t'en réponds!

Véfa l'embrassa silencieusement ; sa sœur l'éloigna doucement pour mieux la regarder, et reprit, d'un ton sérieux :

— Une fois pour toutes, expliquous-nous, ma chérie, car je vois, à ton air, que tu as pris au

tragique la petite histoire de tout à l'heure... Georges a malheureusement perdu sa mère très jeune; il paraît qu'elle était parfaite; c'est bien dommage pour lui... Il a reçu une éducation déplorable : sa sortie incroyablement grossière en est la preuve. Il ne pense pas, d'ailleurs» tout ce qu'il dit... Si je me suis enfermée pour faire jouer Aymard, c'est pour éviter un retour de mauvaise humeur; mais, demain, le cher petit fera mtuiœuvrer ses cavaliers sous les yeux de son pore, qui n'osera rien dire, tu peux en être sûre. Quant à l'amputé, il aura son cautionnement... Ainsi, tu vois que c'est moi qui ai l'avanLage dans nos petites luttes.

Yéfa l'avait écoutée avec une sorte de stupeur, et ce fut presque malgré elle qu'elle s'écria :

— Oh! Isa, lutter contre un maril...

— Oui, c'est malheureux qu'il faille en arriver là, répliqua Isabelle sans s'émouvoir. La morale, c'est qu'il faudrait épouser une perfecaon; mais, dans la pratique, il n'y a pas de perfections, surtout pour les jeunes filles pauvres...

Ce mot rappela brusquement à Véfa le sujet (Je sa venue.

— Isa, je n'ignore pas que nous sommes dépourvues de fortune... Je voudrais savoir jusqu'à quel point... N'ai-je rieîi, ou presque îien?

— Ce que c'est que l'ambiance! s'écria 1;^ jeune femme, railleuse. Notre milieu déteint sur toi! Voici qu'au bout d'une semaine, ma petite sœur, celle que j'appelais Bébé il n'y a pas encore bien longtemps, prétend s'occuper d'affaires!

.Pa^ — Isa, ne plaisante pas! Je suis d'âge à connaître ma situation, et j'éproiive à ce sujet une anxiété véritable... Tu sais que ma tante était malade quand je l'ai quittée ; on no lui permettait guère de causer; sans cela, j'en suis sûre, elle ne m'aurait pas laissée partir dans celte ignorance absolue...

— Eh bieu! mon enfant, sache que tu possèdes un capital de trente mille francs. Si ton subrogé-tuteur, le farouche colonel Lespy, avait eu l'esprit moins borné, il aurait confié cette somme à Georges, qui l'aurait fait valoir, et t'en aurait donné 7 0/0 d'intérêts, autrement dit une rente de plus de deux mille francs. Mais le cher vieux soldat (je ne dirais pas cela devant mon jnari.J a, en matière d'argent, des principes qu'il

52 LA PUPILLE DU GULUiNKl.

pousse jusqu'à i'obslination. Il ne connaît que les fonds d'Éiat, et les fonds d'État français, encore, — comme si c'était si sûr! — et il éprouve, au sujet des opérations industrielles, particulièrement, une défiance, une terreur qu'il n'a jamais connues devant l'ennemi. Le résultat est que ton avoir, placé selon sa volonté expresse en rentes 3 0/0, rapporte exactement neuf cenis francs.

Véfa tressaillit.

— Neuf cents francs!... Mais, Isa, ce doit être à peine le nionlat)t de ma nourriture !

Isabelle rit de bon cœur.

— Est-ce que tu l'imagines que dans une maison comme celle-ci, on pourrait le voulûton, doser ce que mange une mauviette comme toi? Ne dis pas de folies, VéfaI

— Et ma toilette!

— Tu paieras tes menus plaisirs, répliqua Mme Rallière, imitant drôlement l'accent tragique de sa sœur.

Mais elle changea d'expression en lui voyant les yeux pleins de larmes.

— Écoute, Véfa, dit-elle sérieusement, ta présence chez moi met dans ma vie une Joie plu9 vive que je ne l'aurais même imaginé... Je

suis riche, tu es mon unique sœur, le témoin, le souvenir, le reste de ma vie passée... Ne par- Ions pas d'argent, et crois que tu me donneras en bonheur infiniment plus que je ne fais pour toi.

Véfa l'embrassa tendrement; mais elle ne se sentait pas satisfaite.

— Si tu étais riche, toi, Isa, j'accepterais tout sans peine.

— Mais tu n'aimes pas assez Georges pour accepter quelque chose de hii? acheva Mme Rallière avec sang-froid. Ma chère,j'ai fait avec mon mari un échange qui me dispense de la vulgaire reconnaissance que pourrait imposer la fortune. Il est riche, mais il a ses défauts, dont tu as vu un échantillon; — il n'est pas de notre monde; il n'a pas reçu la même éduca^tion que moi... On me trouve jolie, je flatte son orgueil; il jette mon origine à tout venant pour que nul n'en ignore; il fait volontiers allusion à mon fjrand-père le général; il grave mes armes sur son argenterie, et par moi, il a été introduit chez des gens qui lui eussent fermé leur porte... Nous sommes quittes, comme tu le vois, à moins qu'il ne me redoive quelque chose, co qui est assez mon avis. Aussi, je me crois plei-

nement le droit d'introduire ma sœur dans notre maison, et je rends à Georges cette justice qu'il t'a acceptée de bonne grâce, et même avec plaisir. Enfin, ma chèro, pour achever de calmer ta délicatesse, je te rappellerai que, moi aussi, je possède ce fameux capital de trente mille francs qui, placé chez mon mari, rapporte de quoi défrayer tes dépenses... Ainsi, mettons que tu n'as d'obligations qu'à moi, et quittons pour jamais ce sujet insipide.

•~ Oui, mais je m'étais dit, jadis, que j'aimerais mille fois mieux travailler que de devoir...

— Fi, Véfa ! Le monde en dirait de belles, si je laissais travailler ma sœur! C'est absurde et enfantin... Jouons avec Bébé, qui confond terriblement les races... Voici son colonel prussien qui mène au combat une file de dragons français! A quoi penses-tu, chéri? Laisse maman ranger tes soldats, puis nous enverrons un coup de canon chez les ennemis...

"Véfa était encore meurtrie des étranges et tristes confidences que sa sœur lui avait faites avec une tranquillité presque choquante. Ainsi, elle ne se trompait pas : Isabelle n'était pas heureuse!... Seulement, elle y pensait rarement... Après avoir renvoyé Bébé dans la nursery, elle

se remit à causer avec une gaieté qui n'était pas feinte.

A un moment, elle parla de Mme de Bourieux.

— Elle n'aime pas M. Vélay ! dit Véfa étourdiment, suivant un enchaînement d'idées plulôt qu'elle ne répondait à sa sœur.

Celle-ci la regarda en face.

— Crois-tu?...

Véfa se trouva soudain embarrassée. Rapporter les paroles de Mme de Bourieux, c'était ramener l'entretien sur la scène pénible qu'Isabelle, aussi bien qu'elle-même, cherchait à oublier. Mais Isabelle ne lui fit pas de questions; seulement elle se mit à rire.

— Chère naïve petite sœuri Peut-être cherchet-elle à éloigner les autres de lui, pour se le garder à elle-même

— Isa!...

— Je crains, dit Mme Rallière avec une soudaine mélancolie, que tu n'acquières trop vite, dans ce milieu, une expérience des sentiments humains et des intrigues féminines, dont j'aurai > Toulu te préserver longtemps encore. Mais, enfin, il est bon d'être éclairé, ne fût-ce que pour se défendre.

— Se défendre! Mme de Bourieux me té-

moig-ne de la sympathie, je t'assure, et je me reproche de ne pas la lui rendre comme les premiers jours.

— Oui mais la limite de cette sympathie sera son intérêt personnel.

— Je ne comprends pas, Isa.

Mme Rallière l'embrassa.

— Tu comprendras plus tard, enfant... Descendons, l'auto va revenir du train... Georges a daigné aller lui-même au-devant de nos nouveaux hôtes, M. Laurenton, un avocat de talent, et un jeune peintre pour qui j'ai un faible, parce qu'il a exposé cette année un bijou de tableautin militaire, une pochade : un cuirassier en manœuvres se faisant la barbe devant sa cuirasse, en guise de miroir... Je ne le connais pas autrement; mais Georges Ta rencontré chez un ami, et il invite n'importe qui, tu sais... Seulement, cette fois, il est vraiment bien tombé...

Elle arrangea maternellement les cheveux de sa sœur, repiqua son épingle au nœud de dentelle qui ornait la blouse de Véfa, puis descendit as'ec elle. L'auto apparaissait justement au bout de l'avenue.

La main sur le bouton de la porte, Isabelle embrassa sa sœur.

LA tUPlLLE Dt COLONEL SI

— Surtout, dil-elle rapidement, sois très raisonnable, et ne prends pas au sérieux les attentions déjeunes gens qui, pauvres eux-mêmes, n'épouseraient pas une fille sans dot.

— Pourquoi me dis-tu cela, Isa?

— Parce qu'il faut, malgré tout, être prudente, et que ma petite sœur, si elle a un grain de bon sens, peut faire un beau mariage.

Elle avait déjà ouvert la porte, et Véfa ne put lui répondre. Un beau mariage, c'est-à-dire un mariage d'argent!.,.. Comment pouvait-elle parler ainsi, au moment même oii elle venait de laisser la jeune fille lire dans son cœur, oij celleci y avait vu avec douleur la vide des affections, un triste mépris pour le père de son enfant 1 Mais elleavait aussi exprimé l'idée fausse et misérable que le mariage peut être un contrat vulgaire, l'échange quasi commercial d'avantages mondains, — et n'être que cela...

Cependant, Véfa avait déjà formé deux résolutions, fruits de la pénible expérience acquise en si peu de jours : d'abord, elle ne se vendrait jamais ; ensuite, elle se souviendrait qu'une fille sans dot doit garder son cœur, et se résigner, s'il le faut, à un célibat qui, après tout, n'est pas si terrible...

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