CHAPITRE V
Véfa éprouve une sensation très singulière. Elle se trouve de pins en plus isolée à Belvoir. Ils sont tous si différents d'elle! Elle est si peu au courant des choses dont ils parlent et des intérêts qui les occupent, qu'elle est comme séparée d'eux, bien que vivant de la même vie extérieure...
Un des contes de son enfance dépeignait une princesse enchantée qu'une glace immense isolait du reste du monde. Elle était tout près, on entendait sa voix, on lui parlait, mais on ne pouvait la toucher, et uul ne pouvait pénétrer dans son refuge... Elle se faisait l'effet d'être, elle aussi, inaccessible au contact moral de ces gens, qui échangeaient avec elle des banalités, mais en dehors desquels elle vivait, et auxquels son être intime ne se mêlerait jamais.
Simone Demaine avait voulu un jour la coiffer comme elle, selon le dernier caprice de la mode. Véfa n'eut pas besoin de dire que cet arrangement reclierché et excentrique ne lui seyait pas .* Simone s'en était aperçue d'elle-même, avait vite ôté les épingles, et conseillé la simple et lourde torsade qui convenait mieux à son « genre ». Au moral, c'était la même chose : non seulement elle n'aurait pu s'assimiler leurs idées, mais elle ne pouvait même pas s'y intéresser. Cela non plus n''était pas son « genre ».
Mme Rallière, elle, s'était jetée dans ce courant. Qu'au fond elle aspirât V autre chose, c'était possible, c'élaitmêmepropable ;du moins, elle possédait une singulière faculté de se distraire, et d'entrer dans les idées d'autrui...
Véfa, cependant, avait ses jouissances. Le matin, quand tous dormaient encore, elle emmenait Aymard dans ce joli parc qu'ils négligeaient pour la terrasse. Elle s'asseyait avec l'enfant sur la mousse, ils cueillaient des fleurs, jetaient du pain aux oiseaux. Le gazouillis du petit l'amusait; elle lui faisait faire sa prière, trop souvent oubliée par Isabelle ; elle lui apprenait que le bon Dieu avait fait pour lui les joliea fleurs, les beaux arbres, le brillant soleil, —
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toutes ces leçons si douces qui devraient être le droit, le privilège d'une mère, — et il lui semblait n'avoir pas perdu sa journée quand la louange de ce cœur innocent s'exhalait en un cri naïf : « Merci, bon Dieu! »
Elle avait encore d'autres bons moments. Elle aimait sa jolie chambre, où la main attentive de sa sœur avait réuni tant d'objets agréables; elle y lisait, y dessinait; elle écrivait à sa tante et à ses amies, et Isabelle y ayant fait placer un petit piano, elle jouissait d'une de ses distractions favorites, en évitant les compliments et les critiques.
Même quand elle descendait, elle avait eacore de vrais plaisirs. Suzanne Demaine avait une jolie voix. Le choix de ses morceaux déroutait bien le goût un peu classique et peut-être suranné de Véfa : ils étaient exclusivement choisis dans cette musique nouvelle très cherchée, ayant plus de science que d'inspiration; cependant, elle aimait à entendre cette voix fraîche et souple. Enfin, les deux nouveaux hôtes étaient arrivés, apportant un regain d'animation, et surtout une note sensiblement différenle.
M. Laurenion, l'avocat, était étiacelaut d'esprit. Evidemment habitué à accaparer l'intérêt
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et à diriger la conversation, il estimait que chacun possède son filon d'originalité, ou tout au moins do notions spéciales, qu'il s'agit simplement de découvrir et d'exploiter. Il prétendait donc tirer des hôtes réunis à Belvoir ce qu'ils avaient d'intéressant dans l'esprit; c'était amusant de le voir s'attaquer aux plus ennuyeux, aux plus lourds d'entre eux, pour les forcer à livrer le fond de leur nature. Ce fond n'était pas toujours bien remarquable; mais enfin, l'arrivée de M. Laurenton avait fait faire à Véfa plusieurs découvertes. Le vieux beau qui, par parenthèse, redoublait ses efforts pour plaire à la petite vicomtesse, avait voyagé au Mexique dans sa jeunesse, et retrouvait, sous le fatras d'affaires dont sa mémoire était aujourd'hui encombrée, des anecdotes assez intéressantes. Le baron Lévy était un amateur de musique classique, et dissertait avec une éloquence qu'on n'aurait jamais soupçonnée sur le génie de Mozart, de Beethoven et d'Haydn... Qui eût pensé que le fiancé de Simone eût des souvenirs d'enfance, et dépeignît avec une certaine émotion la vie de province?... Georges, lui, n'avait guère à conter que des histoires de chasse et des aventures de villes d'eau filandreuses... Isabelle, en revan-
che, était étlaculanle; Véfa la retrouvait si complèle, ayant de tout une si jolie teinture!... Mme de Bourieux donnait la réplique au jeune avocat; à eux deux, ils avaient l'air, parfois, de jouer un lever de rideau de la Comédie-Française.
Véfa se tenait sur la réserve, quoiqu'elle ne pût s'empêcher de se sentir plus spirituelle après ces joutes légères. Jean Laurenton, qui avait vraiment une manière à lui de dire ce que disent les autres, de conter les mêmes nouvelles, de parler des mêmes livres, s'adressait sans cesse à elle, sans presque avoir besoin de lui parler directement; il expliquait à son intention ce qu'elle ne connaissait pas ; en un mot, il la mettait au courant de ce qui lui était tellement étranger, sans paraître s'occuper d'elle plus que des autres jeunes filles.
Michel Dalrey avait également entrepris son éducation artistique. Le plus souvent assez gai, parfois mélancolique, d'une éducation parfaite, il n'avait rien du laisser-aller ou de Texcentricité que Véfa et ses compagnes prêtaient aux artistes, quand elles en parlaient, au couvent, avec la même compétence qu'un aveugle des couleurs. Il avait servi; il avait donné sa démis-
sion deux ans après sa sortie deSaint-Cyr, et la correction militaire avait imprimé en lui une note très spéciale. Il avait toujours l'air d'un ofQcier, avec ses épaisses moutache» fauves, ses cheveux blonds coupés en brosse,/ Tordre scrupuleux de sa tenue...
Le surlendemain de son arrivée, Michel Dalrey rejoignit Mme Rallière et sa sœur dans une pièce longue où étaient rassemblées à la fois dffs bibliothèques, des tables à écrire, et un certain nombre de tableaux. Il en fit le tour sans rien dire. Isabelle, qui le suivait des yeux, se mit à rire tout à coup.
— Vous êtes trop poli, dit-elle, pour exprimer votre opinion sur ce que mon mari appelle un peu prétentieusement sa g-alerie ; mais vous pensez évidemment qu'il a été trompé pour la plupart de ces toiles?
— Peut-être pour quelques-unes, répliquat-il franchement, riant aussi; mais il y a ici quelques bons tableaux, puis d'autres machines qui ont dû coûter fort cher, et qui, au point de vue marchand, valent certainement leur prix.
— ' Et qu'entendez-vous par le point de vue marchandl ■" Mais naturellement ce qui est très deman-
dé, ce qui a cours, les toiles à la mode.
— Vous restez singulièrement froid devant o"s toiles très demandées.
Véfa ne put s'empêcher de sourire, et Michel, qui s'en aperçut, la pria de lui dire le motif de ?^a g-aieté...^
Il avait décidément une figure sympathique, n unique irrég-nlière, et tellement l'air d'un offici'^r de cavalerie ! Il semblait à Isabelle et à viciieviève (]u'elles l'avaient connu, ou qu'elles auraient pu le connaître dans le salon de la générale... •
La jonne fille rougit et se récusa.
— Bih ! s'écria Isa, qui était gaie, naturelle, t Hit à fait elle-même ce jour-là, dis ce que tu pf'n:^es ! Je ne défends nullement les choix de mon mari, et lu poux exprimer ton opinion sans crainte de me choquer.
— Mais je n'ai pas d'opinion, répliqua Véfa, confuse.
— Si Laurenlon était ici. Mademoiselle, il trouverait un plaisir de dilettante à connaître les impressions d'une personne intelligente, évidemment artiste, mais étrangère aux règles de l'art, aux idées convenues qui ont cours parmi les amateurs, et surtout à leur jargon...
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Je ne suis pas moins curieux que mon ami... Aimez-vous l'ensemble de ces tableaux?
— Pas beaucoup.
— Voulez-vous me faire la grâce de me désigner ceux que vous préférez ?
Elle se prêta à cette espèce de plaisanterie, et indiqua sans hésiter un portrait de bourgeoise flamande, d'après Holbein, une petite tête italienne, d'un auteur inconnu, et un paysage breton de Camille Bernier.
— Vous êtes éclectique. Mademoiselle... Serais-je très indiscret en vous demandant le motif de vos préférences? Je suis particulièrement intrigué de vous voir admirer à la fois cette figure terne et recueillie, et ce visage fin, rêveur, enthousiaste...
— Les toiles que je préfère ici me font penser, ou me donnent une impression très spéciale.
— Mon ami Laurenton se permettrait peutêtre de vous dire : Veuillez préciser...
Isabelle s'amusait visiblement.; Véfa reprit gaiement :
— La bourgeoise flamande personnifie pour moi la prose du devoir. Mais elle n'est pas déplaisante, cette prose ; ce front calme, ces yeux
doux indiquent une sérénité qui doit être bien appréciable dans la vie de chaque jour... Ce costume sévère, cette coiffe cachant les cheveux, éloignent toute idée de vanité et de coquetterie ; — quel appoint chez une maîtressedemaison!,.. Enfin, l'ordre méticuleux qui règne dans l'arrangement de la toilette est de bon augure pour la tenue du ménage... Et voyez cette main blanche, mais forte, qui ne craint pas le travail : elle offrira un solide appui à son mari et à ses fils. Enfin, elle effleure un livre religieux; cela aussi, c'est la garantie par excellence... Voilà ce que me dit la bourgeoise d'Holbein.
— L'Italienne en paraît la contre-partie.
— Peut-être ; mais toute question a deux côtés. Cette petite tête fine, à la fois souriante • et rêveuse, peut concevoir de nobles pensées ; ces yeux peuvent s'animer dans un élan d'enthousiasme... Ceci, c'est la poésie, qui a sa noblesse comme la prose, et qui peut parer de charme un devoir un peu austère...
— Très bien raisonné! Ce n'est pas à un artiste à vous contredire, quoique le doux poète Racine ait chanté les bonnes femmes. Et le paysage?
.^ Oh ! il m'e?ipli(|ue une râpe ! Je sens, en
le regardant, tonte la mélancolie que ce ciel gris peut imprimer sur l'imagination ; je comjirends la force rude qu'empranle l'esprit, au moins dans sa forme, au spectacle de ces chênes noueux ; ce lointain terne et doux, ces ajoncs d'or, parure d'un sol pauvre, ce vieux cheval qui, lui aussi, semble rêver, cette paysanne en cotlfe blanche dont les yeux sont vaguement perdus au loin, tout cela me fait, pour ainsi dire, vivre dans un pays que j'aime sans le connaître, oiîi ma mère est née.
— En un mot, dit Isabelle, Véfa aime l'art pour les impressions et les émotions qu'il lui donne, pour la faculté de penser qu'il développe en elle.
— Et c'est là, en effet, l'idéal de l'art, répondit M. Dalrey. Quoi qu'on dise de la facture d'un tableau, il n'est pas sans mérite quand il éveille la pensée et le sentiment. Il n'atteindrait pas ce but s'il n'avait une A^aleur intrinsèque quelconque.
— Et il doit élever Tâme pour atteindre vraiment à son idéal.
— "Vous avez raison, Mademoiselle, quoique, ignorant comme vous le reconnaissez les règles du bien lairo, vous risquiez d'égarer votre admi-
ration sur une œuvre médiocre. Mais que direzvous, alors, de voire pauvre serviteur, qui a acquis le peu de réputation qu'il possède par une pochade? Le cuirassier que Madame votre sœur a la bonté d'admirer, et qui m'a valu quelques commandes et quelque argent, ne peut prétendre à élever l'esprit, ni à éveiller des impressions quelconques.
— Il est, à sa manière, un petit plaidoyer en faveur de l'ingéniosilé et de la bonne humeur de nos soldats, dit Isabelle en souriant.
— Et il peut avoir son utilité pratique en donnant une leçon d'astiquage à vos domestiques, riposta gaiement Michel.
— Vous n'oubliez pas que j'en veux une copie?
— Merci mille fois, Madame.,. Je fais une machine assez importante pour le prochain salon; mais, en attendant, il faut vivre, si celle considération vulgaire peut justifier les pochades et les inutilités.
Ils sortirent lentement de la galerie. M. Dalrey ai tacha ses yeux clairs sur Isabelle, et dit avec on sourire intelligent :
— J'ai passé une heure bien aprénl->'e.
— Et nous aussi... Cela change des conversations financières de quelq\:es-unf; de nos hôtes,
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n'est-il pas vra, Vtfa?.. qî2oique vous et votre am leur ayez donné une impulsion dont je ne les t royais pas capables...
— Pas à tous, Madame... Il y en a de trop riches, voyez-vous !
— Vraiment ? J'ai peur de découvrir en vous un dangereux socialiste I Ppofessez-vous l'opinion que la fortune rend ennuyeux ?
— Dame, à un certain degré!... Quand on est tout en or>, dit-il drôlement, cela doit gêner l'élan...
Il y avait, en effet, à Belvoir, (quelqu'un d'insensible à tout l'entrain de ces jeunes gens, quelqu'un chez qui le fameux filon ne paraissait pas exister... M. Vélay était, par comparaison, plus lourd, plus suffisant que jamais... Et pourtant, si inexpérimentée que fût Véfa, quelque peu de disposition qu'elle eût à s'en faire accroire, elle ne pouvait s'empêcher de remar- «jucr la préférence, les attentions dont elle était l'objet de sa part...