‹ La Pupille du colonelChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

— Avez-vous un album, Mademoiselle Geneviève? demanda le lendemain Michel.

Leur intimité faisant de rapides progrès, et il s'était môme surpris l'appelant « Mlle Véfa».

— Parce que, ajoula-l-il avec son aimable expression de bonne humeur, si vous le laissiez traîner quelquefois sur la table du salon, Madame votre sœur me permettrait, j'en suis sûr, d'y crayonner quelques bouts de paysage, oU même d'y croquer quelques têtes...

Véfa, ravie, monta en courant dans sa chambré, enleva proprement deux ou trois des-< sins qu'elle avait ébauchés, et posa sur la tabk du salon son modeste album de toile grise. Dès le soir même, elle y trouva une ravissante petite ébauche de l'avenue...

Le lendemain était un dimanche. Isabelle n-e

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demandait plus qui voulait aller à la messe. Les dames Demaine étaient parties, et Mme de Bourieux avait une migraine tous les samedis soirs. Elle partit donc seule avec Véfa dans le joli panier; celle-ci apprenait à conduire.

— Cela m'amuse vraiment, Isa ; mais voilà une science qui ne me servira guère !

— Qui sait? Quand je montais la vieille jument alezane do grand-père, je ne pensais pas non plus que je dusse utiliser jamais mes talents d'écuyère...

Elles causaient toujours plus intimement pendant ce trajet du dimanche ; elles se sentaient plus unies, étant les seules, dans cette maison, à avoir gardé les habitudes religieuses de leur enfance. Isabelle parla d'abord de Mme de Bourieux.

— Isa, il me semble que votre amitié est refroidie.

— Je ne l'ai jamais beaucoup aimée, tu sais... Épousera-t-elle ce vieux banquier si prétentieux?

— Mais si riche !... Probablement, puisqu'un autre, pins jeûna, a déserté son char, comme il dirait lui-même quand il est en veine de mythologie...

— L'autre, c'est M. Vélay?

— Qui l'a honteusement abandonnée pour tes beaux yeux, Véfa...

Il y avait dans sa voix une inflexion de plaisanterie évidemment forcée. Véfa essaya en vain de rencoulrer son regard.

— Je t'en prie, Isabelle, ne parle pas ainsi ! s'écria la jeune fille, ayant envie de pleurer.

— Pourquoi n'en parlerais-je pas ? Ce serait une conquête inespérée, ma petite... Il est effroyablement riche, bon garçon... plutôt bien physiquement, ajouta-t-elle avec un effort.

— • Isabelle !

Des larmes jaillirent des yeux de Véfa.

— Eh bien ! quoi ?

Cette fois, Isa regarda sa sœur ; mais quelque chose, dans l'expression de la jeune fille, lui fit aussitôt détourner les yeux.

Véfa ne savait que lui dire, à elle qui avait fait cet odieux mariage d'argent.

— Écoute, ma chérie, reprit la jeune femme, il faut être raisonnable... C'est presque une aventure de roman... Cet homme est, d'ordinaire, très intéressé ; il est l'objet de mille rêves, des tentatives matrimoniales les plus acharnées.. T' nniirrait éijouser une très riche hévi-

t ère, C la ne prouverait-il pas en sa faveur, s'il te demandait?

L'air était très chaud; cependant, la jeune ^ille frissonna.

— Cela prouverait, dit-elle amèrement, qu'i a un caprice, et qu'il y met le prix pour le satis fiire... J'ai peut-être tort, mais je ne puis penser aucun bien de lui.

— J'ai, cependant, pris des informations sur son compte, et il en résulte qu'il a un caractère égal, qu'il est rangé, et qu'il ne rendrait pas une femme malheureuse...

Maintenant, les joues de Véfa étaient inondées de larmes, mais sa sœur ne les voyait pis... Ce n'était pas qu'elle craignît d'être contrainte dans une affaire de ce genre ; mais enton Ire sa chère Isa lui conseiller un tel mariage, la pousser dans l'abîme oti elle souffrait secrètement c'était trop dur !

— JNe vois-tu pas qu'il ne partage aucune df mes idées? Il ne croit à rien I

— Hélas ! ma petite, il n'est pas le seul !

— Ici, peut-être... Mais nous avons connu un grand nombre de jeunes gens qui étaient religieux, Isa !

Isa inclina la tête,

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— Oui, des officiers qui allaient à la messe... avec un livre, et faisaient leurs Pâques en tenue... Çà, mon enfant, c'est un autre monde...

Elle se retourna brusquement, et montra à la jeune fille son visage bouleversé.

— Mais comment épouserais-tu un officier ou tout autre homme sans fortune, ma pauvre chérie?... Je dois te paraître sans cœur, une affreuse sceptique... Mais je ne crois pas au bonheur dans la gêne et les soucis. J'en ai vu, de ces ménages militaires, où l'on vivait dans l'inquiétude, dans la terreur des échéances, où l'on gardait, au prix de mille petites tortures, des apparences qui ne trompaient personne, où l'on attendait le premier du mois — la paye, — pour acheter la paire de gants ou de bottines convenable pour venir chez grand'mère... Je n'ai pas le courage de désirer pour toi un de ces austères foyers.

— Même si ron m'y aimait, Isa? Même si, au-dessus des soucis et du labeur, j'avais un refuge d'âme dans Tamour d'un mari ?... Mais il n'est pas qt estion de cela; je ne pense pas à me marier, je t'assure... Je te répète seulement que M. Vélay ne m'est pas seulement indiffé-

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rent: il m'est odieux... Et je n'usais pas te le dire, mais si tu pouvais me débarrasser un peu de ses attentions, que je déteste...

— La fortune donne de grandes jouissances, Véfa... Le luxe, le confort, les relations... Car je ne me bornerai pas long-temps à la sociélé que tu vois ici 1 dit vivement Isabelle. Et pui<^, il y a les voyages, et encore le plaisir de donner... Tu pourrais exiger qu'il te fasse une pension très considérable, ou même qu'il t'assure par contrat un gros capital...

— Je t'en prie, Isaî... De toi^ de telles paroles me font mal I

Mme Rallière garda un instant le silence ; puis elle reprit, semblant répondre à quelque pensée qu'elle n'avait pas exprimée :

— Et que dira Georges ?

— Quoi I Georges désire si vivement que cela mon mariage?

— Georges n'aurait jamais imaginé que tu pusses plaire à cet homme en or, comme l'appelleM. Dalrey, dit-elle, riant malgré elle. Mais quand il a vu que cette petite sœur si simple l'emportait tout à coup sur les héritières comme sur la petite vicomtesse, il a été ravi, et il s'attend à une prochaiue demande, en protestant

que tu as une chance vraiment incroyable.

— Et il m'en voudra beaucoup de contrarier ses espérances ? dit Véfa, qui sentit son cœur jse serrer tout à coup en se souvenant qu'elle était à peu près à la charge de son beau-frère.

— Oui, beaucoup, je ne te le cache pas.

En ce moment, elle aimait mieux mourir que d'épouser Arthur Vélay ; mais elle sentait aussi qu'elle était une pauvre petite créature impressionnable, qui avait peur des reproches, des froideurs, des allusions blessantes. L'avenir lui apparut plein de terreurs...

Elles arrivaient à Téglise, où leur entrée excitait toujours l'intérêt de la foule, les femmes regardant curieusement les toilettes des « dames du château. » Véfa s'agenouilla précipitamment, cacha son visage entre ses mains, et pleura de tout son cœur, appelant à son secours le Dieu qui n'a pas institué le mariage pour en faire un odieux échange oiî l'on se livre pour de l'argent, où l'on se vend pour des plaisirs et du luxe, où l'on compromet le salut de son âme, le salut de ses enfants, en prenant un compagnon indigne, sans foi, sans noblesse... Elle scruta son cœur... Grâce au ciel, elle n'était pas même tentée par cet argent qui, elle ne le voyait que

trop, triomphait même de belles âmes, de natures comme celle d'Isabelle. Mais elle se sentait si effrayée de la lutte, du mécontentement de Georg-es, sa dépendance lui pesait si lourdement, qu'un instant elle se demanda si, pouï éviter tant de froissements et de blessures, elle ne céderait pas. Le sursaut de révolte qui la souleva tout entière lui répondit... Non, quoi qu'il pût arriver, elle ne profanerait jamais un sacrement... Mieux valait mille fois souffrir; et, si cela devenait trop cruel, elle demanderait à sa tante la religieuse de la reprendre... Au couvent, sa pauvre petite rente suffirait à défrayer ses dépenses...

Cette idée la rasséréna. Elle s'essuya les yeux, et lut sa messe avec ferveur...

Tout à coup, quand on entonna le Credo, que les fidèles chantaient tous ensemble, elle entendit derrière elle une voix qui lui parut familière, plus juste et plus posée que celles des paysans qui l'entouraient. Elle se retourna involontairement : Michel Dalrey était là, les yeux attachés sur l'autel, et chantant sans son livre, comme quelqu'un à qui sont familiers les offices de l'Église.

Yéfa se sentit heureuse, elle ne savait pour-

quoi; probablement, se dit-elle, de la pensée que dans cette triste maison, il y en avait un autre qu'elle et sa sœur qui songeât à remplir ses devoirs religieux...

A la sortie de la messe, Michel les attendait sous le porche, il semblait tout à coup que leur intimité eût grandi.

— Pourquoi n'avez-vous pas demandé une voiture? s'écria Mme Rallière en lui tendant la main. J'ai gravement manqué à mes devoirs de maîtresse de maison ; mais je suis si peu habiluée à voir mes hôtes fréquenter l'église, que j'ai renoncé à leur offrir des moyens de locomo lion... Le panier n'a que ileux places, et vous ne pouvez décemment monter derrière. w.

— . De grâce, Madame, ne vous inquiétez pas (le moi; il y a à peine une [.etite lieue, et la traverse est si jolie ! Vous savez que je suis un piéton.

Le chemin s'allongeait en effet sous leurs yeux, bordé de mûriers et ombragé çà et là d'ac icias et de frênes. Isabelle surprit le regard que jetait sa sœur sur ces méandre verts...

— Veux-tu revenir à pied, Véfa ? Le panier nous suivra, pour le cas où nous serions fatiguées.

— Cela m'amusera beaucoup, dit franchement Véfa.

— El moi, je serai trop heureux de ce plaisir inattendu, ajouta Michel.

Les paysannes les regardaient curieusement, surtout Isabelle, qui avait toujours dans ses toilettes une note cl'excentricité. Elle releva sur ses jupes brodées sa robe de foulard à grands ramages, arrangea soigneusement son voile pour préserver son teint, et ils s'engagèrent tous trois dans le chemin pittoresque oh la voiture avait à peine sa largeur.

C'était délicieux. Les haies, dans leur lacis vert, cachaient des mûres noires, des baies d'aubépine rouges ; des églantiers les étoilaient, et Michel en cueillit des bouquets, .. Le pays était plus riche que pittoresque ; cependant, il y avait des lointains bleus qui n'étaient pas sans charme, une ligne de collines ondulant sur le ciel... ^ Ils croisaient des paysans endimanchés se rendant à la grand'messe ; les cloches tintaient dans l'air tranquille; la paix et le repos du di- :^anche pénétraient le cœur de Véfa. Et, chose singulière, le même courant d'idées s'emparait au même moment de Michel Valrey, car il dit tout à coup :

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— Jamais, autant que dans les champs, et à l'ombre d'une église de campagne, je ne sens la grandeur, la sagesse, la douceur du repos dominical...

— Excepté que ma sœur et moi allons à la messe, dit Isabelle, moitié railleuse, moitié mélancolique, et que nous nous abstenons de broder, le dimanche passe chez nous tristement inaperçu.

— Il est le tribut prélevé sur la semaine pour la louange divine; il nous contraint, par un doux commandement qui est un insigne bienfait, à regarder en notre âme, à nous rappeler nos destinées, notre raison d'être... Il nous enlève pour un jour aux soucis vulgaires qui nous rabaissent vers les choses humaines; il délasse les travailleurs, renouvelle leur réserve de force, leur permet de jouir de leur foyer, de voir de plus près la nature, de goûter les plaisirs qui sont, dans une certaine mesure, nécessaires à les détendre...

— Oui, dit Isabelle, mais l'homme, même quand il distingue le dimanche des autres jours, le détourne tristement de sa destination pre-< mière. Parmi ceux qui se disent chrétiens, combien ne voient dans le jour du Seigneur, le

jour qui devrait lui appartenir tout entier, que l'obligation d'une messe basse et l'abstention du travail !

— 11 n'en est pas encore ainsi dans ces campagnes. Et comme les commandements de Dieu sont infiniment bienfaisants, et qu'il a voulu identifier avec la gloire qu'on lui rend l'intérêt même de l'homme, les races se maintiennent plus morales, plus pures, plus fortes même, et plus robustes là où Ton observe le mieux la loi.

— Cela fait du bien d'entendre un tel langage, dit Isabelle, un peu émue.

— Et il n'est pas moins doux de pouvoir penser tout haut. Madame, surtout quand on a partagé les mêmes émotions religieuses.

Il y eut un silence, puis Isabelle demanda, d'une voix adoucie, et avec une sorte de crainte :

— Avez-vous le bonheur de posséder encore votre mère?

Les yeux clairs de Michel s'assombrirent.

— J'ai perdu mes parents très jeune, et j'ai été élevé par un oncle et une tante que j'aime chèrement, bien que mon oncle ait rompu avec moi.

— Ce doit être quelque cruel malentendu! s'écria Véfa presque involontairement.

Il secoua la tête sans répondre, et commença à signaler aux deux dames les jolis coins qui pouvaient faire des sujets de tableaux.

Quelle délicieuse promenade!... Cependant Isabelle l'abrégea. Elle se dit fatiguée, fit signe à la voiture, et elle rentra seule avec sa sœur à Belvoir, oh l'insupportable Arthur Vélay guettait leur arrivée.

■—Mesdames, j'étais horriblement inquiet!

J'allais demander une voiture et aller au-devant de vous sur la route!

— Vous ne nous auriez pas rencontrées, dit gaiement Isa; nous sommes revenues par la traverse...

— Dimanche prochain, je m'épargnerai l'émotion très réelle que j'ai éprouvée, en vous accompagnant à la messe, dit-il avec emphase, faisant sonner ces mots, et regardant Véfa d'un air qui disait clairement : Oui, j'irai jusque-là pour vous plaire!

La jeune fille était trop embaumée de cette heure d'église, et aussi trop contente de la promenade qui l'avait suivie, pour supporter en ce moment sa présence. Elle remonta chez elle et s'assit à sa fenêtre. Elle était heureuse. Un flot de vie et de joip lui montait au cœur, et vrpi-

ment, elle s'étonnait elle-même de cette pais, soudaine après l'impression d'angoisse que lui avait causée sa conversation avec Isabelle, et avec la perspective des luttes qu'elle aurait probablement à soutenir. C'était comme une halte ensoleillée entre des heures sombres. Elle ne pensait à rien de spécial ; elle ne rêvait pas non plus; elle jouissait avec une douceur et une intensité inconnues du site charmant qui se déployait devant ses yeux, de la verdure, des o'nants d'oiseaux, du parfum des roses, de la pureté bleue du ciel, à peine traversée, çà et là, de traits légers d'un blanc de neige. Elle se sentait jeune; elle se disait vaguement que la vie est belle, malgré les heurts qui peuvent survenir...

Tout à coup, elle vit sous ses fenêtres un spectacle inattendu : Isabelle et Georges se promenaient ensemble sur la terrasse, et causaient avec animation. Qu'est-ce qui pouvait les réunir dans une préoccupation commune?... Véfa /le put s'empêcher de constater à quel point ils étaient différents, elle si jolie, si distinguée, en dépit de son affectation d'excentricité, si fine, surtout, trahissant dans toute sa personne une hérédité arislpcratique, et lui si lourd, si vuU

l»aire d'aspect, malgré sa figure régulière. Et elle ne savait c^ue trop combien, au moral, les divergences, les antipathies de nature étaient encore plus prononcées. Chaque jour elle re« marquait avec une peine plus vive que la froideur qui régnait entre eux s'accentuait visiblement. Si orgueilleux qu'il pût être de sa charmante femme, il devenait acerbe, agressif; il avait des accès de colère inexpliqués, succédant sans raison apparente à des éclats d'une gaieté presque grossière. Et elle, de plus en plus, l'écrasait d'un tranquille dédain. Où s'arrêterait cette espèce de désagrégation?... Avec les sentiments vulgaires de Georges, ses manières et son éducation évidemment inférieures, ne pouvait-on redouter des scènes pénibles, des heurts irréparables?...

La pensée qu'elle était la cause de ce rapprochement soudain, de cette consultation surprenante, fondit tout à coup sur Véfa. Allait-il venir si vite, le moment redouté oii elle devrait se prononcer, résister, attirer sur elle le mécontentement, la colère d'un homme égoïste et mal élevé? Son séjour à Belvoir, déjà pénible, ne deviendrait-il pas alors intolérable?...

C'en îut fait de la paix si douce dont ella

ouissait tout à l'heure sans arrière-pensée. Elle essaya en vain de se rassurer; elle se répéta, sans se convaincre elle-même, qu'Arthur Vélay était un homme trop pratique pour donner à un caprice une suite si peu conforme à son caractère et à ses idées; qu'Isabelle et son mari s'exagéraient l'impression qu'elle avait produite sur lui... En face de sa chambre, sur la terrasse, elle le vit tout à coup s'asseoir, et lever un regard sentimental vers la fenêlre... Elle la ferma sans bruit..

Non, il n'était pas possible qu'Isabelle l'abandonnât à celte odieuse sympathie...

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