CHAPITRE VU
Georges fut charmant, au déjeuner. Véfa ne Favait pas encore vu de si bonne humeur. Il avait glissé sous la serviette de sa belle-sœur
un petit écriîi contenant une perle très pure, montée en épingle, que M. Vélay admira bruyamment, et estima aussitôt, avec le mau« vais goût dont il était coulumier.
— Bah ! ce n'est rien, dit Georges avpc désin voiture. Les jeunes filles aiment les bijoux, et il paraît que c'est aujourd'hui l'anniversaire de Geneviève... A propos, Isabelle, lui avez-vous montré votre écrin? Ça pourra l'amuser, surtout un jour de dimanche, où votre haute dévotion yous interdit de broder ou de prendre votre crochet...
— Je demande aussi à voir les bijoux très modernes d'Isabelle, moi qui suis habituée aux vieilles monlares démodées des diamants des Bourieux, dit la vicomtesse avec un air de modestie aiîectée.
— Yous les connaissez... j'ai horreur des exhibitions, répondit sèchement Isabelle.
— Votre légitime respect pour des diamants de famille ne vous permet-il pas de les faire re monter dans le goût du jour, Madame? di M. Bonnard, s'adressant à Mme de Bourieux tout en assujettissant son monocle.
— Oh! si, sans doute, si cela ne coûtait pas si cher l
— Le mari que vous agréeriez sorait trop heureux de vous donner celle légère salisfaclion, avec bien d'autres ! dit il dans un murmure.
Mais Mme de Bourieux vit à l'expression du visage de Yéfa que celle-ci avait entendu- Elle lui jeta un regard de colère, honteuse sans doute de la vnlgarité de son vieil amoureux.
— Je comprends que les femmes aiment les bijoux, dit M. Laurenton. C/cst un instinct qiii remonte aux premiers jours du monde.
— Et pourtant, répliqua Michel, une fleur est plus seyante qu'une gemme.
— Cela coule moins cher, dit M. Vélay avec un gros rire, ettont, ici-bas, est estimé en proportion de son prix.
— Il y a des Heurs qui ont coûté la vie d'un homme, dit M. Laurenton.
— Bah ! les femmes font plus de cas de ce qui ^oûte de l'argent.
Michel Dairey, lui jela un regard de pilié^ mêlé d'une expression do colère un peu énig matique. Isabelle élail mal à l'aise ; elle essaya de le mettre sur un sujet qui le fît voir sous u( jour moins désagréable; maisc'élf|iit impossible. 11 rendait vraiment vulgaire tout ce qu'il touchait, et ce mot irritant d'argent revepajl^ tou|
instant sur ses lèvres; l'argent était son point de vue, son critérium, sa balance, sa mesure. Parlait-on d'un beau pays? Il interrompait la description du site pour demander ou donner des renseignements sur la situation industrielle. Telle excursion ravissante lui avait laissé le souvenir d'un bon dîner, ou d'un marchandage avec un voilurier... Il avait évidemment la certitude de pouvoir acheter toutes choses, — même une femme, — avec cet argent pour lequel il vivait, et qu'il estimait au-dessus de tout.,. Ahl elle est de tous les temps, l'idole monstrueuse qui détournait les Hébreux de la manne du ciel et de l'eau mystérieuse de la pierre, qui leur faisait oublier les bontés de Dieu comme ses foudres... Peu importe, hélas ! les formes honteuses ou hideuses qu'elle revêt : elle est d'or, et c'est l'or devant lequel se prosternent des milliers d'êtres, oublieux de tout le reste...
Comme on se levait de table, M. Rallière vint à Véfa.
— Allez voir l'écrin d'Isabelle, petite sœur, dit-il tout bas et d'un accent presque caressant.
Ils sortaient tous sur la terrasse; et Isabelle se dirigea vers une petite table sur laquelle on
avait servi le café. Georg^es appela sa femme d'un signe.
— Voire amie, qui semble désespérer de plaire à Vélay, cause avec le vieux Bnnnard... Personne n'a besoin de vous, Félix servira le café... Emmenez Geneviève là-l>aut...
La jeune femme semblait mal à l'aise.
— Viens si tu veux, Véfa, dit-elle, évitant le regard de sa sœur.
— Et je vous accompagne, si vous voulez de moi, dit Georges, de plus en plus aimable.
Il semblait à Véfa qu'il ne voulait pas les laisser seules ; ou peut-être désirail-il être témoin de son admiration, et s'entendre féliciter sur son goût et sa générosité.
Ils montèrent silencieusement dans la chambre d'Isabelle. Celle-ci ouvrit un petit meub'e ancien qui contenait plusieurs tiroirs.
— Hein! c'est joli, comme coffret à bijoux? dit Georges, faisant jouer la serrure très perfectionnée. Je voulais serrer les diamants de ma femme dans mon coffre-fort; c'était simple, pratique ; mais elle m'a déclaré que cette seule idée lui était désagréable... Bah! il est permis auxjolies femmesd'avoir des caprices... Retenez cet aveu, petite sœur, à la condition d'avoir un
boa mari, désireux de vous être agréable, et pouvant vous satisfaire, vous m'entendez bien ?. . . Comme j'avais peur qu'Isabelle ne fût volée, et que son écrin représente une très grosse somme, ainsi que vous pourrez le constater tout à l'heure, j'ai acheté ce meuble, qui, tout pelit' qu'il est, m'a bel et bien coûté deux mille sept cents francs, et je l'ai fait, pour plus de précaution, sceller à la muraille. Je défie maintenant un voleur de le mouvoir... Quant à la serrure, elle est exlra-perfectionnée, et en plus, il y a un secret.
Isabelle, passive, ouvrit l'un après l'autre les tiroirs... Il y avait là des merveilles, et Véfa se dit que son beau-frère devait être très riche. Elle admira sincèrement. Outre la beauté des pierres, dont elle ne pouvait juger que par rapport à leur éclat, mais sur laquelle Georges se chargeait de la renseigner en lui énuméraat h s prix avec complaisance, les montures étaient d'un goût exquis, qu'elle était du moins capable l'apprécier. Il passa un collier de diamants à sou cou, piqua des croissants et des étoiles dans ses cheveux, et l'entraîna devant une glace pour qu'elle pût juger de l'effet. Isabelle regardait avec une indéfinissable mélancolie... Véfa ôta
récipitamment les bijoux... Une angoisse presque insupportable lui serrait le cœur; il lui semblait que son beau-frère jouait une comédie dans laquelle elle avait un rôle inconscient. Isabelle restait immobile, silencieuse, près du meuble ouvert; elle était contrainte^ évidemment malheureuse, comme si elle aussi avait un rôle à jouer, un rôle qui lui déplaisait...
— Eh bien, petite sœur, que dites-vous de tout cela? Aimeriez-vous à en avoir autant, et même bien davantage?... Oh ! Isabelle ne serait pas jalouse!... Appréciez-vous le confort de Belvoir, l'agrément de la vie de château?... Isabelle vous dira tout à l'heure que tout cela est à votre portée, que vous n'avez qu'un mot à prononcer pour vous assurer un avenir spleudide, un luxe digne d'un conte des Mille et une NiiitSy et par-dessus le marché un bon mari, — beau garçon, intelligent, de bon caractère, et incroyablement épris de vous, — très désintéressé, par conséquent... C'a été le coup de foudre... Moi, j'y crois, aux coups de foudre... D'abord, je l'ai senti quand j'ai vu Isabelle... Il y avait des gens sérieux, pratiques, qui me disaient : Comment, vous épousez une femme s^ns fortune! Mlles Telle et Ttlle vous accepte-
/aient bien... Mais que voulez-vous! Voîresœur me plaiiait; j'avais de l'argent pour deux, et d'ailleurs une fille de général, avec un nom... des arm^s qu'on met sur les pials etles couverts, cela fait bien dans le monde, pour les gens qui tiennent encore à ces hochets... Mais je reste là à bavarder... Je crois que vous aimerez mieux causer de tout cela avec votre sœur... Appelezmoi quand vous lui aurez dit oui...
Véfa était muette de surprise et d'indignation. Il interpréta probablement son saisissement dans un sens qui lui était agréable, car, i'étaot écrié que la joie fait peur, et qu'il avaJt parlé trop brusquement, il quitta la chambre en riant, jetant à sa femme un regard d'intelligence.
Yéfa écouta dans une sorte de rêve ou de stupeur le bruit de ses pas qui s'éloignaient, puis elle regarda Isabelle.
Celle-ci se tenait encore debout, sombre, les lèvres serrées, ses yeux jetant des éclairs, près lu meuble ouvert. Rien ne peut peindre l'expression de colère et de mépris avec laquelle elle avait écouté les paroles de son mari... Jamais Véfa n'oublia les détails de celte scène. Le collier de diamants, rejeté précipitamment dans un tiroir, en débordait et scintillait à la
lumière; les écrins étaient épars sur une table, Isa avait une robe rouge à grands ramages blancs, des nœuds de velours noir parmi les dentelles qui foisonnaient à son col et à ses manches, et tout cela faisait paraître sa pâleui presque surhumaine, son attitude presque tragique...
Il y avait dans son regard un mélange de défi, de douleur, de colère et de honte...
Ce fut Véfa qui parla la première.
— Isa, dit-elle avec effort, car son cœur battait si violemment qu'elle crut un instant qu'elle allait cesser de respirer, Isa, comment as-tu pu!...
Isabelle ne changea ni d'expression, ni d'attitude; mais sa sœur reconnut à peine sa voix quand elle lui répondit :
— J'avais cédé, promis à Georges de te parler, de te... conseiller... J'ai eu peur de la pauvreté, moi; pourquoi ne la redouterais-tu pas aussi?
— Je redoute mille fois plus d'être malheureuse I
Isa reprit de la même voix étrange, presque sans, intonations, comme si elle récitait une leçon, ou était en proie à un accès de somnambulisme :
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— Tu ne serais peut-être pas très heureuse, liais tu ne serais pas malheureuse non plus...
— Oh! Isa! Isa!...
Il semblait maintenant à Véfa que son cœur
e brisait, et s'exhalait dans ce mot, le seul
qu'elle pût dire. Elle éclata en sanglots, et à
l'instant sa sœur fut à genoux, la serrant vio-
lemment contre elle.
— Ma chérie!... Ma précieuse Véfa! Pardonne-moi!... Je croyais, par moments, agir pour ton bien.. . je ne t'ai rien olfert que je n'aie fait avant toi... Mais tu es meilleure que moi, et plus haute, et plus forte... Oh ! je déteste Georges! j'ai honte d'avoir consenti, si passive que je fusse, à cette scène odieuse... Il voulait te tenter... Non, non, laisse-moi ici, à genoux devant ma chère, ma pure petite sœur... Laissemoi être une fois moi-même, t'avouer que je suis malheureuse, humiliée, et que cependant je suis S! yile, si faible devant le travail et les privationSj que je recommencerais sans doute, si t'était à refaire...
Maintenant, c'était Véfa qui essayait de la calmer... Elle était secouée par des sanglots et des tressaillements nerveux... Sa sœur la plaignait tant!... Et par une ironie des choses, les
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diamants jetés sur la table et débordant du tiroir jetaient des feux tout autour d'elle, et elle froissait, en tordant ses bras convulsés, des dentelle!» de prix...
Elle ne se calmait pas, et Véfa avait peur de voir revenir Georges. Alors, elle eut une inspi ration : elle courut chercher Bébé... Il dormait à ce moment. Malgré l'air courroucé de lanwrse, elle l'enleva dans ses bras et vint le porter à sa mère, qui restait, brisée, sur le tapis, pleurant toujours, et répétant comme une plainte machinale qu'elle était bien malheureuse...
Le cher petit s'éveillait. L'instinct maternel rendit Isabelle capable d'un effort, et elle s'apaisa presque *subitement. Lui, souriant, la regardait de ses yeux encore lourds de sommeil, et de ses petites mains, trouées de fossettes, la caressait tendrement.
— Maman pleure! Pas pleurer! jouer aux soldats 1
Elle le serrait passionnément contre sa poitrine, le couvrant de baisers...
— T j es mon amour, mon seul amour, mon trésor... Tu ne seras pas pareil à eux, n'est-ce pas, mon Aymard !..,
Ses larmes étaient plus douces maintenant, et
elle souriait aux caresses de son bel enfant. Celui-ci avait aperçu le brillant collier et l'avait attiré à lui. Isabelle le lui abandonna avec indifférence, et se tourna vers sa sœur. Bien qu'elle fut encore très pâle, et que ses paupières fussent roug-es, elle avait repris possession d'ellemême.
— Je désire que tu oublies cette heure cruelle, Véfa, dit-elle d'un ton déterminé. Nous ne parlerons plus jamais de ce sujet... J'ai des moments heureux, je t'assure; ne pense qu'à ceux-là...
Elle se mit à ranger les bijoux avec une hâte qui avait encore quelque chose de fébrile, puis attira sa sœur à elle, et l'embrassa.
— Alors, chérie, c'est non, bien décidément?
— Non, mille fois non! s'écria Véfa, secouant la tête avec énergie.
— Tu ne regretteras rien!
— Oh! Isa!...
— Cependant, ma Véfa, il ne faudrait pas être influencée par... par des chimères...
— Quelles chimères, Isa? demanda la jeune lille, levant ses yeux purs et un peu étonnés sur sa sœur. Je t'assure que j'ai une imagination très calme!
— Tu ne formes aucun rêve insensé
— Aucun rêve, pas même des raisonnables, dit Véfa en s'efforçant de rire,
— C'est que...
Isabelle caressait les cheveux de sa sœur, et son regard plongeait maintenant dans les ; doux yeux bruns qui ne se détournaient pas...
— C'est qu'il serait terrible de te préparer des désappointements... Ce jeune homme est charmant, je le reconnais... Mais il est à peu près aussi pauvre que toi; il se passera probablement des années avant que son pinceau lui rapporte vraiment de quoi vivre un peu confortablement, et, même si tu lui plaisais, il ne pourrait pas t'épouser...
— Je t'assure, Isa, que je n'ai pas de pensées si folles. Je suis, depuis longtemps, habituée à l'idée que les filles sans dot ne se marient pas ; mon seul désir serait de rester près de toi et de Bébé, et, si j'en suis capable, d'ajouter un peu à votre bonheur.
— Un peu!... Tu me rends le passé, le cher, le délicieux passé!... Et maintenant, il vaut mieux en finir. Je vais aller trouver Georges... Mes yeux ne sont presque plus rouges, n'est-ce pas?... Il y a des gens — et j'en suis, — qui ont
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je privilège des larmes qui ne laissent pas de traces...
— Ohl Isa, j'ai peur que Georges ne soit très fâché î
— > Il n'en a pas le droit, et je ne supporterai pas qu'il te le montre...
— Mais je ne voudrais pas être la cause d'uno situation pénible... S'il te faisait des reproches!
— Ne t'inquiète pas de moi dit Isabelle vivement et d'un ton un peu singulier. Je te promets — je te promets, entends-tu? — qu'il ne te dira rien.
Véfa éprouva un soulagement presque enfantin.
— Oh! c*est vrai que j'avais peur de ses reproches!... Et à son point de vue, j'ai tort, je le sais; la plupart des gens me blâmeraient do refuser un pareil sort... Mais toi, Isa, tu n*espas fâchée?
— Fâchée! Tu es libre, je suppose! Et qui oserait te blâmer de t'estimer plus haut queceî homme et plus cher que son argent?
— Il ne me parlera pas, lui, M. Vélay?dil Véfa avec un retour de terreur presque enfantine.
— Tu vois bien qu'il avait chargé Georges de
sa demande. Maintenant, si je le connais bien, il va être cruellement surpris, profondément blessé, et il sera parti avant ce soir... Écoute, Véfa, puisque c'est à moi à alïronter le premier choc, monte dans ta chambre, je dirai que tu as la migraine.
— Et ce ne sera pas un vain prétexte, ma chérie... J'ai vraiment la tête brisée... Merci do me ménager ainsi, je serai si contente d'êiro seule!...
— Tu as une pauvre figure Véfa, et tu feras bien de t'étendre sur ton lit...
— Mais toi?
— Moi, je suis toute prête à l'éviter une lutte ou un froissement... J'irai plus lard l'embrasser... Bébé, il faut maintenant rendre à maman ce collier... Elle l'a payé bien cher, la pauvre maman... 11 devrait lui peser sur le cou comme une chaîne de fer, ou comme un collier d'épines... Mais la pauvre maman a la faiblesse de l'aimer quand même, son joli collier... Là, Avnty va te prendre dans ses bras et te ramener à Suzy...
Elle remit son fils à Véfa, et, appuyant ses livres sur le front de la jeune fille, dit presque ijivolontairement j^^^^^^ftiversiT.'**-.
— Quel dommage qu'il n'ait pas demandé Léonie avant ton arrivée!... Mais elle va reprendre espoir, maintenant...
Véfa ramena le petit Aymard à sa bonne, puis se renferma dans sa chambre. Elle essaya de fermer les yeux, d'oublier, de dormir... Hélas! c'était impossible. . . Elle avait l'esprit tendu vers ce qui se passait en bas: elle essayait de deviner quelles scènes y éclataient... Elle avait peur, une peur affreuse que sa sœur n'eût à supporter des reproches cruels, indélicats, peut-être. Gomment une fille pauvre, qui était à la charge des autres, pouvait-elle refuser un riche parti, ce que tout le monde eût considéré comme une chance inespérée, incroyable?... Elle cherchait aussi, par instants, à se représenter la surprise, peut-être la colère de M. Vélay. Mais elle ne pouvait trouver en elle-même une compassion bien vive pour lui, et elle se reprochait même un peu d'être si insensible... Elle avait d'ailleurs conscience qu'il devait être plus mortifié que malheureux, et qu'il l'oublierait bien vite...
Toute sa pitié, elle la réservait à sa sœur...