CHAPITRE VIII
Isabelle monta avant le dîner: Elle avait une expression résolue, concentrée. Véfa courut audevant d'elle et la serra dans ses bras,
— Je t'en conjure, Isa, dis-moi la vérité! Si tu as souffert à cause de moi, j'ai le droit de le savoir!
— Je suis cuirassée contre la mauvaise humeur de mon mari, mon enfant, et il y a longtemps que ses reproches ont perdu le pouvoir de me faire souffrir... 11 ne te parlera plus de cette affaire, c'est fini... Ainsi, tranquillise-toi... Je t'enverrai à dîner ici, pour t'épargner un peu d'embarras; mais demain, tout s'arrangera, et il ne sera plus question de rien.
— Et... M. Vélay?
— Je pense que Georges et lui t'ont déchirée à belles dents, et moi par-dessus le marché... H
ne m'a rien dit; mais, après l'arrivée du courrier, il a, comme je le prévoyais, prétexté une lettre le rappelant pour ses affaires.. , Il a dîné avant les autres et va partir tout à l'heure...
— On n'a rien deviné, en bas?
— Oh! Léonie a flairé quelque chose, et a essayé de me faire parler. Elle restera deux jours, pour la forme, puis renoncera pour 1© moment, ayant recouvré le droit d'espérer, au vieux mari dont elle s'était résignée à accepter les avances... Elle aussi va recevoir une lettre pressante... Je ne serai pas surprise que nous nous éparpillions tous. Georges va s'ennuyer; il n'a rien à faire à cette époque, et peut-être irona^ nous aux eaux.
— Tout cela à cause de moi I
— Non, à cause de leur sotte idée de te marier à leur guise... Voici qu'on attelle... Il faut que je sois là quand cet odieux homme va partir... As-tu des livres? Tu es une pauvre petite prisonnière, maie je veux l'éviter les heurts du premier moment...
Et Véfa resta seule, soulagée malgré tout, et s'efforçant de croire que Georges n'avait pas été trop dur pour sa femme...
Elle vit partir M, Vélay, Elle éprouva un sou^
lagement; mais elle était quand même meurtrie. Elle ne pouvait oublier que sa sœur, sa chère, son unique amie, avait voulu, elle aussi, lui faire un avenir pareil au sien. Cette idée lui faisait un mal affreux... Et puis (elle avait peur ie son beau-frère, malgré l'assuranoe donnée par Isabelle qu'il ne lui dirait rien...
Le lendemain, son cœur battait très fort quand elle descendit pour le déjeuner. Elle essayait de se donner de l'assurance, de mettre sur ses traits une expression tranquille, mais elle eût voulu être à cent lieues de Belvoir.
Georges était debout devant une fenêtre, regardant fixement quelque chose. Elle recueillit tout son courage et s'approcha de lui.
— Bonjour, Georges!
Sa voix tremblait malgré elle. Il ne parut pas l'entendre, elle répéta son bonjour.
— Georges, n'cntendez-vous pas que ma sœur vous parle? s'écria Isabelle, vibrante.
Il se retourna à demi, grommela quelque chose d'indistinct, et se remit à regarder sur la terrasse.
Le déjeuner fut aussitôt annoncé. Le maître de la maison était décidément d'humeur exécrable; M. Laurenton prodigua, sans le dérider
ses histoires les plus amusantes, et Mme de Bourieux fit des frais qui, en ce qui le concernait, demeurèrent complètement inutiles. Isabelle était en pleine possession d'elle-même; il fallait la connaître comme le faisait Véfa pour découvrir que sa gaieté n'était pas absolument naturelle. Ce qui parut un peu étonnant à la jeune fille, et tout à fait injuste et indélicat, c'est que Georges faisait rejaillir sa mauvaise humeur sur ceux de ses hôtes qui, n'ayant pas de fortune, auraient dû être l'objet d'autant, sinon de plus d'égards de la part d'un homme bien élevé.
M. Laurenton eut l'air de ne pas s'en apercevoir ; mais Michel Dalrey parut étonné et froissé. Il semblait être plus particulièrement l'objet de la rancune de Georges. Celui-ci fit plusieurs allusions assez peu polies aux tableaux militaires, qu'il englobait dans son aversion pour l'armée en général. Véfa attendait toujours, non sans effroi, l'intervention d'Isabelle ; mais celle-ci savait probablement qu'il valait mieux laisser passer ce flot d'irritation, d'autant que son mari semblait être dans un état d'agitation que ne devait pas calmer le nombre inusité de verres de Champagne qu'il ge fit verser, ce matin-là.
Le dernier courrier apporta aussi à M. Dalrey une lettre le forçant à partir... Si usée que fût cette petite ficelle mondaine, on s'en servait, décidément, à Belvoir...
Véfa avait espéré avoir encore avec lui quelques-unes de ces conversations qui ou, vraient un jour sur l'idéal, et reposaient de la banalité de cet entourage... Il partit immédiatement dans le dog-cart, comme les premières étoiles apparaissaient dans le ciel assombri, suivi des souhaits affectueux d'Isabelle pour ses succès, et accompagné par son ami qui, lui aussi, méditait probablement la formule d'un rappel très prochain...
Véfa reprit l'album qu'elle avait pris l'habitude de laisser sur une des tables du salon... Il s'y trouvait deux nouveaux dessins : l'intérieur de la petite église, et l'entrée du chemin de traverse par lequel ils étaient revenus si gaiement la veille.
La veille!.. Quoi! seulement quelques heures! Il semblait à la jeune fille qu'un siècle s'était écoulé, lourd de soucis, de craintes, de tempêtes.