‹ La quadrature de l'amourChapitre 146 sur 178 · PROJET · texte numérisé non relu

PROJET

J'ai rêvé parfois de peindre un tableau,

Un tableau bizaire où serait dressée,

Svelte et s'enlevant sur un fond d'or chaud.

Une vision de prostituée.

Le corps serait brun, trop brun, presque bistre,

D'un brun douloureux et d'un ton sinistre.

Que soigneusement elle aurait caché

Sous ses vêtements comme le stigmate

De l'Eve maudite et du noir péché.

Mais, tout voile ôté, le mensonge éclate !...

Jupe rejetée et corsage bas.

Une nudité terrible s'avoue !

Les mains seulement, la tête et les bras.

Restent maquillés du ton de ses joues.

C'est la section nette du blanc gras.

Ce qu'elle montrait tout à l'heure encor.

Et qui dépassait le col et les manches.

Apparaît semblable aux tronçons d'un corps

Sous quelque lueur métallique et blanche...

Le reste est si noir qu'il s'éclaire à peine, Aux feux violents d'un grand candélabre.

Ces poignets trop blancs sur ce corps d'ébène

C'est une antithèse affreuse et macabre.

Une savoureuse excentricité !

La barre du col, mi-blanche et mi-rose,

Semble tout à fait la décapiter.

L'arrêt net du fard éclatcjit s'oppoGe

Aux vagues noirceurs du ventre et des sein-^.

Goya n'eût-il pas fixé au burin

Ce col et ces mains blanc de porcelaine.

Ces magmas de crème et de chair humaine,

Ces morceaux cassés de quelque poupée

Qu'on aurait très vite et mal raccordée?...

Et moi, qu'a toujours attiré le nu,

Je rêve souvent, avec nostalgie.

Du tableau songeur où j'aurais rendu.

Studieusement et sans préjugé,

Sous le jour brutal d'une allégorie,

La femme moderne en sa cruauté.

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