LA FEMME ET LE DÉCOR
Que ce soit la cathedra ou la chaise curule.
Le chêne où l'homme a mis le blason et l'écu,
Tous les arts, d'aussi loin qu'on les récapitule
Les rinceaux rocailleux du Régence pansu.
Que ce soit le roman, l'antique ou l'espagnol,
Tous les styles fourbis par toutes les écoles,
Le grave, le sévère, ou l'aimable, n'importe.
Trente siècles et leurs splendeurs de toutes sortes,
Même ceux qui plus près de nous sont plus intimes.
Même ceux oij la grâce et le charme s'expriment.
Ont omis de penser à la femm.e d'abord...
Quoi que ce soit, palais, galeries, château fort.
Même le grand fauteuil des siècles à panier.
Le somno rectiligne et froid de Récamier,
Le reps et l'acajou, le capiton bourgeois.
Le style censitaire et Napoléon trois.
Tout semble consacré à la gloire de l'homme ;
Ou le tyran du Louvre ou le tyran de Rome,
Voilà les deux inspirateurs. A bien juger
Ces meubles et ces murs, vieux témoins ouvragés.
On voit bien que la femme est l'esclave qu'on traîne
Parmi le faste de ses rois, — même la Reine !
Ah ! si la femme avait pu créer son décor.
Peut-être fût-il né d'elle un art imprévu.
Très subtil, moins chargé, plus sincère et plus nu.
La nuance a manqué. On a voulu trop d or.
Le faste est malgré tout un art de parvenu.
Les maîtres, les guerriers et tous les potentats
Ont dicté des maisons et des meubles d'état, D'où la femme paraît presque toujours absente. Ce n'est qu'une invitée. Ce n'est que la passante. Livrée à son instinct de grâce et de paresse, La France aurait été plus belle. Pourquoi non? Moi, j'ai toujours trouvé du génie à Manon. Elle n'a rien réalisé, étant pauvresse.
Mais je songe au palais qu'elle aurait pu bâtir Avec son goût cruel et tendre du plaisir !