LES TIMIDES
Jeunes, ils ont aimé une femme, une seule...
Au sortir du collège, un soir aigre d'hiver,
Ils ont connu le tiède secours de la chair. -^
Sans désir, sans étonnement, passifs et veules.
Ils eussent pu chasser un destin trop modique;
Ils sont restés. Ils ont borné leur horizon.
Toute leur Arcadie à cette femme unique.
Par médiocrité, par résignation?
Non pas. Même parfois ils ont voulu briser
La chaîne misérable et piètre du baiser.
Ils rêvaient des amours fastueux, des maîtresses
Lointaines, qui feraient leur vie joyeuse et vaste.
Peine perdue ! Confinés dans leur étroitesse.
Ce sont, en somme, des timides et des chastes.
Ils connaissent ce don ou cette maladie
De ne pouvoir chasser quoi que ce soit d'eux-mêmes.
Ce qui, par un beau jour, est entré dans leur vie
Y demeure incrusté jusqu'au soupir suprême.
On n'est pas riche ainsi. On est pauvre de soi.
0 misère d'aimer ! Et chaque jour accroît
La chute, lentement, des bonheurs quotidiens
Et ces consomptions qui présagent la fin.
L'anémie des soleils, la vieillesse des feuilles.
L'an s'enfuit sans jamais renouveler les roses.
A force de rester fidèle aux mêmes choses
On voit le sein faner, le rire qui s'endeuille.
Mais, insensiblement, ces cœurs désabusés.
Sans rêve, sans sursauts, sans curiosités,
Qui, très jeunes, on ne sait pourquoi, abdiquèrent Tout idéal et tout orgueil, toute chimère. Pour n'avoir pas chassé leur première aventure, Ces cœurs-là, peu à peu, lâchement, jour à jour. Arrivent à chérir les maux de leurs blessures. Ils s'habituent aux déchéances de l'amour Et parviennent ainsi à sourire à leur mal. Comme on sourit d'un long sourire filial A quelque horloge amie, au fond de la demeure. Qui marque le destm d'aimer, heure par heure. Et qui parfois les fait frémir, quand elle sonne Le sombre endormement de leur vie monotone.