PREMIER BAISER
Ma voisine, en classe, à six ans.
Était fine, blonde, et gentille.
Or un jour la petite fille
— Nous vivions sur le même banc.
Et c'est là que nous nous connûmes, —
Prit en riant son porte-plume.
(D'habitude on ne riait pas).
Je la vis découvrir le bras
Sur lequel la robe s'échancre.
Et dans la paume de la main
Déposer une goutte d'encre;
Puis, d'un geste vif et gamin,
Au petit garçon de sa classe
La petite fille, avec grâce,
En écarquillant les cinq doigts.
Tendit la paume et lui dit : « bois ! »
Ma bouche innocente et gourmande
S'inclina pour saisir l'offrande
Et but d'un seul trait, à la fois,
La perle d'encre et le baiser.
La douceur mêlée d'âcreté
Que mes lèvres en ressentirent.
Il m'en souvient encor ! Naissance
Des délices et du martyre !
Premier mélange qu'à l'enfance
A tendu la main d'Astarté !
J'avais six ans. Sans hésiter
Je dégustai l'affreux breuveige.
Et l'enfant, le rouge au visage.
Sur ma bouche fit s'écraser Le goût de l'encre et de la chair Ce fut là mon premier baiser...
J'en ai connu de plus amers !