INITIATION
Je me souviens . Je mis mon front dans l'ombre rose
Des oreillers, et las, je me pris à rêver,
A rêver !,.. J'étendais mon corps désénervé
Sur l'herbe. Il en passa des choses et des choses,
Devant mes yeux fermés, comme il passe des barques,
Le soir, toutes chargées de paille et de foin vert !...
Je me souviens. J'étais dans un immense parc.
Le parfum du troëne en fleurs agaçait l'air.
Je marchai. La chaleur framboisée des forêts
M'emporta. Je sentis que je disparaissais
Dans des rhododendrons et des routes tournantes.. .
Un beau fleuve bouclé décrivait ses volutes...
Sous ces longs bois de pins que sa gloire ensanglante
Le soleil descendait de mmute en minute.
Un souffle de résine et de genêt d'Espagne
Semblait baigner mes bras meurtris, mon corps ardent.
J'allais loin, j'allais loin..., ailleurs... Et cependant
C'était chez nous, c'était ma maison de campagne.
J'entendais très distinctement, dans le verger,
Ma mère parler haut et mes sœurs m 'appeler...
Ainsi les yeux mi-clos, je feignais le sommeil.
Hostile, indifférent à tout, fermant l'oreille
A cette voix nouvelle et jamais entendue
Qui près de moi, comme un frôlement s insinue.
Répétait, rauque un peu, mais troublante quand même
Parce qu'interminable et d'un timbre aussi bas
Qu'un murmure de guêpe au milieu des muscats :
« Je t'aime. Que je t'aime ! Oh ! je t'aime, je t'aime... »