‹ La querelle du CidChapitre 10 sur 87 · MESME · texte numérisé non relu

MESME

Ce n'est pas que je veuille combattre ses mespris par des outrages, Cette espèce d'armes ne doit estre employée, que par ceux qui n'en ont point d'autres: et quelque nécessité que nous ayons de nous deffendre,je ne tiens pas qu'il soit glorieux d'en user. J'ataque le Cid et non pas son Autheur; j'en veux à son Ouvrage et non point à sa personne; Et comme les combats et la civilité ne sont pas incompatibles, je veux baiser le fleuret, dont je prétends luy porter une botte franche: je ne fais ny une Satire, ny

un Libelle diffamatoire, mais de simples OBSERVATIONS : et hors les paroles qui seront de l'essence de mon Sujet, il ne m'en échappera pas une, où Ton remarque de l'aigreur. Je le prie d'en user avec la mesme retenue s'il me respond, parce que je ne scaurois ny dire ny souffrir d'injures : je pretens donc prouver contre cette pièce du GID,

Que le Sujet n'en vaut rien du tout,

Qu'il choque les principales1 règles du Poème Dramatique,

Qu'il manque de jugement en sa conduite,

Qu'il a beaucoup de meschans vers,

Que presque tout ce qu'il a de beautez sont derrobees,

Et qu'ainsi l'estime qu'on en fait est injuste. Mais après avoir avancé cette proposition, estant obligé de la soustenir, Voicy pa* où j'entreprens, de le faire avec honneur.

Ceux qui veulent abatre quelqu'un de ces superbes Édifices, que la vanité des hommes esleve si haut, ne s'amusent point à briser des Golomnes ou rompre des Balustrades, mais ils vont droit en sapper les fondemens, afin que toute la Masse du Bastiment, croule, et tombe en une mesme heure. Comme j'ay le mesme dessein, je veux les imiter en cette occasion : et pour en venir à bout, je veux dire, que le sentiment d'Aristote, et celuy de tous les Scavans qui l'ont suivy, establit pour maxime indubitable, que l'invention est la principale partie, lot du Poète et du Poème: Cette vérité est si asseurée, que le Nom mesme de l'un et do l'autre tire son Ethnologie d'un Verbe Grec, .qui no veut rien dire que fiction. De sorte que le Sujet du Cid estant d'un Autheur Espagnol, si l'invention en estoit bonne, la gloire en appartiendroit à Guillen de Castro, et non pas à son traducteur François. Mais tant s'en faut que j'en demeure d'acord, que je soutiens qu'elle ne vaut rien;du tout. La Tragédie, composée selon les règles de l'Art, ne

doit avoir qu'une action principale, à laquelle tendent, et viennent aboutir toutes les autres, ainsi que les lignes se vont rendre de la circonférence d'un Cercle à son Centre : Et l'Argument en devant estre tiré de l'Histoire ou des fables connues (selon les préceptes qu'on nous a laissez) on n'a pas dessein de surprendre le Spectateur, puis qu'il scait desja ce qu'on doit représenter. Mais il n'en va pas ainsi de la Tragi-comédie, Car bien qu'elle nj'ait presque pas esté connue de l'Antiquité, nçantmoins puisqu'elle est comme un composé de la Tragedlie et de la Cojmedie, et qu'à cause de sa fin Elle semble niesme pancher plus vers la dernière, il faut que le premier Acte, dans cette espèce de Poème, embrouille une intrigue, qui tienne tousjours l'esprit en suspends, et qui ne se desmesle qu'à la fin de tout l'Ouvrage. Ce Nœu Gordien, n'a pas I besoin d'avoir un Alexandre dans le Cid pour le desnouer : le Père de Chimene y meurt presque des le commencement, dans toute la Pièce elle ny Rodrigue ne poussent, et ne peuvent pousser, qu'un seul mouvement : on n'y voit aucune diversité; aucune intrigue, aucun Nœu^'Etle moins clairvoyant des Spectateurs, devine, ou plustost voit, la fin de cette aventure aussi-tost qu'elle est commencée. Et par ainsi je pense avoir monstre bien clairement, que le Sujet n'en vaut rien du tout, puisque j'ay fait connoistre qu'il manque de ce qui le pouvoit remire bon, et qu'il a tout ce qui le pouvoit rendre mauvais. Je n'auray pas plus de peine, à prouver }u'il choque les principales Règles Dramatiques, et j'espère e faire avouer à tois ceux qui voudront se souvenir après noy, qu'entre toutes les règles dont je parle, celle qui ans doute est la plus importante, et comme la fondamenale de tout l'Ouvrage, est celle de la vray-semblance. Sans ille, on ne peut estre surpris par cette agréable tromperie, (ui fait que nous semblons nous intéresser, aux bons ou

mauvais succez de ces Héros imaginaires. Le Poète, qui se propose pour sa fin, d'esmouvoir les passions de l'Auditeur, par celles des Personnages, quelques vives, fortes et bien poussées qu'elles puissent estre, n'en peut jamais venir à bout (s'il est judicieux) lors que ce qu'il veut imprimer en' l'ame n'est pas vray-semblable. Aussi ces Grands Maistres anciens, qui m'ont apris ce que je monstre icy à ceux qui l'ignorent, nous ont tousjours enseigné, que le Poëte, et l'Historien, ne doivent pas suivre-la mesme route: et qu'il vaut mieux que le premier, traicte un Sujet vraysemblable, qui ne soit pas vray, qu'un vray. qui ne soit pas vray-semblable. Je ne pense pas qu'on puisse choquer une Maxime, que ces grands hommes ont establie, et qui satisfait si bien le jugement. C'est pourquoy j'adjouste après l'avoir fondée, en l'esprit de ceux qui la lisent, qu'il est vray que Chimene espousa le Cid, mais qu'il n'est point vray-semblable qu'une fille d'honneur, espouse le meurtrier de son Père. Cet événement estoit bon pour l'Historien, mais il ne valoit rien pour le Poète; et je ne croy pas qu'il suffise, de donner des répugnances à Chimene; de faire combatre le devoir contre l'amour; de luy mettre en la bouche mille antithèses sur ce sujet; ny de faire intervenir Tauthorité d'un Roy; car enfin, tout cela n'empesche pas qu'elle ne se rende parricide, en se resolvant d'épouser le meurtrier de son Père. Et bien que cela ne s'achève pas sur l'heure, la volonté! (qui seule fait le mariage) y paroist tellement portée, qu'enfin Chimene est une. parricide; Ce sujet ne peut estre vraisemblable ; Et par conséquent il choque une des principales règles du Poème. Mais pour apuyer ce rai- v sonnement de l'authorité des Anciens, je me souviens encor que le mot de fable, dont Aristote s'est servy, pour nommer le Sujet de la Tragédie, quoy qu'il ne signifie dans Homère, qu'un simple discours, par tout ailleurs, est pris

pour le récit de quelque chose fausse, et qui pourtant conserve une espèce de vérité : telles sont les fables des Poètes, dont au temps d'Aristote [et mesme devant luy) les Tragiques se servoient souvent, pour le Sujet de leurs Poèmes, n'ayant nul esgard à ce qu'elles n'estoient pas vrayes, mais les considérant seulement comme vray-semsemblables. C'est pourquoy, ce Philosophe remarque, que les premiers Tragiques, ayant accoustumé de prendre des Sujets par tout, sur la fin, ils s'estoient retranchez à certains qui estoient ou pouvoient estre rendus vraysemblables : et qui presque pour cette raison, ont esté tous traittez, et mesme par divers Autheurs. Comme Medée, Alchmeon, ^îCdipe, Creste, Meleagre, Thieste et Thelephe. Si bien qu'on voit, qu'ils pouvoient changer ces fables comme ils vouloient, et les accommoder à la vray-semblance. Ainsi Sophocle, /Echile, et Euripide ont traicté la fable de Phiioctete bien diversement : ainsi celle de Medée, chez Seneque, Ovide, et Euripide, n'estoit pas la mesme. Mais il estoit quasi de l'a Religion, et ne leur estoit pas permis de changer l'Histoire, quand ils la traittoient, ny d'aller contre la vérité. Tellement, que ne trouvant pas toutes les Histoires vray-semblables [quoique vraies] et no pouvant pas les rendre telles, ny changer leur nature, ils s'attachoient fort peu à les traicter, à cause de cette difficulté : et prenoyent pour la pluspart des choses fabuleuses, afin de les pouvoir disposer vraysemblablement. De-là, ce Philosophe monstre que le mestier du Poète, est bien plus difficile que celuy de l'Historien : parce que celuy-cy recompte simplement les choses, comme en effect elles sont arrivées, au lieu que l'autre, les représente [non pas comme elles sont] mais bien comme elles ont deub estre. C'est en quoy l'auteur du Cid a failly, qui trouvant dans l'Histoire d'Espagne, que celte fille avoit espousé le meurtrier de son

Père, devoit considérer que ce n'estoit pas un sujet d'un Poème accomply, parce qu'estant historique, et par conséquent vray, mais non pas vray-semblable, d'autant qu'il' choque la raison et les bonnes mœurs, il ne pouvoit pas le changer ni le rendre propre au Poème dramatique. Mais comme une erreur en appelle une autre, pour observer celle des vint quatre heures (excellente quand elle est bien entendue) l'Autheur François, bronche plus lourdement que l'Espagnol, et fait mal en pensant bien faire. Ce dernier, donne au moins quelque couleur à sa faute, parce que son Pœme estant irregulier, la longueur du temps qui rend tousjours les douleurs moins vives, semble en quelque façon, rendre la chose plus vray-semblable. Mais faire arriver en vint quatre heures la mort d'un père, et les promesses de mariage de sa fille, avec celuy qui l'a tué ; et non pas encor sans le conoistre; non pas dans une rencontre innopinée; mais dans un duel dont il estoit l'appel- I lant; c'est (comme a dit bien agréablement un de mes amis) ce qui loing d'estre bon dans les vint quatre heures, ne seroit pas suportable dans les vint quatre ans. Et par conséquent (je le redis encor une fois) la règle de la vraysemblance n'est point observée, quoy qu'elle soit absolument nécessaire. Et véritablement toutes ces belles actions que fit le Cid en plusieurs arjnees, sont tellement assemblées par force en cette Pièce, pour la mettre dans les vint quatre heures, que les Personnages y semblent des Dieux de machine, qui tombent du Ciel en terre : car enfin, dans le court espace d'un jour naturel, on eslit un Gouverneur au Prince de Gastiilo; il se fait une querelle et un combat, entre Dom Diegue et le Comte, autre combat de Rodrigue et du Comte, un autre de Rodrigue contre les Mores; un autre contre Dom Sanche ; et le mariage se conclut, entre Rodrigue et Chimene : je vous laisse à juger, si ne voila

pas un jour bien employé, et si Ton n'auroit pas grand tort d'accuser tous ces personnages de parresse? il est du subjet du Poème Dramatique, comme de tous les corps phisiques, qui pour être parfaicts, demandent une certaine grandeur, qui ne soit ny trop vaste, ny trop resserrée. Ainsi, lors que nous observons un Ouvrage de cette nature, il arrive ordinairement à la mémoire, ce qui arrive aux yeux qui regardent un objet. Geluy qui voit un corps d'une diffuse grandeur, s'attachant a en remarquer les parties, ne peut pas regarder à la fois, ce grand tout qu'elles composent : de mesme, si Faction du Poème est trop grande, celuy qui la contemple, ne sçauroit la mettre tout ensemble dans sa mémoire : comme au contraire, si un corps est trop petit, les yeux qui n'ont pas loisir de le considérer, parce que presque en mesme temps, l'aspect se forme et s'esvanoùit, n'y trouvent point de volupté. Ainsi dans le Poème, qui est l'objet de la mémoire, comme tous les corps le sont des yeux, cette partie de l'ame, ne se plaist non plus à remarquer, ce qui n'admet pas son office, que ce qui l'excède. Et certainement, comme les corps pour estre beaux, ont besoin de deux choses, à sçàvoir de l'ordre et de la grandeur, et que pour cette raison Aristote nie, qu'on puisse appeller les petits hommes beaux, mais ouy bien agréables; parce que quoy qu'ils soient bien proportionnez, ils n'ont pas neantmoimi cette taille avantageuse, nécessaire à la beauté ; de mesme ce n'est pas assez que le Poème ait toutes ses parties disposées avec soin, s'il n'a I encore une grandeur si jusle que la mémoire la puisse comprendre sans peine. Or quelle doit estre cette grandeur, Aristote dont nous suivons autant le jugement, que nous nous moquons de ceux qui ne le suivent point, l'a déterlW minée dans cette espace de temps, qu'on voit qu'enferment deux Soleils ; en sorte que l'action qui se représente ne

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doit ny excéder, ny estre moindre, que ce temps qu'il nous prescrit. Voila pourquoy autrestbis Aristophane Comique Grec, se moquoit d'^Echile Poète Tragique, qui dans la. Tragédie de Niobe, pour conserver la gravité de cette Heroine, l'introduisis! assise au Sepulchre de ses erifans, l'espace de trois jours, sans dire une seule parole. Et voilà pourquoy le docte Heinsius, a trouvé que Buchanan avoit fait une faute, dans sa Tragédie de Jephté, ou dans le période des vingt- quatre heures, il renferme une action, qui dans l'histoire, demandoit deux mois, ce temps ayant esté donné à la fille pour pleurer sa virginité (dit i'Escriture) Mais l'Autheur du Cid, porte bien son erreur plus avant ; puis qu'il enferme plusieurs années dans ses vintquatre, heures ; et que le mariage de Chimene, et la prise de ces Roys Mores, qui dans l'Histoire d'Espagne, ne se fait que deux ou trois ans après la mort de son père, se l'ait icy le mesme jour. Car quoy que ce mariage ne se consomme pas si-tost, Chimene et Rodrigue consentent, et dés là ils sont mariez,, puis que selon les Jurisconsultes, il n'est requis que le consentement pour les nopees : et qu'outre cela, Chimene est à luy, par la victoire qu'il obtient sur Don Sanche, et par l'arresl qu'en donne le Roy. Mais ce n'est pas la seule loy qu'on voit enfrainte, en cet endroit de ce Poème : il en rompt une autre bien plus importante, puis qu'elle choque les bonnes mœurs, comme les règles de la Poésie Dramatique. Et pour connoistre" cette vérité, il faut savoir que le Poème de Théâtre fut inventé, pour instruire en divertissant ; et que c'est sous cet agréable habit, que se desguise la Philosophie, de peur de paroistre trop austère aux yeux du monde ; et par luy (s'il faut ainsi dire) qu'elle semble dorer les pilulles, afin qu'on les prenne sans répugnance, et qu'on se trouve guary presque sans avoir connu le remède. Aussi ne manque t'elle jamais de

nous monstrer sur la Scène, la vertu recompensée et le vice tousjours puni. Que si quelquefois Ton y voit les meschans prospérer, et les gens de bien persécutez, la face des choses, ne manquant point de changer, à la fin de la Représentation, ne manque point aussi de faire voir, le triomphe des innocens, et le suplice des coupables : et c'est ainsi qu'insensiblement, on nous, imprime en l'ame l'horreur du vice, et l'amour de la vertu. Mais tant s'en faut que la Pièce du Gid, soit faite sur ce modelle, qu'elle est de très-mauvais exemple : l'on y voit une fille desnaturée ne parler que de ses follies, lors qu'elle ne doit parler que de son malheur, pleindre la perte de son Amant, lors qu'elle ne doit songer qu'a celle de son père ; aimer encor ce qu'elle doit abhorrer ; souffrir en mesmo temps, et en mesme maison, ce meurtrier et ce pauvre corps ; et pour achever son impieté, joindre sa main à celle qui dégoûte encor du sang de son père. Apres ce crime qui fait horreur, le spectateur n'a t'il pak raison, de penser qu'il va partir un coup de foudre, du , ciel représenté sur la Scène, pour châtier cette Danaide? Ou s'il sçait cette autre règle qui deffend d'ensanglanter le Théâtre, n'a t'il pas subjet de croire, qu'aussi tost qu'elle en sera partie, un Messager Viendra pour le moins, luy aprendre ce chastiment ? mais cependant, ni l'un ni l'autre n'arrive ; au contraire, un Roy carresse cette impudique; son vice y paroist rescompensé, la vertu semble bannie de la conclusion de ce Poème ; il est une instruction au mal, un aiguillon pour nous y pousser ; et par ces fautes remarquables et dangereuses, directement opposé, aux principales Règles Dramatiques. C'estoit pour de semblables ouvrages, que Platon n'admettoit point dans sa République, toute la Poésie : mais principalement, il en bannissoit cette partie, laquelle imite en agissant, et par Représentation : d'autant qu'elle offroit à l'esprit, toutes sortes de mœurs;

les vices et les vertus, les crimes et les actions généreuses'; et qu'elle introduisoit aussi bien Atree comme Nestor. Or ne donnant pas plus de plaisir, en l'expression des bonnes actions, que des mauvaises, puis que dans la poésie, comme dans la peinture, on ne regarde que la ressemblance, et que l'image de Thersite bien faite, plaist autant que celle de Narcisse : il arrivoit de là, que les esprits des Spectateurs, estoient desbauchez par cette volupté ; qu'ils trouvoient autant de plaisir a imiter les mauvaises actions, qu'il voyoient représentées avecques grâce,! et ou nostre nature incline, que les bonnes, qui nous semblent difficiles ; et que le Théâtre estoit aussi bien l'escole des vices que des vertus .Gela (dis-je), l'avoit obligé, d'exiler les Poètes de sa République : et quoy qu'il couronnast Homère de fleurs, il n'avait pas laissé de le bannir. Mais pour modérer sa rigueur, Aristote qui connoissoit l'utilité de la Poésie, et principalement de la Dramatique, d'autant qu'elle nous imprime beaucoup mieux les bons sentimens, que les deux autres espèces, et que ce que nous voyons, touche bjen d'avantage l'aine, que ce que nous oyons simplement (comme l'a dit Horace) Aristote (di-je), veut en sa Poétique, que les*mœurs représentées dans l'action de Théâtre soyent la pluspart bonnes : et que s'il y faut introduire des personnes pleines de vices, le nombre en soit moindre que des vertueuses. Gela fait que les Critiques des derniers temps, ont blasiiié quelques anciennes Tragédies, ou les bonnes mœurs estoient moindres que les mauvaises ; Ainsi qu'on peut voir par exemple, dans l'Oreste d'Euripide, ou tous les personnages, excepté Pilades, ont de meschantes inclinations. Si l'Autheur que nous examinons, n'eust pas ignoré ces préceptes, comme les autres dont nous l'avons desja repris, il se fust bien empesché, de faire triompher le vice sur son Théâtre, et ses Personnages auroient eu de

meilleures intentions, que celles qui les font agir. Fernand y auroit esté plus grand politique, Urraque d'inclination moins basse, Don Gomes moins ambitieux et moins insolent, Don Sanche plus généreux, Elvire de meilleur exemple pour les Suivantes, et cet Autheur n'auroit pas enseigné la vengeance, par la bouche mesme de la fille de celuy dont on se vange : Chimene n'auroit pas dit,

Les accommodements ne font rien en ce point : Les affronts à l'honneur ne se reparent point ; En vain on fait agir la force ou la prudence. Si Von guarit le mal, ce n'est qu'en apparence.

Et le reste de la troisiesme Scène du second Acte, ou par tout elle conclut à la confusion de son Amant, s'il n'attente à la vie de son père. Comme quoy peut-il excuser le vers, où cett8 desnaturee s'escrie parlant de Rodrigue ?

Souffrir un tel affront, estant ne Gentilhomme,

Et ceux-cy, où elle advoue qu'elle auroit de la honte pour luy, si après luy avoir commandé de ne pas tuer son père, il luy pouvoit obeyr,

Et s'il peut m' obeyr, que dira-t'on de luy ? Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. Mon esprit ne peut qu'estre ou l)onteux ou confus. De son trop de respect, ou d'un juste refus.

Mais je descouvre encor des sentimens plus cruels et plus barbares, dans la quatriesme Scène du troisiesme Acte, qui me font horreur. C'est où cette fille (mais plustost ce Monstre) ayant devant ses yeux Rodrigue encor tout couvert d'un sang qui la devoit si fort toucher, et entendant qu'au lieu de s'excuser, et de reconnoistre sa faute, il Tauthorise par ces vers :

Car enfin n'attends pas de mon affection, Un lasche repentir d'une bonne action,

Elle respond (ô bonnes mœurs ! )

^ Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien.

Si autrefois quelques-uns, comme Marcelin au livre vintseptiesme, ont mis entre les corruptions des Republiques, la lecture de Juvenal, parce qu'il enseigne le vice, quoy qu'il le reprenne; et que pour flageller l'impureté, il la monstre toute nue : que dirons-nous de ce Poème, ou le vice est si puissamment apuyé? ou Ton en fait l'Apologie? ou l'on le pare des ornemens de la vertu? et enfin, ou il fouie aux pieds les sentimens de la Nature, et les préceptes de la Morale? De ces deux preuves assez claires, je passe a la troisiesme, qui regarde le jugement, la conduite, et la bien-seance des choses: et dés la première Scène, je trouve de quoy m'oecuper. Il faut que j'advoûe que je ne vis jamais un si mauvais Physionome, que le père de Ghimene, lors qu'il dit à la Suivante de sa fille, parlant de Don Sanche, aussi bien que de Don Rodrigue :

Jeunes y mais qui font lire aisément dans leurs yeux L'esclatante vertu de leurs braves Ayeux.

Il n'estoit point nécessaire, d'une si fausse conjecture, puisque ce malheureux Don Sanche, devoit estre battu, sans blesser ny sans estre blessé, desarmé, et pour sauver sa vie, contraint d'accepter cette honteuse condition, qui l'oblige à porter luy-mesme son espee à sa Mestresse, de la part de son ennemy. Cette procédure trop romanesque, desment ce premier discours; estant certain, que jamais un homme de cœur, ne voudra vivre par cette voye. Mais ce n'est pas la seule faute de jugement, que je remarque en cette Scène ; et ces vers qui suivent m'en descouvrent ï encor une autre.

L'heure à présent m'apelle au Conseil qui s'assemble, Le Roy doit à son fils clmsir un Gouverneur >

Ou plustost m'cslever à ce haut rang d'honneur, . Ce,quc pour luy mon bras chaque jour exécute. Me défend de penser qu'aucun me le dispute, s

Il faloit avec plus d'adresse, faire savoir à l'Auditeur, le sujet de la querelle qui va naistre : et non pas le faire dire hors de propos à cette Suivante, qui sert dans la Maison du Comte. Cette familiarité n'a point de raport, avec l'orgueil qu'il donne par tout à ce personnage : mais il seroit à souhaitter pour luy, qu'il eust corrigé de cette sorte, tout ce qu'il fait dire à ce Comte de Gormas : afin que d'un Capitan ridicule, il eust fait) un honneste homme : tout ce qu'il dit estant plus digne d'un fanfaron, que d'une personne de valeur et de qualité. Et pour ne vous donner pas la peine, d'aller vous en esclaircir dans son livre, v<j>yez en quels termes il fait parler ce Capitaine Fracasse.

Enfin vous l'emporte^ et la faveur du Roy ,

Vous esleve en un rang qui n'estoit deu qu'à moy : Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir : Un Prince dans un livre aprend mal son devoir ; Et qu'à fait apres'Jout^ ce grand nombre d'années Que ne puisse esgaler une de mes journées ? Et ce bras du Royaume est le plus ferme apuy : Grenade et VArragon tremblent quand ce fer brille, Mon nom sert de rampart à toute la Castille, Sans moy vous passer ie^lbien-tost sous d'autres loix, Et si vous ne m'avie^ vous ri auriez plus de Rois. Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire, ■ Laurier dessus laurier , victoire sur victoire. Le Prince pour essay de générosité Gagneroit de* combats marchant à mon costè : Loin de froides leçons qu'à mon bras on préfère,' Jl aprendroit à vaincre en me regardant faire . . i

Et par là cet honneur n'estoit deu qu'à mon bras : Un jour seul ne perd pas un homme tel que moy : Que toute sa grandeur s'arme, pour mon suplice,

Tout V Estât périra y devant que je périsse. D'un sceptre qui sans moy tomberoit de sa main : II a trop d'interest luy ntestne en ma personne, Et ma teste en tombant fairoit choir sa Couronne. Mais t'ataquer à moy I qui t'a rendu si vain ? Sçais-tu bien qui je suis ?

Mais je sens que pour toy ma pitié s'intéresse : J'admire ton courage et je pleinds ta jeunesse^ Ne cherche point à faire un Coup d'essay fatal , Dispense ma valeur d'un combat inégal ; Trop peu d'honneur pour moy suivroit cette victoire, A vaincre sans pcril on triomplie sans gloire, On te croiroit tousjours abatu sans effort, Et j'aurois seulement le regret de ta mort : Retire-toy d'icy, es-tu si las de vivre ?

Je croirois assurément qu'en faisant ce roolle, l'Autheur auroit cru faire parler Matamore et non pas le Comte ; Si je ne voyois que presque tous ses personnages ont le mesme stile : et qu'il n'est pas jusqu'aux femmes, qui ne s'y piquent de bravure. Il s'est à mon advis fondé sur l'opinion commune , qui donne de la vanité aux espagnols, mais il Ta fait avec assez peu de raison ce me semble : puis que par tout il se trouve d'honnestes gens. Et ce seroit une chose bien plaisante, si parce que les Allemands et les Gascons ont la réputation d'aimer à boire et a desrober, il alloit un jour avec une esgale injustice, nous faire voir sur la Scène, un Seigneur de l'une de ces Nations qui fut yvre, et l'autre coupeur de bource. Les Espagnols sont nos ennemis (il est vray) mais on n'est pas moins bon François, pour ne les croire pas tous bipochondriaques. Et nous avons parmi nous un Exemple si illustre, et qui nous fait si bien voir que la profonde Sagesse et la haute vertu peuvent naistre en Espagne, qu'on n'en sçauroit douter sans crime. Je parlerois plus clairement de cette divine Personne, si je ne craignois de prophaner son nom sacré,

et si je n'avois peur de commettre lin sacrilège, en pensant faire un acte d'adoration. Mais estant encor si esloigné des dernières fautes de jugement,' que je connois et que je dois montrer en cet Ouvrage^ je m'arreste trop à ces premières , que vous verrez sjiivies de beaucoup d'autres plus grandes. La seconde Scène du Cid, n'est pas plus judicieuse que celle qui la précède, car cette Suivante ni (sic) fait que redire, ce que l'Auditeur vient à l'heure mesme d'aprendre. C'est manquer d'adresse, et faire une faute, que les préceptes de l'Art, nous enseignent d'éviter tousjours : parce que ce n'est qu'ennuyer le spectateur ; et qu'il est inutile de raconter ce qu'il a veu. Si bien que le Poète doit prendre des temps derrière les rideaux, pour en instruire les personnages, sans persécuter ainsi ceux qui les escoutent. La troisiesme Scène est encor plus deffectueuse, en ce qu'elle attire en son erreur, toutes celles ou parlent l'Infante ; ou Don Sanche : je veux dire, qu'outre la bien-seance mal (observée, en une amour si peu digne d'une fille de Roy, et l'une et l'autre tiennent si peu dans le corps de la pièce, et sont si peu nécessaires à la représentation , qu'on voit clairement, que D. Urraque ny est que pour faire jouer la Beau château, et le pauvre Don Sanche, pour s'y faire balre par D. Rodrigue. Et cependant, il nous est enjoint par les Maistres, de ne mettre rien de superflu dans la Scène. Ce n'est pas que j'ignore, que les Episodes font une partie de la beauté d'un Poème, mais il faut pour être bons, qu'ils soient plus attachez au Subject. Celuy qu'on prend pour un Poème Dramatique, est de deux façons, car il est ou simple, ou mixte : nous appel- Ions simple, celuy qui estant un, et continué, s'achève sans un manifeste changement, au contraire de ce qu'on attendoit, et sans aucune recognoissance. Nous en avons un exemple dans l'Ajax de Sophocles, ou le Spectateur voit

arriver tout ce qu'il s'estoit proposél Ajax plein de courage, ne pouvant endurer d'estre mesprisé, se met en furie, et après qu'il revient à soy, rougissant des actions que la rage luy avoit fait faire, et vaincu de honte, il se tue. En cela, il n'y a rien d'admirable ni de nouveau.. Le subject meslé, ou non simple, s'achemine à la fin, avec quelque changement opposé, à ce qu'on attendoit, ou quelque reconnoissance, ou tous les deux ensemble. Cettuy-cy estant assez intrigué de soy, ne recherche presque aucun embellissement : au lieu que l'autre estant trop nu, a besoin d'ornements estrangers. Ces amplifications qui ne sont pas tout à fait nécessaires, mais qui ne sont pas aussi hors de la chose, s'apellent Episodes chez Aristote : et l'on donne ce nom à tout ce que Ton peut insérer dans l'Argument, sans qu'il soit de l'Argument, mesme. Ces Episodes qui sont aujourd'huy fort en usage , sont trouvez bons, lors qu'ils aident à faire quelque effect dans le Poème : comme anciennement le discours d'Agamemnon, de Teucer, de Menelaus et d'Ulisse, dans l'Ajax de Sophocle, servoit pour empescher qu'on ne privast ce Héros de sépulture. Ou bien lorsqu'ils sont nécessaires, ou vraysemblablement attachez au Poème, qu'Aristote apelle Episodique, quand il pèche contre cette dernière règle. Nôstre Autheur (sans doute) ne sçavoitpas cette doctrine, puis qu'il sefust bien empesché de mettre tant d'Episodes dans son Poème, qui estant mixte, n'en avoit pas besoin : ou si sa stérilité, ne luy-permettoit pas de le traitter sans cette aide, il y en devoït mettre qui ne fussent pas irreguliers. Il auroit sans doute banny D. Urraque, Don Sanche et Don Arias, et n'auroit pas eu tant de feu à leur faire dire des pointes, ny tant d'ardeur à la déclamation, qu'il ne se fust souvenu, que pas un de ces personnages ne servoit aux incidens de son Poème, et n'y avoit aucun attachement nécessaire. Je voy bien (pour

parler aussi des modernes) que dans la belle Jtfariane, ce discours des songes, que Monsieur Tristan a mis en la bouche de Pherore, n'estoit pas absolument nécessaire : mais estant si bien lié, avec la vision que vient d'avoir Herodes, il y adjoute une beauté merveilleuse. Vision (dis-je) qui fait elle mesme, une partie du Sujet; et dont les présages qu'on en tire, sont fondez sur une, que ce Prince avoit eue autre-fois au bord du Jourdain, il n'en est pas ainsi de nos bouches inutiles, ce qu'elles disent n'est pas seulement superflu, mais les personnages le sont bux-mesmes. Depuis cette dernière cascade, le jugement de l'Autheur ne bronche point, jusqu'à l'ouverture du second Acte : mais en cet endroit (s'il m'est permis d'user de ce mot) il fait encor une disparate. Il vient un certain Don Arias de la part du Roy, qui a vray dire, ny vient que: pour faire des pointes sur les lauriers, et sur la foudre, et pour donner sujet au Comte de Gonnas, de pousser une partie des rotomontades, que je vous ay desja monstrees. On ne sçait ce qui l'ameine, il n'explique point qu'elle est sa commission, et pour conclusion de ce beau discours, il s'en retourne comme il est venu. l'Autheur me permettra de luy dire, qu'on voit bien qu'il n'est pas homme d'esclaircissement, ni de procédé. Quand deux Grands ont querelle, et que l'un est offencé à l'honneur, ce sont des Oyseaux qu'on ne laisse point aller sur leur foy : le Prince leur donne des Gardes à tous deux, qui luy respondent de leurs personnes, et qui ne souiîriroient pas que le fils de l'un, vint faire un appel à l'autre : aussi voyons nous bien la dangereuse conséquence, dont cette erreur est suivie et parles maximes de la conscience, le Roy ou l'Autheur, sont coupables de là mort du Comte, s'ils ne s'excusent, en d sant qu'ils n'y pensoient pas, puis que le con mandement que fait après le Roy do Tarrester, n'est plus de saison. Dam la troisiesme Scène de ce mesme

Acte, les délicats trouveront encor que le jugement pèche, lors que Chimene dit que Rodrigue n'est pas Gentilhomme, s'il ne se vange de son père ; ce discours est plus extravagant que généreux, dans la bouche d'une fille, et jamais aucune ne le diroit, quand mesme elle en auroit la pensée. Les plus critiques trouveroient peut-estre aussi que la bienséance voudroit, que Chimene pleurast enfermée chez elle, et non pas aux pieds du Roy, si tost après cette mort : mais donnons ce transport à la grandeur de ses ressentimens, et à Tardent désir de se venger, que nous scavons pourtant bien qu'elle n'a point, quoy qu'elle le deust avoir. Insensiblement nous voicy arrivez au troisiesme Acte, qui est celuy qui a fait battre des mains à tant de monde; crier miracje, à tous ceux qui ne scavpnt pas discerner, le bon or d'avec l'alchimie, et qui seul a fait la fausse réputation du Cid. j Rodrigue y paroit d'abord chez Chimene, avec une espee qui fume encor du sang tout cluiut, qu'il vient de faire respandre à son père : et par cette extravagance si peu . attendue, il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le » voyent, et qui scavent que ce corps, est encor dans la maison. Cette espouvan table procédure, choque directement le sens commun : et quand Rodrigue prit la resolution de tuer le Comte, il devoit prendre celle de ne revoir jamais sa fille. Car de nous dire qu'il vient pour se faire tuer par Chimene, c'est nous aprendre qu'il ne vient que pour faire des pointes : les filles bien nées n'usurpent jamais l'office des bourreaux ; c'est une chose qui n'a point* d'exemple ; et qui seroit suportable dans une Elégie à Philis, ou le Poète peut dire, qu'il veut mourir d'une belle main, mais non pas dans le grave Poème dramatique, qui représente sérieusement , les choses comme elles doivent estre. Je remarque dans la troisiesme Scène, que nostre nouvel Homère s'endort encore; et qu'il est hors d'aparence,

qu'une fille de la condition de Chimene, n'ait pas une de ses amies chez elle, après un si grand malheur, que celuy qui vient de luy arriver : et qui les obligeoit toutes de s'y rendre, pour adoucir sa douleur par quelques consolations. Il eust esvité cette faute de jugement, s'il n'eust pas manqué de mémoire, pour ces deux vers qu'Elvire dit peu auparavant,

Qrimene est au Palais de pleurs toute baignée, Et n'en reviendra point que bien accompagnée.

Mais sans nous amuser davantage à cette contradiction, voyons à quoy sa solitude est employée. A faire des pointes exécrables, des antithèses parricides, -à dire effrontément qu'elle aime, ou plustost qu'elle adore (ce sont ses mots) ce qu'elle doit tant hair; et par un galimathias qui no conclut rien, dire qu'elle veut perdre Rodrigue, et qu'elle souhaite ne le pouvoir pas. ce meschant combat de l'honneur et de l'amour, auroitlnu moins quelque prétexte, si le temps par son pouvoir ordinaire, avoit comme assoupy les choses ;

v mais dans l'instant qu'elles viennent d'arriver; que son père n'est pas encore dans le tombeau ; qu'elle a ce funeste

. objet, non seulement dans l'imagination, mais devant les yeux, la faire balancer entre ces deux mouvements, ou plustost pancher tout ,à fait, vers celuy qui la perd ou la dés-honore, c'est se rendre digne de cette Epitaphe d'un homme en vie, mais endormy, qui dit,

Sous cette casaque noire, Repose paisiblement , VAutheur d'heureuse mémoire, Attendant le jugement.

En suite de cette conversation, de Chimene avec Elvire, Rodrigue sort de derrière une tapisserie, et se présente effrontément, à celle qu'il vient de faire orpheline : en cet endroit, l'un et l'autre se picquent de beaux mots; de dire

des douceurs : et semblent disputer la vivacité d'esprit en leurs reparties, avec aussi peu de jugement, qu'en auroit un homme qui se plaindroit en Musique dans une affliction, ou qui se voyant boiteux, voudroit clocher en cadence. Mais tout à coup ce beau discoureur, Rodrigue devient impudent : it dit à Chimene, parlant de ce qu'il a tué, celuy dont elle tenoit la vie,

Qu'il le feroit encor, s'il avoit à le faire.

A quoy cette bonne fille respond, qu'elle ne le blasme point; qu'elle ne l'accuse point ; et qu'enfin, iil a fort bien fait de tuer son père, 0 jugement de l'Autheur, à quoy songez-vous? 0 raison de l'Auditeur, qu'estes vous devenue? toute cette Scène est d'esgale force : mais comme les Géographes par un point, marquent toute une Province, le peu que j'en ay dit suffira, pour la faire concevoir entière. Celle qui suit nous fait voir le père de Rodrigue, qui parle seul comme un fou ; qui s'en va de nuict courir les rues ; qui embrasse je ne scay quelle ombre fantastique; et qui le plus incivil de tous les mortels, a laissé cinq cens Gentils-hommes chez iuy, qui venoient luy offrir leur espee. Mais outre que labien-seance est mal observée, j'y remarque une faute de jugement assez grande. Et pour la voir avec moy, il faut se souvenir que Fernand estoit le premier Roy de Castille, et c'est à dire Roy de deux ou trois petites Provinces. De sorte, qu'outre qu'il est assez estrange que cinq cens Gentils-hommes" se trouvent à la fois, chez un de leurs amis qui a querelle, la coustume estant en ces occasions, qu'après avoir offert leur service et leur espée, les uns sortent, à mesure que les autres entrent : il est encore plus hors d'aparence, qu'une si petite Cour que ceile de Gastille estoit alors, pust fournir cinq cens Gentils-hommes à D. Diegue, et pour le moins autant au Comte de Gormas, si grand Seigneur, et tant en réputation : sans ceux qui

demeuroient neutres, et ceux qui restoient auprès de la personne du Roy. C'est une chose entièrement esloignée du vra y-semblable, et qu'à peine pourroit faire la Cour d'Espagne, en Restât où sont les choses maintenant. Aussi voit-on bien, que cette grande Troupe, est moins pour la querelle de Rodrigue, quo pour luy aider à chasser les Mores. Et quoy que les bons Seigneurs n'y songeassent pas, l'Autheur qui fait leur destinée, les a bien sceu forcer malgré qu'ils en eussent à s'assembler, et scait luy seul, à quel usage on les doit mettre. Le quàtriesme Acte commence par une Scène ou Chimene aimant son père a l'accoustumee, s'informe soigneusement, du succez des armes de Rodrigue, et demande s'il n'est point blessé. Cette Scène est suivie d'une autre, qu'il suffit de dire que fait l'Infante, pour dire qifelle est inutile, Mais en cet endroit il faut que je die, que jamais Roy ne fut si mal obéi que Don Fernand, puis qu'il se trouve, que malgré Tordre qu'il avoit donné dés le second Acte, de munir le port, sur l'advis qu'il avoit que les Mores venoieni l'attaquer, il se trouve (dis-je) que Seville estoit prise, son Throsne renversé, et sa personne et celles de ses enfans perdues, si le hazard n'eust assemblé ces bien-heureux amis de Don Diegue, qui aident Rodrigue a le sauver. Et certes le' Roy qui tesmoigne qu'il n'ignore point ce desordre,1 a grand tort de ne punir pas ces* coupables, puis que c'est par leur seule négligence que PAutheur fait,

que d'un commun effort, Les Mores et la Mer entrent dedans le port.

Mais il me permettra de luy dire , que cela n'a pas grande aparence, veu que la nuict on ferme les Havres d'une chaisne : principalement ayant la guerre, et de plus des advis certains que les ennemis aprochent. En suite, il dit parlant encor

ues Mores,

Ils anchrent, ils descendent, i

Ce n'est pas sçavoir le mestier dont il parle : car en ces occasions ou l'événement est douteux, on ne mouille point Tanchrei afin d'estre plus en estât de faire retraite, si Ton s'y voit forcé. Mais je ne suis pas encor à la fin de ses fautes, car pour découvrir le crime de Ghimene, le Roy s'y sert de la plus méchante finesse du monde, et mal gré ce que le Théâtre demande de sérieux en cette occasion, il fait agir ce sage Prince, comme un enfant qui seroitbien enjoué, en la quatriesme Scène du quatriesme Acte. Là, dans une action de telle importance, ou sa justice devoit être balencée avec la victoire de Rodrigue, au lieu de la rendre a Ghimene, qui feint de la luy demander, il s'amuse à luy faire pièce; veut esprouver si elle aime son Amant; et en un mot, le Poète luy oste sa Couronne de dessus la teste pour le coiffer d'une Marote.il devoit traiter avec plus de respect, la personne des Roys que l'on nous aprend estre sacrée ; et considérer celuy cy dans le Throsne de Castille, et non pas comme sur le Théâtre de Mondory. Mais toute grossière qu'est cette fourbe, elle fait pourtant donner cette criminelle dans le piège qu'on luy tend, et descouvrir aux yeux p!e toute la Cour par t^i esyanoûissement l'infâme passion qui la possède. Il ne luy sert de rien de vouloir cacher sa honte, par une finesse aussi mauvaise que la première, estant certain que malgré ce quolibet qui dit, Qu'on sepasme de joie, ainsi que cU tristesse.

La cause delà sienne est si visible, que tous ceux qui ont l'ame grande, desireroient qu'elle fust morte, et non pas seulement esvanouye ; ainsi le quatriesme acte s'achève, après que Fernand a fait la plus injuste ordonnance, que Prince imagina jamais. Le dernier n'est pas plus judicieux, que ceux qui l'ont devancé : dés l'ouverture du Théâtre, Rodrigue vient en plein jour revoir Chirnene, avec autant d'effronterie, que s'il n'en avoit pas tué le père; et la perd

d'honneur absolument, dans l'esprit de tout un peuple qui le void entrer chez elle. Mais si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos, je lui demanderois volontiers, s'il a donné de l'eau bénite en passant, à ce pauvre mort, qui vray-sembîablement est dans la salle? leur seconde conversation, est de mesme stile que la première, elle luy dit cent choses dignes d'une prostituée, pour l'obliger à batrè ce pauvre sot de Don Sanche, et pour conclusion, elle adjoute avec, une impudence espouventable :

Te diray-je encor plus ? va, songe à ta ckfience, Pour forcer mon devoir, flpur m' imposer silence, Et si jamais Y amour eschâ\ufa tes esprits , Sors vainqueur d'un combat dont Chimene est le prix. Adieu ce mot laschê méfait rougir de honte.

Elle a bien raison de rougir et de se cacher, après une action qui la couvre d'infamie, et qui la rend indigne! de voir la lumière. La seconde et troisiesme Scène n'est qu'une continuelle extravagance de notre Infante superflue. La quatriesme, qui se passe entre Elvire et Chimene, ne sert non plus au subjet. La cinquiesme, qui fait arriver Don Sanche, me fait aussi vous advertir que vous preniez garde, que dans le petit espace de temps, qui se coule (sic) à reciter cent quarante vers, TÀutheur fait aller Rodrigue s'armer chez luy, se rendre au lieu du combat; se batre; estre vainqueur; desarmer Don Sanche; luy rendre son espée; luy ordonner de l'aller porter à Chimene; et le temps qu'il faut à Don Sanche, pour venir de la place chez elle : tout cela se fait, pendant qu'on recite cent quarante vers, ce qui est absolument impossible, et qui doit passer pour une grande fauté de conduite. Quand nous voulons prendre ainsi des temps au Théâtre, il faut que la Musique ou les Chœurs, qui font la distinction des actes, nous en donne le moyen dans cet intervalle ; ear autrement, les choses ne

doivent estre représentées, que de la mesme façon, qu'elles peuvent arriver naturellement. Dans toute cette Scène dont je parle, Ghimone joue le personnage d'une Furie, sur l'opinion qu'elle a que Rodrigue est mort, et dit au misérable Don Sanche, tout ce qu'elle devoit raisonnablement dire à l'autre,- quand il eut tué son père. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque chose d'agréable en cette erreur, mais elle n'est pas judicieusement traittée; il en falloit moins pour estre bonne ; parce qu'il est hors d'aparence qu'au milieu de ce grand flux de paroles, D. Sanche pour la desabuser ne puisse pas prendre le temps, de luy crier, il n'est pas mort. Gomme ils en sont là, le Roy et toute la Gour arrive; et c'est devant cette grande assemblée, que Dame Chimene levé le Masque ; qu'elle confesse ingénument ses folies desnaturees ; et que pour les achever, voyant que Rodrigue est en vie, elle prononce enfin un ouy si criminel, qu'à l'instant mesme, le remords de conscience la force de dire :

Sire, qu'elle (sic) apparence a ce triste hhnenée ? Qu'un mesme jour commence et fausse mon deuil, Mette etiAtion lict Rodrigue, et mon père au cercueil ? C'est trop d'intelligence avec son )x>micide ; Vers ses Mânes sacre^, c'est me rendre perfide ; Et soililler mon honneur, d'un reproche éternel, D'avoir trempé mes mains, dans le sang paternel.

Demeurons-en d'accord avec elle, puis que c'est la seule chose raisonnable qu'elle a dite. Et devant que passer de la conduite de ce Poème, à la censure des vers, disons encor, que le Théâtre en est si mal entendu, qu'un mesme lieu, représentant TApartement du Roy, celuy de l'Infante, la maison de Ghimene et la rue, presques sans changer de face, le Spectateur ne sçait le plus souvent où sont les Acteurs. Maintenant, pour la versification, j'advoûe qu'elle est la meilleure de cet Autheur; mais elle n'est point assez

parfaite, pour avoir dit luy mesme (1) qu'il quite la terre; que son vol le cache dans les Cieux; qu'il y rit du desespoir de tous ceux qui l'envient; et qu'il n'a point de Rivaux, qui ne soient fort honorez, quand il daigne les traiter d'esgal. Si le Malherbe en avoit dit autant, je doute mesme si ce ne seroit point trop (2). Mais voyons un peu, si ce soleil qui croit estre aux Cieux est sans taches, ou si, malgré son esclat prétendu, nous aurons la veuô assez forte, pour le regarder fixement et pour les appercevoir. Je commence par le premier vers de la Pièce.

Entre tous ces Amants, dont la jeune ferveur,

C'est parler François en Allemand, que de donner de la jeunesse à la ferveur; cette Epithetè n'est pas en son lieu. Et fort improprement nous dirions, ma jeune peine, ma jeune douleur, ma jeune inquiétude, ma jeune crainte, et mille autres semblables termes impropres.

Ce n'est pas que Chimene escoute leurs souspirs> Ou d'un regard propice anime leurs désirs.

Cela manque de construction. Et pour qu'elle y fus t il failoit dire, à mon advis, ce n'est pas que Chimene escoute leurs soupirs, ni que:d'un regard propice elle anime leurs désirs. I

Tant qu'à duré sa force, a passé pour merveille,

Icy tout de mesme, il failoit dire a passé pour une merveille.

L'heure à présent m'appelle au Conseil qui s'assemble,

Ce mot d'à présent, est trop bas pour les vers ; et qui

(i) Voir Y Excuse à Ariste, Les rivaux de Corneille, on l'a déjà vu, et on le verra encore, n'ont. jamais pu lui pardonner cette épître.

(2) Pourtant Malherbe avait dit : . . . , * • .

Ce quo Malherbe écrit dure éternellement.

II' y/ .

s'assemble est superflu, il suffisoit de dire, l'heure m'apelle au Conseil.

Deux mots dont tous vos sens doivent estre charme^

Il n'est point vray qu'une bonne nouvelle charme tous les sens ; puis que la Veue, l'Odorat, le Goust ni l'Atouchement, n'y peuvent avoir aucune part. Cette figure qui fait prendre une partie pour le tout, et qui chez les sçavants s'appelle Sinecdoche, est icy trop hyberbolyque.

Et je vous, voy pensive et triste chaque jour , L'informer avec soin comme, va son amour,

Cela n'est pas bien dit : il devoit y avoir, et je vous voy pensive et triste chaque jour, vous informer (et non pas l'informer) comme quoy va son amour, et non pas comme va son amour.

Que je meurs s'il s'aclxve, et ne s'achève pas.

Pour la construction, il faloit dire, que je meurs s'il s'achève, et s'il ne s'achève pas.

Elle rendra le calme à vos esprits flottants,

Je ne tiens pas que cette façon de faire flotter les esprits soit bonite : joint qu'il falloit dire l'esprit , parce que les esprits en plurier, s'entendent des vitaux et des animaux, et non pas de cette haute partie de Faine, ou réside la volonté.

Ma plus douce espérance, est de perdre l'espoir,

Ce vers si je ne me trompe n'est pas loin du galimathias.

Le Prince pour essay de générosité,

Ce mot d'essay, et celui de générosité, estant si près l'un de l'autre, font une fausse rime dans le vers, bien désagréable, et que l'on doit tousjours esviter. Gagneroit des combats marchant à mon costè ,

On dit bien gagner une bataille, mais on ne dit point, il a gagné le combat.

Parlons en mieux le Roy fait honneur à vostre aage, La césure manque à ce vers.

Le premier dont ma race ait veu rougir son front» I

Je trouve que le front d'une race, est une assez estrange chose : il ne falloit plus que dire, les bras de ma lignée ; et les cuisses de ma postérité.

Qui tombe sur son chef, rejaillit sur mon front :

Cette façon de dire le chef, pour la teste, est hors de mode : et l'Auteur du Gid a tort d'en user si souvent.

Au surplus, pour m te point flatter*

Ce mot de surplus est de Chicane, et non de Poésie, ny de la Cour.

Se faire un f eau rampartf de mille funérailles .

J'aurois basti ce rampart de corps morts, et d'armes brisées, et non pas de funérailles ; cette phrase est extravagante, et ne veut rien dire.

Plus Voffenceur est cher%

Ce mot d'oiïenceur n'est point François : et quoy que son Autheur se croye assez grand homme pour enrichir la langue, et qu'il use souvent de ce terme nouveau, je pense qu'on le renvoyera avec Isnel.

A mon aveuglement, rende\ un peu de jour, j

On ne rend pas le jour à l'aveuglement, mais ouy bien à l'aveugle.

Allons mon amet et puis qu'il faut mourir, '

J'aimerois autant dire, allons moy-mesme, et puis qu'il faut mourir : cette exclamation n'a point de sens.

Respecter un amour dont mon ame esgaree, " Void la perte asseurêe

Ce mot d'esgarée n'est mis que pour rimer, et n'a nulle signification en cet endroit.

Je rendray mon sang pur , comme le fay receu :

Je rçe sçay dans quel Aphorisme d'Hipocrate, l'Autheur a remarqué, qu'une mauvaise action corrompt le sang, mais contre ce qu'il dit, je croy plus raisonnablement, que Rodrigue Ta tout bruslé, par cette noire melancholie qui le possède. ^

Ce grand courage cède ,

// y prend grande part ,

Un si grand crime ,

Et quelque grand qu'il fust ;

Pour un grand Poète, voila bien des grandeurs qui se touchent.

Pour le faire abolir sont plus que suffisans,

Sont plus que suffîsans, est une façon de parler basse et populaire, qui ne veut rien dire : non plus qu'une autre dont il se sert quand il dit,

faire l'impossible,

A le bien prendre, c'est ne vouloir rien faire que de vouloir faire, ce qu'on ne peut faire. On pardonne ces fautes, aux petites gens qui s'en servent, mais non pas aux grands Autheurs, tel que le croit estre celui du Cid. Il dit parlant de la querelle de Don Diegue :

Elle à fait trop de bruit pour ne pas s'accorder ,

il faut dire pourn'estre pas accordée, car elle ne s'accorde point elle mesme.

Les hommes valeureux, le sont du premier coup.

Ce premier coup, est une phrase trop basse pour la Poésie.

Fous laisse^ choir ainsi ce glorieux courage.

Paire choir un courage, n'est pas proprement parler.

Si dessous sa, valeur, ce grand guerrier s1 abat ,

Outre que cette parole de s'abat, a le son trop approchant de celuy du Sabat, il falloit dire es! abatu, et non pas 's'abat'. , . j

Le Portugal se rendre, et ses nobles journées, ' Porter de là les mers ses hautes destinées,

Il falloit dire ses grands exploits, car ses nobles journées ne disent rien qui vaille. •

An milieu de V Afrique arborer ses lauriers. '

Le mot d'arborer fort bon pour les Estandars, ne vaut rien pour les arbres, il falloit y mettre planter.

Pleure^ pleurez tnes yeux, et fondez vous en eau » ' La moitié de ma vie, a mis Vautre au tombeau , Et m'oblige à venger, après ce coup funeste , Celte que je n'ay plus, sur celle qui me reste ,

Ces quatre vers, que Ton a trouvez si beaux, ne sont pourtant qu'une hapelourde ; car premièrement ces yeux fondus, donnent une vilaine idée à tous les esprits délicats. On dit bien fondre en larmes, mais on ne dit point fondre les yeux. De plus, on appelle bien une Mestuesse la moitié de sa vie, mais on ne nomme point un père ainsi. Et puis, dire que la moitié d'une vie, a tué l'autre moitié, et qu'on doit venger cette moitié, sur l'autre moitié, et parler et marcher avec une troisiesme vie, après avoir perdu ces deux moitiez, tout cela n'est qu'une fausse lumière, qui esblouit l'esprit, de ceux qui se plaisent à la voir briller.

J7 deschire mon cœur, sans partager mon

am'e

Ce vers n'est encor à mon advis qu'un ealimalhias pompeux : car le cœur et l'ame, sont tous deux pris en ce sens, pour la partie ou résident les passions. » Quoy% du sang de mon père encor toute trempée :

Ce vers me fait souvenir, qu'il y en a un autre tout pareil qui dit :

Quoy, du sang de Rodrigue encor toute trempée !

Cette conformité de mots, de rime et de pensée, monstre une grande stérilité d'esprit.

Mais sans quitter V envie ,

Il falloit dire sans perdre l'envie, ce mot de quitter n'est pas en son lieu.

Aux traits de ton amour, ni de ton desespoir,. "

Ce mot de trait, en cette signification est populaire, et s'il eust dit aux effets, la Phrase eust esté bien plus noble.

Vigueur y vainqueur , trompeur , peur ,

Ce sont quatre fausses rimes, qui se. touchent, et qu'un esprit exact ne doit pas mettre si près.

Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cesse\t

Ce n'est point parler François, on dit finis, ou terminez, et le mot de cessez, ne se met jamais comme il est là.

Ou fut jadis V affront que ton courage efface.

Ce jadis ne vaut rien du tout en cet endroit : parce qu'il marque une chose faite il y a long-temps, et nous sçavons qu'il n'y a que quatre ou cinq heures, que Don Diegue a rcceu le soufflet dont il entend parler.

et le sang qui m'anime,

L'Autheur n'est pas bon Anathomiste : ce n'est point le

sang qui anime, car il a besoin luy mesme d'estre animé, par les esprits vitaux qui se forment au cœur, et dont il

n'est (pour user du terme de l'Art) que le veicule.

i ■■ leur brigade itoit preste,

Cinq cens hommes est un trop grand nombre, pour ne l'appelîer que brigade : il y a des Regimens entiers, qui n'en ont pas d'avantage : et quand on se pique de vouloir parler des choses, selon" les termes de l'Art, il en faut scavoir la véritable signification , autrement on paroit ridicule, en voulant paroistre sçavant.

Tant à nous voir marcher en si bon esquipage.

C'est encor parler de la guerre en bon bourgeois qui va à la garde : au lieu de ce vilain mot d'esquipage, qui ne vaut rien là, il falloit dire en si bon ordre.

Sortir d'utie bataille, et combattre à Vinstant,

Tout de mesme, ce combat des Mores fait de nuict, n'estoit point une bataille.

Que ce jeune Seigneur endosse le harnois, ^

Ce jeune Seigneur qui endosse le harnois, est du temps de moult, de pieca, et d'aincois.

Et leurs terreurs s'oublient ,

Cela ne vaut rien : on doit dire finissent, cessent, ou se dissipent : car ces terreurs qui s'oublient elles mesmes, ne sont qu'un pur galimathias.

Contrefaites le triste,

Ce mot de contrefaites est trop bas pour la Poésie, on doit dire, feignes d'estre triste. Il y a encor cent fautes pareilles dans cette Pièce, soit pour la phrase, ou soit pour la construction : mais sans m'arroster davantage, je veux

passer de l'examen des vers, à h preuve des larcins, aussi tost que pour montrer, comme cet Autheur est stérile, j'auray fait remarquer combien de fois dans son Poème, il a mis les pauvres lauriers si communs, voyez le je vous en supplie.

Ils y prennent naissance au milieu des \auriers , Laurier dessus laurier, victoire sur victoire, • • Que pour voir en un jour flestrir tant de lauriers , Tout couvert de lauriers, craigne\ encore la foudre, Mille et mille lauriers, dont sa teste est couverte, , Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers, J'iray sous mes Cypre% accabler ses lauriers , Le chef au lieu de fleurs , couronné de lauriers, Luy gagnant un laurier, vous impose silence.

La dernière partie de mon Ouvrage, ne me donnera pas plus de peine que les autres. Le Cid est une Comédie Espagnole, dont presque tout Tordre, Scène pour Scène, et toutes les pensées de la Françoise sont tirées: et cependant, ni Mondory, ny les Affiches, ny l'Impression, n'ont apeilé ce Poème, ny traduction, ny paraphrase, ny seulement imitation : mais bien en ont-ils parlé, comme d'une chose qui seroit purement, à celuy qui n'en est que le traducteur ; et luy-mesme a dit (comme un autre a desja remarqué)

Qu'il ne doit qu'à luy seul, toute sa renommée.

Mais sans perdre une chose si précieuse que le temps, trouvez bon que je m'^quitte de ma promesse, et que je fasse voir que j'entend^ aussi l'Espagnol : (1)

1 De mis hasanas escritas,

Dare al Principe un traslado,

(i) Scùdéry, s'il entend l'espagnol, le cite souvent assez mal. Nous rectifions ses citations d'après l'édition des Mocedades del Cidy donnée par M. Ernest Mérimée, Toulouse, 1890.

• Y aprendera en lo que hize Sino aprende en lo que hago.

Pour s'instruire d'exemple en àespit de Venviè, H lira seulement V histoire de ma vie.

Esse sentimiento adoro,

Essa colera me agrada ! .

Agréable colère > Digne ressentiment à ma doukur bien doux I

Lava, lava con sangre, Porque el honor que se lava, Con sangre se ha de lavar (i).

Ce n'est que dans le sang, qu'on lave un tel outrage.

Poderoso es el contrario, Je te donne à combattre, un homme à redouter.

Aqui ofensa, y alli espada, Enfin tu sçais V affront , et tu tiens la vengeance.

No tengo mas que dezirte.

Je ne te dis plus rien.

Y voy a llorar afrentas.

Accablé des malheurs ou le destin me range, Je m'en vay les pleurer,

Mi padre el ofendido

amarga pena!

el ofensor, el padre de Ximena.

0 Dieu Vestrange peine !

En cet affront y mon père est Voffencè^ Et Voffenceury le père de Chitnene.

(i) Scutiéry a ici arrangé, ou plutôt dérangé, le texte espagnol qui dit

lava

Con sangre, que sangre sola Quita semejuntes manchas.

Confieso que fue locura, Mas no la quiero emendar î

Je Vadvoûe entre nous, quand je luy fis V affront, y eus le sang un peu chaut, et le bras un peu prompt^ Mais puis que s'en est fait , le coup est sans remède.

Que los nombres como yo, Tiencn mucho que perder.

Un jour seul ne perd pas, un homme tel que moy.

Y ha de perderse Castilla, Antes que yo,

Tout V Estât périra, devant que je périsse.

R. Conde 1 — G. Quien es? — R. A esta parte Quiero dezirtc quien soy.[/

— G. Que me quieres? — R. Quiero hablarte. Aquel viejo que esta alli,

Sabes quien es? — G. Y a lo se.

Porque lo dizes? — R. Porque?

Habla bajo, escucha. — G. Di.

— R. No sabes que fue despojo De honra, y vallor? — G. Si séria.

— R. Y que es sangre'suya y mia.

La que yo tengo en el ojo ?

Sabes ? — G. Y el sabello, que ha de importar?

— R. Si vamos a otro lugar

, Sabras lo mucho que importa.

R. A moy Comte deux mots. — G. Parle, — R. Oste moy

[d'un doute, Connois-tu bien Don Diegue. - G. Otty. — R. Parlons

{bas, escoute, Sçais-tu que ce viellara], fut la mésme vertu, La vaillance et Vhonneur de son temps, le sçais-tu ? G. Peul-estre. — R. Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sçais-tu que c'est son sang, le sçais-tu ?-r- G. Que m'importe ? R. A quatre pas tficy, je te le fais sçavoir.

Como la ofensa sabia, Luego cay en la vengança.

Des que fay sceu ? affront, fay preveu la vengeance.

Justicia, justicia pido 1 Sire, Sire justice.

Senor, mi padre he perdido, I

H a tué mon père%

Senor, mi honor he cobrado,

// a vangi le sien,

Que me hablô Por la boca de la herida.

Me parloit par sa playe, Par cette triste bouche, il empruntoit ma voix.

Y escrivio,.

Con sangre mi obligacion.

Son sang sur la poussière, escrivoit mon devoir.

Castigar en la cabeça Los delitos de la mano.

Quand le bras a failly, Von en punit la teste.

Que mi sangre

Saldra limpida.

Je rendray mon sang pur,

Sosiegate,

Ximena.

Prends du repos ma fille.

Mi llanto crece !

Cest croistre mes malheurs.

Que has hecho Rodrigo?

Rodrigue qu' as-tu fait?

No mataste al Conde?

Quoy viens-tu jusqu'icy braver V ombre du Comte, Ne Vas-tu pas tuè ?

Importauale a mi honor.

Mon honneur de ma main a voulu ut effort.

. Quando fue casa del muerto, Sagrado del matador?

Mais chercher ton a^ile, en la Maison du mort ?. Jamais un meurtrier, en fit-il son refuge?

[Ximena] esta

Cerca palacio, y vendra

Accompanada.

Chiméne est au Palais,

Et n'en reviendra point que bien accompagnée

Ay afligida !

Que la mitad de mi vida,

Ha muerto la otra mitad.

.... al vengar

De mi vida la una parte,

Sin las dos he de quedar ?

Pleure^, pleure^ mes yeux, et fonder vous en eau, La moitié de ma vie, a mis l'autre au tombeau, Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je ri ay plus, sur celle qui me reste.

Te de el gusto de matarme, Sin la pena del seguirme.

Et bien, sans vous donner la peine de poursuivre, Soule% vous du plaisir de m'empescher de vivre.

Rodrigo, Rodrigo

En my casa?

Rodrigue en ma Maison, Rodrigue devant moi? Escucha !

Escoute moy 1

Muero.

Je me meurs.

Solo quiero,

Que en oyendo lo que digo, Respondas con este azero.

Quatre mots seulement,

Apres ne tne responds qu'avecques cett: espee.

Con tal fuerça que tu amor

Puso en duda my vengança,

Mas en tan gran desuentura, ;

Lucharon a mi despecho,

Contrapuestos en mi pecho,

My afrenta con tu hermosura,

Y tu, Seilora, vencieras,

A no hauer imaginado,

Que afTrentado, ,

Por infâme aborrecieras,

Quien quisiste por honrado,

Mafiatne asse% long-temps n'ait cowbatu pour toi:

Juge de son pouvoir , dans une telle offetice,

Pai pu douter encor, si fen prendrois vengeance;

Réduit à te desplaire, ou souffrir un affront,

J*ay retenu ma main, j'ai creu mon bras trop promt,

Je me suis accusé, de trop de violence,

Et ta beauté sans doute emportoit la balence,

Si je n'eusse opposé, contre tous tes appas.

Qu'un homme sans honneur ne te meritoit pas :

Qu'après m 'avoir chery, quand je vivois sans blâme,

Qui m'aima généreux, me hairoit infâme.

No te doy la culpa a ti De que desdichada soy.

Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.

Que en dar vengança a tu afrenta, ' Gomo cauaîlero hiziste.

Tu n'as fait le devoir, que d'un homme de bien,

Disculpara mi decoro,

Con quien piensa que te adoro,

El saber que te persigo.

Et je veux que la voix de la plus noire envie Esleve au Ciel ma gloire, et pleignc mes ennuis, Sçachant que je t'adore, et que je te poursuis.

^as spy parte, Para solo perseguirte,' Pero no para matarte.

Va je suis ta partie, et non pas ton bourreau,

Pues tu rigor que hazer quiere?

A quoi te resouds-tu ?

Por mi honor

He de hazer

Contra ti quanto pudiere,

Deseando no poder.

Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère, Jeferay mon possible à bien venger mon père, Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, • Mon unique souhait , est de ne rien* pouvoir •»

Ay Rodrigo ! quiën pensara ! •■ Rodrigue, qui Veut cru ?

Ay Ximena I quien dixera ! I

Chimene, qui Veust dit ?

Que mi dicha se acabara?

Que notre heur fut si proche, et si tost se perdit ,

Vête, y mira a la salida No te vean:

Adieu, sors, et surtout, garde bien qu'on te voye,

Quedate yreme muriendo.

Adieu, je vay traisner une mourante vie,

Aliento tomo

i Para en tus alabanças empleallo. .

Laisse moy prendre haleine, afin de te louer,

Brauemcntc provastc 1 bien lo hiziste ! Bien mis pasados brios imitaste.

Ma valeur n'a point lieu de te desadvoûer, Tu Vas bien imiUe ;

Toca las blancas canas que me honraste, liega la tieraa boca a la mcxilla Donde la mancha de mi honor quitaste.

Touche ces cheveux blancs, à qui tu rends Yhonneur, Viens baiser cette joue, et reconnois la place , Ou fut jadis V affront, que ton courage efface,

A quien como la causa se atribuya, Si hay en mi algun valor, y fortaleza.

L'honneur vous en deu, les deux me sont tesmoins Qu'estant sorty de vous, je ne pouvois pas moins.

Tanto atribula un plazer, Como oongosa un pesar.

/ On se pasme de joie, ainsi que de tristesse.

Apres ce que vous venez de voir, jugez (Lecteur) si un Ouvrage dont le sujet ne vaut rien, qui choque les principales règles du Poème Dramatique, qui manque de jugement en sa conduite, qui a beaucoup de meschants vers, et dont presques toutes les beautez sont desrobees, peut légitimement prétendre, à la gloire de n'avoir point esté surpassé, que luy attribue son Autheur, avec si peu de raison? peut estre sera-t'il assez vain, pour penser que l'envie m'aura fait escrire, mais je vous conjure de croire, qu'un vice si bas n'est point en mon ame ; et qu'estant ce que je suis, si j'avoisde l'ambition, elle auroit un plus haut objet, que la renommée de cet Autheur. Au reste, on m'a dit qu'il prétend en ses responses, examiner les œuvres des autres, au lieu de tascher de justifier les siennes : mais outre que cette procédure n'est pas bonne, nos erreurs ne le pouvant pas rendre innocent, je veux le relever de cette peine pour ce qui me regarde, en advouant ingénument, que je croy

qu'il y a beaucoup de fautes dans mes Ouvrages, que je ne voy point, et confessant mesme à ma honte, qu'il y en a beaucoup que je voy, et que ma négligence y laisse. Aussi ne pretend-je pas faire croire que je suis parfait, et je ne me propose autre fin, que d9 monstrer qu'il ne Test pas tant qu'il le croit estre. Et certainement, comme je n'aime point cette guerre de plume, j'aurois caché ses fautes, comme je cache son nom et le minr, si, pour la réputation de tous ceux qui font des vers, je n'avois cru que j'estois obligé, de faire voir à TAutheur du CID, qu'il se doit contenter de l'honneur, d'estre Citoyen d'une| si belle Republique, sans s'imaginer mai à propos, qu'il en peut devenir le Tiran.

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