‹ La querelle du CidChapitre 15 sur 87 · VI. — LETTRE APOLOGITIQUE · texte numérisé non relu

VI. — LETTRE APOLOGITIQUE

du Sieur Corneille,

contenant sa responce aux Observations faites par le Sieur Scuderi sur le Cid {i).

1 J ONSIEUR, — Il ne vous suffît pas que vostre Libelle me deschire en public ; Vos Lettres me viennent quereller jusques dans mon Cabinet, et vous m'envoyez d'injustes accusations lors que me devez pour le moins des excuses; Je n'ay point fait la pièce qui vous picque, je l'ay receuë de Paris avec une Lettre qui m'a appris le nom de son Autheur; Il l'adresse à un de nos amis qui vous en pourra donner plus de lumière : Pour moy, bien que je n'aye guère de jugement, si l'on s'en rapporte à vous. Je n'en ay pas si peu que d'offencer une personne de si haute condition, dont je n'ay pas l'honneur d'estre cogneu, et de craindre moins ses ressentimens que les vostres: Tout ce que je vous puis dire, c'est que je ne doute ny de vostre Noblesse ny de vostre vaillance, et qu'aux choses de ceste nature, où je n'ay point dinterest, je croy le monde sur sa parolle, ne meslons point de pareilles difticultez parmi nos différends ; Il n'est pas question desçavoir de combien vous estes Noble ou plus vaillant que moy, pour juger de combien le Cid est meilleur que l'Amant libéral: Les bons esprits trouvent que vous avez fait un haut chef d'œuvre de doctrine et de raisonnement en vos Observations. La modestie et la générosité que vous y tes-

(i) Par Corneille.

Éd. princ. S. I. M. DC. XXXVII. In-8° de 14 pages, y compris le titre et un feuillet blanc. — 5. /. M. DC. XXXVII. In-8° de 8 pages (2« édition).

moignez, leur semblent des pièces rares ; Et sur tout vostre procédé merveilleusement sincère et cordial, vers un amy; Vous protestez de ne me dire point d'injures, et lors qu'inconlinant après vous m'accusez d'ignorance en mon mestier et de manque de jugement en la conduite de mon chefd'œuvre; Vous appeliez cela des civilitez d'Autheur, je n'aurois besoin que du texte de votre Libelle, et des contradictions qui s'y rencontrent pour vous convaincre de l'un et de l'autre de ces deffaux, et imprimer sur vostre casaque, le quatrain outrageux que vous avez voulu attacher à la mienne, si le mesme texte ne me faisoit voir que l'Eloge, d'Autheur d'heureuse mémoire, ne vous peut estre propre, en m'apprenant que vous manquez aussi de ceste partie, quand vous vous estes escrié (0 raison de l'Auditeur, que faisiez- vous) en faisant ceste magnifique saillie? Ne vous estes-vous pas souvenu que le Gid a esté représenté trois fois au Louvre, et deux fois à l'Hostel de Richelieu : Quand vous avez traicté la pauvre Chimene d'impudique, de prostituée, de parricide, de monstre; Ne vous estes vous pas souvenu, que la Reyne, les Princesses, et les plus vertueuses Dames de la Cour et de Paris, l'ont receuë et caressée en fille d'honneur; Quand vous m'avez reproché mes vanitez, et nommé le Comte de Gormas, un^Gapitan de Comédie, vous ne vous estes pas souvenu que vous avez mis un, A qui lictj au devant de Ligdamon, ny des autres chaleurs Poétiques et militaires, qui font rire le Lecteur, presques dans tous vos livres. Pour me faire croire ignorant, vous avez tasché d'imposer aux simples, et avez avancé des maximes de Théâtre de vostre seule auctorité, dont toutesfois quand elles seroient vrayes , vous ne pouriez tirer les conséquences cornues que vous en tirez : Vous vous estes fait tout blanc d'Aristote et, d'autres Autheurs que vous ne leutes et n'entendites peut estre jamais, et qui vous man-

quent tous de garentie : Vous avez fait le Censeur Moral, pour m'imputer de mauvais exemples : Vous avez épluché jusques a en accuser un de manque de cezure : Si vous eussiez sceu les termes du mestier dont vous vous meslez, vous eussiez dit qu'il manquoit de repos en l'Emistiche : Vous m'avez voulu faire passer pour simple Traducteur, soubs umbre de soixante et douze vers que vous marquez sûr un ouvrage de deux mille ; Et que ceux qui s'y cognoissent n'appelleront jamais de simples traductions : Vous avez déclamé contre moy, pour avoir teu le nom de l'Autheur Espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moy, et que vous sçachiez fort bien que je ne l'ay celé à personne, et que mesme j'en ay porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal Vostre Maistre et le mien : En fin vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente ans d'estude m'ont acquis : Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup d'honnestes gens me placent, je ne sois descendu au dessoubs de Claverel : Et pour reparer des offences si censibles, vous croyez faire assez de m'exhorter à vous respondre sans outrages, pour nous repentir après tous deux de noz folies,1' et de me mander impérieusement, que malgré nos gaillardises passées je sois encore vostre amy, à fin que vous soyez encore le mien , comme si vostre amitié me devoit estre fort précieuse après cette incartade, et que je d'eusse prendre garde seulement au peu de mal que vous m'avez fait, et non pas à celuy que vous m'avez voulu faire. Vous vous plaigniez d'une lettre à Ariste, où je ne vous ay point fait de tort de vous traicter desgal, puis qu'en vous monstrant mon envieux, vous vous confessez moindre; quoy que vous nommiez folies les travées d'Autheur où vous vous estes laissé emporter, et que le repentir que vous en faites paroistre, marque la honte que vous en avez : Ce n'est pas assez de

dire soyez encore mon amy, pour recevoir une amitié si indignement violée ; Je ne suis point homme d'esclaircissement, vous estes en seureté de ce costé là. Traictez moy d'oresnavant en incogneu comme je vous veux laisser pour tel que vous estes, maintenant que je vous cognois ; mais vous n'aurez pas sujet de vous plaindre quand je prendray le mesme droict sur vos ouvrages que vous avez pris sur les miens ; Si un volume d'Observations ne vous suffît faictes-en encore cinquante, tant que vous ne m'ataquerés pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez point en nécessité de me deffendre, et de ma part je verray avec mes amis, si ce que vostre Libelle vous a laissé de réputation vaut que j'achève de la ruiner; Quand vous me demanderez mon amitié avec dés termes plus civile, j'ay assez de bonté pour ne vous la refuser pas, et me taire des deffaux de vostre esprit que vous estalez dans vos livres ; jusques-là je suis assé glorieux pour vous dire de porte a porte que je ne vous crains ny ne vous ayme. Âpres tout, pour vous parler cerieusement, et vous monstrer que je ne suis pas si picqué que vous pourriez vous imaginer, qu'il ne tiendra pas à moy que nous ne reprenions la bonne intelligence du passé que vous souhaitez : Mais après une offense si publique, il y faut un peu plus de cérémonie, je nô vous la rendray pas mal-ays^e, et donneray tous mes interests à qui que vous voudrez de vos amis ; et je m'asseure que si un homme se pouvoit faire satisfaction du tort qu'il s'est faict, il vous condamneroit à vous la faire à vous mesme, plustost qu'à moy qui ne vous en demande point, et à qui la lecture de vos Observations n'a donné aucun mouvement que de compassion ; Et certes on me blasmeroit avec justice, si je vous voulois du mal pour une chose qui a esté l'accomplissement de ma gloire, et dont le Cid à receu c'est advantage, que de tant de beaux Poèmes qui ont paru

jusqu'à présent : Il a esté le seul dont Tesclat ait peu obliger l'envie à prendre la plume : Je me contente pour toute Apologie, de ce que vous avouez qu'il a eu l'Approbation des Sçavans et de la Cour : C'est Eloge véritable par où vous commencez vos Censures, destruit tout ce que vous pouvez dire après. Il suffit qu'ayez fait une folie Amatrique (1 ) sans que j'en face une à vous respondre comme vous m'y conviez : Et puis que les plus courtes sont les meilleures, je ne feray point revivre la vostre par la mienne : Résistez aux tentations de ces gaillardises qui font rire le public ^ voz despens, et continuez à vouloir estre mon amy, afin que je me puisse dire le vostre. Corneille.

(i) La coquille est vraiment trop forte, et nous devons la signaler. Nous pensons, avec M. Rossignol, qu'il faut lire « à m'attaquer », mots qui correspondent à ceux de la ligne suivante « à vous respondre ». Voir Corneille, éd. Marty-La veaux, tome X, page 406, note 4.

On lit, a la dernière page de la 2° édition originale, deux petites pièces de vers, dont la seconde se retrouve a la fin de la Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots sous le nom (TAristei « Je fis donc resolution de guérir ces Idolastres ». Nous ne donnons donc ici que la première :

Bien que sans un discret silence, Mes feux cachent leur violence, Je 'veux que le Ciel en courroux Finisc mes jours et ma peyne, Si je n'uy plus d'amour pour vous Que lo Cid n'en cust pour Chlmcnc.

La seconde pièce est celle qui commence par ce vers :

Les vers de ce grand Cid, que tout le monde admire.

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