VII. —LA VOIX PUBLIQUE
a Monsieur de Scudery
sur les observations du Uid. {i)
MONSIEUR, — C'est trop faire le bon François que de vouloir perdre le Cid, par ce qu'il est Espagnol, il faut estre plus généreux, et puis qu'il est en France donnés luy la vie si vous le pouvés faire à celuy que son Autheur a desja fait immofrtel, et le traittant en prisonnier de guerre, souffrez que nous luy donnions nos cabinets pour prison : Il s'est assés rendu considérable pour nous obliger à le trailter favorablement, puis qu'il a eu l'honneur de plaire au Roy et aux grands Esprits du Royaume. Apres les Eloges qu'il a eu d'eux, ce seroit perdre le temps de faire son Apologie : Je ne m'areste point à ce qu'a dit un Envieux qu'il aymeroit mieux avoir faict les observations du Cid que le Cid mesme. Son discours tesmoigne plus de passion et d'ignorance que de jugement. Ce n'est point que je veuille condamner vostre ouvrage ; j'estime tout ce qui vient de vous, celuy la particulièrement monstre beaucoup de vivacité dans ses raisons subtilles, mais convaincantes comme celles dont se servit ce vieil Autheur qui loua la fiebvre quarte : j'aurois tort de vous accuser d'ignorance, et je ne veux pas croire que l'envie vous aye jamais fait mettre la main à la plume, vostre stille est trop pompeux pour estre animé d'une passion si basse; et si vous blasmés le Cid vous n'en cognoissés pas moins le mérite ; puis que vous aves eu les yeux assés penetrans pour y remarquer de si petits deffauts
(i) Auteur inconnu.
Éd. princ. A Paris, M. DC. XXXVII. In-8°, de 7 pages.
vous avez peu voir toutes ses grâces, qui n'ont esté cachées à personnes. Aussi je nVasseure que si vous n'eussiés cognu ce qu'il vaut vous ne l'eussiez pas attaqué ; vostre cœur est trop grand pour estre capable de petits desseings : Il ne falloit pas moins qu'un Cid pour exciter vostre colerre. Mais si vos observations n'ont pas eu le succez que vous vous en estiés promis, consolez-vous dans la satisfaction que vous pouvez tirrer d'une haulte entreprise, quoy qu'infructueuse, et prenez d'oresnavant pour devise au lieu de Poète et Guerrier, Aumse sat est. si vous m'aymés mieux emprunter celle de l'Espagnol, Todos contra io cl io contra todos, laissés à l'Autheur du Cid la libre* jouissance de l'estime dont tout le monde la jugé digne, et ne vous engagez point à faire comparaison d'une Didon avec une Medée, et d'un Cid, avec un Amant libéral; les bons Espris cognoissent assez le mérite des uns et des autres sans l'ayde de vos observations. Si vous recognoissez la foiblesse de vostre party, c'est en vain que vous taschez à le fortifier en vous efforçant d'interresser vos Juges en vostre cause, ils sont trop justes pour se laisser corrompre par des flatteries : ne croyez plus vos sentiments sur ce poinct, ny le conseil de quelques faux Amis qui veulent se divertir à vos despens : Les honnestes gens vous condamnent, et le public se plaind de vous voir perdre en bagatelles les heures qui dovroiont estre emploiées à des ouvrages dignes de vostre esprit. Si vous croyez trop engagé dans le jeu ne craignes pourtant pas de vous retirer^ sur vostre perte de peur d'une plus grande, sçachez qu'il faut estre parfaict pour oser reprendre impunément, et vous ne pouvés sans présomption vous donner ce tiltre. Cherchés à le mériter par des œuvres meilleures que vos dernières, et si vous estes sages suives le conseil de la Voix publicque qui vous impose silence.
VIII. — L'INCONNU ET VERITABLE AMY de Messieurs de Scudery et Corneille {iK
MESSIEURS, Puis que tout Paris n'ignore plus • maintenant le différend qui est entre Monsieur de J^^rS^A Scudery et Monsieur Corneille, pour s'estre entrepris et engagez insensiblement à escrire l'un contre l'autre ; Je ne croy pas aujourd'hui estre blasmable de témoigner à chacun combien j'honore leurs vertus; je les estime tous deux,, et le desplaisir que j'ay de les voir tous les jours se beguetter et pincer en plusieurs façons, par l'advis de certaines personnes, qui ne les poussent à ce peu glorieux dessein là, que pour apprendre aux despens de leur réputation, et de leur plaisir, jusques où deux des premiers Poètes de nostre siècle, peuvent porter leur inimitié, et leurhayne, estans offencez l'un par l'autre. iTadvouë bien que Monsieur de Scudery, selon le sentiment des plus lionnestes gens, n'a pas eu autant de raison d'escrire contre le Cid. comme il en auroit eu de' taire les fautes qu'il y a remarquées effectivement, parce qu'à moins de se déclarer ennemy juré de Monsieur de Corneille, il ne devoit pas mettre aux yeux du public, une chose qui fîst préjudice à un homme de sa profession et de sa compagnie, dautant que sans toutes ces marques-là de la vivacité de son esprit, on n'a jamais douté qu'il ne fust tres-sçavant, et qu'il n'eust advantage sur beaucoup d'autres du mesme mestier, qui
(i) Généralement attribué à Rotrou. Voir notre Introduction.
Éd. princ. S. /. M. DC. XXXVII. In-8° de 7 pages, le titre compris.
sont bien ayse pourtant de se divertir par la nouveauté des Lettres et Responces, qui se font journellement tant d'un costé que d'autre , ausquelles ils donnent telles couleurs que bon leur semble, selon leurs inclinations : d'ailleurs on trouve fort estrange que Monsieur Corneille, qui est sage, et doit estre sans présomption et vaine gloire, voulust prétendre un degré de prééminence au dessus de Monsieur de Scudery, qui a fait une infinité des plus beaux Poëmes qui se jouent à présent sur le Théâtre; et n'y a personne qui ne die, que c'est luy faire tort, de blasmer ce qu'il nous donne et qu'il laisse à la mémoire, qui est (n'en desploise au Cid) aussi bon, ou meilleur que luy, soit en gros ou on détail, de loing ou de prés, encore, qu'il ayt pieu à celuy qui a fait responce pour la voix publique, sans en avoir eu charge ny procuration, de rendre une injustice à l'Amant libéral, qui appelle de son jugement inique. C'est une, des plus belles et riches Pièces que nous ayons, et dont l'invention est inestimable. Ce joly personnage sans commission, ne;l'a pas bien considérée, ou il n'a pas l'esprit assez fort, et le jugement assez solide, pour remarquer sa valeur, que les plus grossiers et les moins entendus à ce divin mestier recognoissent ; il me semble qu'il ne fera jamais de honte au Cid, de marcher paire à paire avec luy, non pas mesme quand il prendra la droicte : Je ne nie pas neantmoins la beauté du Cid, non plus que le mérite de son Autheur; Il n'y a point de créatures, qui selon son temperamment, n'ayme des sujects convenables à ses humeurs, et tel trouvera l'Amant libéral à son goût, qui ne donnera pas après sa voix au Cid, et ainsi du contraire : de façon qu'en cela , comme en la pluspart des choses du monde, chacun suit son inclination naturelle, et supporte les légères fautes des Autheurs, ou les fait passer pour grandes auprès de ceux qui n'y entendent rien : Pour moy
qui ayme les deux Poètes, les deux sujets, et qui ne me picque pas de grahdesprit, je les trouve toutes deux excellentes, et les estime extrêmement, aussi bien que quantité de gens doctes qui en parlent sans interest ; Quant au sieur Cîaveret, il n'est pas bien fondé de se faire veoir en cette dispute, qui ne peut augmenter sa gloire, il faut qu'il travaille autrement qu'il n'a fait du passé, pour faire approuver la légitimation du sujet contenu aux lettres qui courent maintenant les rues de sa part, je luy conseille de demeurer neutre, et de se contenter d'avoir eu l'honneur d'attaquer Monsieur Corneille, et d'avoir pensé fortifier les raisons que Monsieur de Scudery a escrites, touchant l'Observation du Cid, lesquelles sont assez pertinentes et n'ont besoin d'aide. Mais je ne puis croire neantmoins que Monsieur Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine, par quelque mespris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses couvres, à quoy il y a peu à redire, bien qu'il y ait quantité de gens desnaturez et sans jugement, qui ont adversion pour les beautez, et qui trouvent mauvais que Bolleroze sur son théâtre donne nom à l'Amant libéral, le chef-d'œuvre de Monsieur de Scudery, ce beau Poôme ne perd rien de son esclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour estre chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire (au jugement de tous les désintéressez) une acte de justice et de son adresse, quand il loue ledit sieur de Scudery, non pas autant qu'il le doit estre, mais autant qu'il en a de pouvoir, tesmoignant en son discours sa recognoissance, sans toutesfois vouloir toucher ny prejudicier à la réputation de Monsieur Corneille, comme font d'autres tout hautement à celle dudit sieur de Scudery , qui possède tout seul les perfections que le Ciel, la naissance, et le travail pourroient donner à trois excellens hommes. Il est vray qu'on ne les
peut trop chérir ny l'un ny l'autre, et quVyoïi*. ucou et veu tant de belles choses, la fertilité de leur t^fcvoir. ^9 oiy publique leur doit conseiller, comme je fais de sfl p**!., d'employer cy après leur temps à des ouvrages digrv.s de leurs capacitez, et non pas s'arrester à se faire la guerre l'un l'autre à la persuation de ceux qui aiment le trouble, et qui craignent de les voir escrire mieux qu'eux. Ne croyez pas, Messieurs, que j'aye mis la main à la plume pour en acquérir de la gloire, ny pour me faire cognoistre homme de bien, puis que je parle simplement, ainsi que des gens de mon mestier le doivent et le peuvent, que je vous laisse mon nom en blanc, et que je ne suis pas seulement cogneu en particulier desdils deux Poètes, je l'entreprends donc pour les asseurer que si jeHrouvois lieu de les obliger et servir je m'y emploierois de tout mon cœur,|et serois ravy de voir l'amitié et l'intelligence restablie entre eux, et le souvenir de ce qui s'est passé depuis deux mois effacé de leur mémoire. Je leur en prie de toute mon affection de la véritable voix publique, et tout (1) pour l'amour d'eux mesmes, que de moy, qui suis, I
Leur tres-affectionné serviteur, D. R.
(i) Le sens appelle « tant ».