‹ La querelle du CidChapitre 17 sur 87 · IX. — LE SOUHAIT DU CID · texte numérisé non relu

IX. — LE SOUHAIT DU CID

EN FAVEUR DE ScUDERI.

Une paire de Lunettes pour faire mieux ses Observations (".

^^)OUS sommes en un temps, où chacun se pique u«â plus de bien dire, que de bien faire, où les ;,.^j-'"; bonnes actions sont plus rares, que les belles paroles, où on joue mieux de la langue que de la main, où la vanité regno au désavantage de la vérité, qui soroit ensevelie dans l'oubly, si la colère, l'interest et l'animosité ne la produisoit par fois avec injustice. Deux d'un mesme mestier (Poëtes à ce que j'entens) Scuderi et Corneille (sans nommer) dont l'un ne veut pas avoir de second, et l'autre ne peut souffrir de premier, qui travaillent pour le plaisir public, et pour leur louange particulière, leur ouvrage sert d'ordinaire au Théâtre, du bruit duquel ils se repaissent ou mandient quelque faveur de ceux à qui laur travail sert de divertissement; on voit à heures perdues l'employ de leur sueur et de leurs veilles; leur estude est un jeu, et leur occupation donne de l'exercice aux esprits oyseux, dans cette condition peu glorieuse se sont rendus ou envieux ou médisans, ou injurieux l'un contre l'autre.

Chimene dans son agréement a jette entr'eux cette pomme de discorde, portant Scuderi à ses propres despens à remarquer les fautes qui sont dans la Tragi-Gomedie du

(i) Par Sirmond(??)

Éd. princ. S, i. Marque d'imprimeur : Une main sortant des nuages et tenant par un fil, au dessus des flots agités, une couronne royale, avec la légende : In manu Dei sors mea, et les lettres TB (?) réunies dans un petit cadre ovale. M. DC. XXXVII. In-8<>de 36 pages.

Cid; Il est vray qu'autre que luy n'eust pas voulu mettre lamain à la bourse ny à la plume pour corriger si mal les fautes (Tautruy : Cette charité seroit louable si en le relevant il ne choppoit pas plus lourdement, comme ses lunettes feront voir sans le dire, tout y sera proposé par forme de dout^, ne croyant rien de la science et capacité de l'un ny de l'autre; Je fais à dessein comme le scrupuleux qui se deffie de soy-mesme et ne s'asseure à personne, il approuve tout, et n'aggrée rien. Ce qui luy deplaist le contente peu après, l'inégalité de son humeur le met de toute sorte de partie, selon que le jour est clair et obscur, il regarde les objets, il embrasse aujourd'huy ce que demain lui sera •à contre-cœur; en un mot parmy les fols ont peut avec prudence faire semblant de n'estre pas sage.

Beautez d'illusions et beautez effectives, vous blessez moins ma veuë que mes oreilles par la grossièreté de vos termes, si ce n'est que la beauté d'illusion soit prise pour celle à qui le fard et l'artifice donne du lustre et les effectives pour celles à qui la nature et la naïveté sert d'ornement, si cela estoit je priserois extrêmement l'industrie de celuy qui convertirpit un monstre de laideur en^ine parfaite beauté.

' Tout le monde a esté abusé horsmis Scuderi,qui le croira : il donnoit des sentiments contraires à sa créance; il faisoit semblant d'admirer une pièce qui luy faisoit pitié, parce qu'il est sans vanité bon, et courageux, sa bonté suivoit l'erreur, son courage le rendait complaisant, n'eust-il pas advoûé plus à propos d'avoir esté surpris avec les autres par ces belles couleurs qui s'effacent en l'air, jusques à ce que la présomption de l'Autheur du Cid luy auroit donné la curiosité de regarder de prés ce qu'il n'avoit vou que de loin, et d'appeller de ses oreilles et de ses yeux à son esprit à qui le ton de la voix et le geste donnant du diver-

tissement ne permirent pas durant le cours de Faction de juger exactement de ce qui s'y passoit, il devoit appeler de Scuderi au théâtre, à Scuderi en son cabinet : en l'un et en l'autre il monstre d'estre esgalement intéressé, faisant l'empressé à défendre les autres, il se trahit soy-mesme, refusant la gauche en la compagnie des grands esprits, il prétend la droicte aussi bien que Corneille, enquoy il sçait mal la leçon qu'il désire enseigner de se cognoistre soymesme, qui demande la préférence en matière de perfection mérite d'estre mis au dernier rang, s'estimer sçavant c'est ne l'estre pas, ce qu'on cognoist est moins que rien auprès de ce qu'on ignore, cela estant que deviennent Scuderi et Corneille dans leur débat ?

Qui descrie l'ouvrage d'un Autheur, l'accuse d'avoir mai employé son temps, qui dit que le sujet n'en vaut rien du tout, le blasme d'impudence dans son choix, qui le condamne de ne garder pas les reigles de son mestier, le reprend d'ignorance ou de malice, eiïfin prouvant qu'il n'a point de beautez sans larcin, n'est-ce pas l'appeler voleur ? c'est ainsi qu'on baise le fleuret et qu'on porte la botte franche contre un Poëte qu'on veut sans toucher à sa personne obliger à faire amande honoraire de beaucoup de meschans vers qui sont sortis de sa plume.

Cette distinction ne seroit-elle pas délicate de confesser que l'on a frappé du baston sur le pourpoint sans avoir eu dessein de blesser celuy qui le porte, entre l'œuvre et l'ouvrier la relation et la liaison est si estroite, que l'un estant meschant, l'autre ne peut estre bon dans le mesme ordre, une bonne action donne de l'honneur à celuy qui l'a produite, comme une mauvaise couvre de honte et d'infamie la face de celuy qui luy a fait voir le jour. Apres tout il n'y a si meschant livre qui n'aye quelque chose de bon, celuy-là est estimé sain entre les ladre3 qui a cette maladie

à perfection ayant le poil et le corps d'une mesme couleur, l'égalité d'humeurs par tout est un tesmoignage de la bonté du tempérament qui seroit mauvais s'il y avoit de la différence dans le teint.

Tel allègue Aristote qui ne l'a pas leu, les ignorans appellent les sçavants à leur secours pour faire paroistre du moins qu'ils les cognoissent, ainsi qu'ils abusent de leur authorité pour prouver choses communes, dire qu'un Poëte use de fiction c'est chose manifeste, personne n'en doute, mais qu'une histqire ne puisse estre le sujet de son Poëme que de sa fiction et de son invention à l'esgard des divers rencontres qu'il entremesle, déguise et ajuste à sa mode qui le peut nier avec raison. L'Histoire des Hercules, des Césars, et des Cleopatres a esté plustost escrite que leur Tragédie, que Scuderi loue si excessivement pour blasmer indiscrètement Guillen ou son Traducteur en la Tragi-Comedie du Gid.

Pourquoy expliquer ce que c'est que Tragédie et Tragi- Comédie, puis que le Cid jusques à la fin du second acte est une Tragédie parfaite, la mort du Comte inopinée en est une preuve. Scuderi eust désiré qu'il ne fut mortsitost, il est pitoyable, il luy eust prolongé la vie jusques au troisiesme acte, et n'eust pas déclaré son désastre sur la fin du second, pour suspendre et laisser languir l'auditeur plus long-temps, contre sa maxime qui ordonne que la cognoissance de ceux qui escoutent prévienne l'action et la parole des Acteurs, et neantmoins il est véritable qu'il y a du plaisir d'estre surpris dans les événements, dont le hazard, et la fortune est la maistresse : bien souvent nous sommes bien aises d'estre trompez dans ses jeux où l'esprit prend son divertissement, voyant que le destin ordonne et dispose des choses autrement que nous avons pensé.

Le reste n'est ce pas une Comédie accomplie, encores qu'il

y aye des batailles, les Rois n'y meurent point, les duels y sont sans meurtre, les intrigues de l'Infante qui donne ce qu'elle voudroit pouvoir retenir, qui ne seroit pas marrie que Chimene perdit ce qu'elle luy avoit donné, ne le pouvant elle/mesme posséder, cette contrariété de l'amour, de l'honneur et du devoir entre deux personnes qui ne se peuvent hayr, dont l'une poursuit la mort, et l'autre ne demande ny la vie ny la grâce, qu'autant qu'il plaist à celle qui est offensée ; ne tiennent ils pas assez l'auditeur en suspens pour douter si le duel, ou la guerre, ou la justice du Prince, enlèveront la teste que Chimene haït par devoir, et chérit si fort avec inclination d'estre légitimement à celuy qu'elle a dès le commencement aimé sans crime et par l'adveu et permission de son père, dont la mort luy en deiïend la possession. Qui diroit que Chimene devoit cspouser le meurtrier de son père? cela n'estant pas vray semblable comme dit Scuderi, l'auditeur n'en a peu avoir la pensée, ainsi il n'a peu deviner l'issue de la Tragi- Comedie du Cid. Delà Scuderi est contraire à soy-mesme, il se blesse pensant offenser un autre, et ce fleuret baisé luy ayant (à mon advis) fait mal à la langue et à la bouche, l'oblige à discourir avec si peu d'ordre et de raison.

Il y en a, qui pour paroistre habiles, taschent de n'estre point entendus, se servant des motsestrangers dont l'usage ^ n'est pas commun, ainsi parler de règles Dramatiques en France, c'est faire venir la Grèce dans Paris, n'eust-il pas mieux dit en termes de mesme pays, mais plus naturalisez les loix de la Scène et du Théâtre.

Est-ce bien expliquer le mot de vray et de vraysemblance, de vouloir contraindre par caprice un Poëte d'abandonner la vérité pour suivre son ombre : comme il est constant qu'il ne doit rien produire esloigné du sens commun en i tout ce qu'il y apporte du sien, aussi il est obligé de suivre |

l'histoire exactement : Un Peintre pour tirer au naturel un visage en doit prendre tous les traicts. Si c'est un borgne il aura mauvaise grâce de luy donner deux yeux, si c'est un ^Ethiopien, il seroit pris pour un fol de le représenter d'un teint de neige, un Corbeau blanc, un Cigne noir, un lièvre se battant contre les Chiens comme un Lyon, un Cerf chassant une mutte devant soy et beaucoup de choses qui sont contraires à l'ordre de la nature/rendant cet ouvrier ridicule, luy donneroit droit d'avoirj une boutique aux petites Maisons, mais ayant peint un corps au naïf, il peut le mettre sur sa meilleure posture, le revestir des plus rares et plus esclatantes couleurs et le représenter dans la mine et dans le port qu'il jugera plus agréable et plus à propos à la fantaisie de ceux qui le doivent considérer, ce que les Peintres tracent avec le pinceau, les Poëtes l'expriment avec leur plume et leurs vers, il s'attachent au fait comme le Peintre au visage, se servant par après de leur invention, de leur addresse el de leur fiction, pour faire agir, parler, vivre et mourir, ceux qui y sont représentez dans l'ordre des passions et rencontres humaines aji plus prés dos sentimens les moins esloignoz de l'usage commun.

Que Scuderi eust crié bien plus haut, si on eut représenté Chimene après la mort de son père en estât de ne regarder qu'avec desdain Rodrigues, ce sang espanché ayant effacé tous les traits qu'amour avoit vivement imprimé en son ame, le devoir avec l'honneur estouffant ses flammes, et si au lieu du mariage ont eût/fait perdre la vie au Cid par poison, ou sous l'effort impourveu de quelque assassin que la haine eust produit par l'invention de cette fille, il auroit mis en avant l'Histoire, appelant très-justement l'Autheur de cette Tragi-Comedie fourbe et menteur, il n'auroit pas approuvé la vraysemblance qui s'escarte du vray.

Oedipe, Medée et les autres, n'ont-ils pas esté ? s'il y a du

déguisement ce n'est pas en la personne ny au fait, mais dans la fantaisie du Poëte qui invente ce qui n'est pas pour faire voir ce qui est, ainsi leurs fables sont des menteries véritables et de ces coiffes de crespe bien clair dont les dames se cachent pour se faire mieux voir, et se faire regarder plus précisément par ceux qui ont le dessein et la curiosité de les recognoistre.

L'Historien et le Poëte sont differens autant qu'un nain d'un goant, un homme nud d'avec un autre qui est vestu à l'advaniage : L'Historien est serré, précis, racourcy, lié et attaché aux actions, mouvemens et rencontres des personnes, et du temps duquel il déduit les avantures, c'est un limier qui ne doit prendre de trait qu'autant qu'il en faut pour éventer la vérité, il met à nud ce qui est caché, il descouvre avec simplicité les finesses d'autruy, il n'est ny trop curieux ni trop secret, estant despoûillé de tout interest, il n'espargne personne, il blasme sans aigreur, il loue sans flatterie, et n'ayant pas de passion, il parle de tout esgalement avec justice. Le Poëte n'en est pas de mesme, encores qu'il ne s'esloigne pas' tout à fait du vray, il luy est permis de faire mille tours auparavant que de l'approcher, faisant comme les Rameurs, il luy tourne quelquefois le dos pour l'aborder, ou comme les charlatans adroits qui cachent et descouvrent en mesme temps avec soupplesse quelque rareté pour la donner par après à considérer en public avec plus d'admiration. Ils déguisent sans fard, ils font leurs approches en reculant : enfin les vestements qu'ils baillent à leur sujet sont transparans, et se produisent autant à nud que l'Historien au plaisir prés qu'on prend de considérer la subtilité dje leur fantaisie, la gentillesse de leur invention, et l'addresse de leur artifice qui donne goût à ce qui seroit fit (sic) de soy-mesme, ainsi s'il y a plus de difficulté d'estre Poëte qu'Historien, c'est qu'il est plus aisé de marcher que

de danser, ou de danser simplement que de cabrioler sur la corde, cette différence sera-elle aussi à propos que celle de Scuderi ?

La. règle des vingt-quatre heures, n'est-ce pas une observation trop scrupuleuse à Tesgard de la mémoire qui s'attache plus aux choses et aux actions qu'à leur durée, qui regarde en un instant ce qui est passé en cinq cens ans, comme s'il estoit présent, qui voit en un moment un enfant naistro devenir homme et mourir vieillard, qui se plaist d'accourcir le temps afin de ne point languir dans la représentation des objets qu'elle considère, qui s'enqueste plus du vray que de l'apparence, qui court dans l'Histoire avec grande vitesse de peur de s'ennuyer, n'est-ce pas estre contraire à l'humeur Françoise, qui voudroit dé-jà voir ce qui se fera d'icy à dix ans, à qui le delay donne de l'inquiétude, et les occasions de bien faire sont trop lentes, ne luy permettant pas d'exécuter maintenant ce qui s'accomplira dans un siècle ? Ne sçauroit-on en moins de vingt-quatre heures représenter sur un théâtre la vie d'un Roy qui aura ve^cu cent ans ? dans une mesme galerie les yeux voyent en peinture sans déplaisir des personnages qui ont esté en plusieurs siècles ? si la mémoire leur ressemble (comme veut assez mal à propos Scuderi) ne pourra-elle pas le mesme ? il en a la preuve dans les galeries du Louvre, à la maison de la Roine-Mere, et chez Monseigneur l'Eminentissime Cardinal, on en a assemblé sans desordre, sans disgrâce et sans mescontentement les pourtraits des personnes illustres qui ont esté de depuis mille ans, ainsi pourquoy trouvera-on estrange que le parterre s'accorde avec les galeries, et si la Cour approuve ce que le Bourgeois n'a pas rejette, c'est l'action et non pas le temps qui agrée au spectateur.

Je ne Stay pas si ^Ischile a eu droit de se moquer

d'Aristophane, mais je sçay bien que le Docte insius n'est pas digne de deschausser Bucanan qui eust fait rire tout son théâtre s'il eust fait pleurer trois mois la fille de Jephte.

Les deux soleils d'Aristote ne sçauroient donner assez de clairté à un aveugle qui se trouve dans les ténèbres dont l'esprit et jugement de Scuderi est environné, pensant avoir trop de lumière il n'a veu goûte, au commencement n'ayant pas voulu que le Poëte s'attachast à l'Histoire, il désire par après qu'il y soit exact jusques à garder les momena et la suite du temps, n'est-ce pas oublier ce qu'il a dit en moins de douze pages, et se combaltre soy-mesme?

N'est-ce pas rechercher à paroistre sçavant de louer le théâtre dans son institution, de bannir les Poëtes avec Platon , de les remettre en crédit avec Aristote, pour dire que cette pièce est do mauvais exemple, qu'elle authorise le vice, que Fernand n'est pas assez politique, qu'Utrague a l'inclination trop basse, don Gomez ambitieux au non plus, don Scncho homme de peu de cœur, qui perd l'amour de peur de perdre la vie, lors que Chimene la conserve au milieu des funérailles de son père, et aime autant la main qui est cause de sa mort, comme elle eust eu en horreur celle de Sanches s'il eust tué Rhodrigués ; enfin qu'Elvire qu'il appelle suivante a des tours de soupplesse, qui ne sentent pas sa Dame d'honneur.

Qui prendra la peine de lire en repos et sans émotion d'esprit la troisiéjne Scène du second acte, verra que Chimene ne porte point Rhodrigués à aucune vengeance, ce sont deux filles toutes deux amoureuses, qui s'entretiennent l'une dans le desespoir de pouvoir posséder, l'autre a la veillé de la jouyssance à qui l'amour fait craindre ce qu'elle ne voudroit pas voir, on luy parle d'accomodement elle le juge impossible, sçachant la Noblesse du cœur de Rhodrigués, elle n'y voit pas de jour pour effacer sans combat un

affront imprimé sur la face de son père. L'Infante .luy promet de le retenir prisonnier, et elle demeure contente et satisfaite. L'amour quoi qu'il aveugle, reconoist les sentimens d'un cœur bien aimé, il n'est en ténèbres que chez soy, il ne voit que trop clair au dehors ; ainsi Chimene désire avec passion ce qu'elle ne peut espérer par raison; le passé luy donne de la crainte pour l'avenir, elle juge qu'à sa prière ou commandement un Gentilhomme ne doit pas faire une mauvaise action , que tout doit céder à l'honneur, et qu'elle ne peutrde mander avec justice à son amant, ce qu'il ne luy pgut'accorder sans infamie, n'ayant pas du tout parlé à RKodrigués, comment peut-elle estre coupable mesme en apparence de la mort de son père ? Avoir peur que deux ne se battent, c'est désirer la conservation de tous deux, et ne conspirer la ruine de pas un : ainsi le devoir et l'amour retiennent cette fille dans l'incertitude de ce qui doit arriver : les choses les plus asseurées luy donnent de la crainte, elle eust de bon cœur mis sa jouo entre la main de son pore et la face de don Diegue pour emposcher le commencement de la querelle, et se fut mise entre les espées de son père et de son amant, pour obtenir d'eux par pitié ou par amour, d'estre sacrifiée à leur disgrâce plutost qu'un sang qui luy estoit si cher courut aucun hazard de part et d'autre d'estre espanché.

Dans le 3. acte, Scène 4. Rhodrigués parlant ainsi, N'attens pas de mon affection

Un lasche repentir d'une bonne action, veut dire qu'encores qu'il soit criminel en son endroit et qu'il l'aye offensée, c'a esté par devoir et par raison, et qu'il ne se repend pas d'avoir fait ce à quoy les loix de l'honneur l'obligeoient, quq s'estant exposé à un combat qui sembloit inesgal, il a mieux aimé courir le hazard de mourir que de vivre infâme, que la justice estant de son costé a prononcé un arrest en

sa faveur, duquel il ne veut pas relever appel par devant elle, mais bien en recevoir un autre de sa bouche pour satisfaire à son amour, qui ne luy permet pas de vivre en sa disgrâce. Si l'amour le rend criminel, l'injure qui avoit esté faite par avance à celuy qui luy avoit donné la vie le rend innocent, comme il ne se repent pas de l'un, il s'accuse de* l'autre. Une bonne action en divers sens peut estre bonne et mauvaise, l'ennemy qui perça l'apostume de celuy qu'il vouloit tuer, et le blessant le guérit d'une maladie incurable, d'un mesme coup ne fit-il point du bien et du mal ? le blessé estoit obligé de luy rendre grâces , et l'autre de luy demander pardon : ainsi le Cid n'a que faire de repentir pour demander pardon à Chimene qui est justement offensée par une action que les gens de cœur et de courage et non pas de conscience jugeront meilleures, la souffrance d'une injure parmy les Chrestiens estant plus glorieuse que la vengeance, ainsi le Cid parlant dans l'ordre du monde, ne sembloit-il pas avoir obligé son Critique à se taire s'il l'avoit bien entendu ?

Ce vers,

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien,

ne devoit pas estre seul, le suivant l'explique, mais aussi le faisant tu m'as appris le mien, cette fille toute, en colère monstre à Rhodrigues que l'honneur n'a point moins de pouvoir sur son esprit pour venger la mort de son père, l'exemple authorisant sa procédure, elle ne fera rien indigne de son amour quand elle le poursuivra jusqu'au dernier point. Si un soufflet a esté reparé par la vie de son père, sa mort demande avec justice la perte de son meurtrier, que si l'amour s'oppose à son devoir c'est son malheur, la passion combattant, la nature trouble ses sentiments sans les empescher, et quoy qu'elle désire de ne rien pouvoir, elle ne laisse pas de faire ses effors pour convier le souverain à

perdre celuy que son amour voudroit conserver, si la pieté et le devoir ne la contraignoit de conjurer sa ruine : jugez maintenant avec combien de raison on rapporte la censure de Marcellin contre Juvenal pour blasmer l'Autheur du Cid. Icy on remarque que le Critique n'a pas le mérite de Marcellin, et que l'autre n'a rien de comparable à Juvenal, il est aisé de condamner ceux qui ne sont plus; les fourmis et les mouches mangent un Lyon mort.

La profession d'un Capitaine n'estant pas de deviner, le front de Sanches a peu tromper le père de Chimene, encores par la vigueur des traicts du visage il a sçeu donner la préférence à Rhodrigues, le cœur n'est pas tousjours sur la facq, les meilleurs signes en apparence sont bien souvent les plus mauvais en effet, la nature déguise quelquefois ses ouvrages et fait paroistre au dehors toute autre chose que ce qui est au dedans, ainsi si Gormas n'a pas eu assez . de jugement pour percer au vray le secret et l'intérieur qui est caché sous les visages, ce Critique n'en a pas trop de l'en reprendre.

Dans toutes les rencontres ny contre toute sorte de perpersonnes on n'a pas une vigueur esgale, il y a des craintes qui peuvent affoiblir la constance d'un homme courageux, le loup animal de Mars n'a pas une fougue pareille contre un lévrier d'attache et contre une brebis, l'oiseau de proye par un temps de broûillars voit la perdrix sans s'esmouvoir, * après tout la peur de mourir anéantit en nous toute sorte de passions, l'amour de nous mesme et de nostre vie a la préférence sur le devoir, espérant à l'avenir par de bonnes actions effacer la honte présente d'une, mauvaise fortune, qui a esté surmonté aujourd'huy peut demain entrer en lice et vaincre, en matière du 'combat on ne doit tenir rien d'asseuré que ce qui est fait, les préjugez du passé sont de foibles-asseurances pour ce qui n'est pas. Encores que San-

ches ne soit pas ny si heureux ny si courageux que Rhodrigues. Il n'est pas peut estre poltron, il y a des degrez dans la vaillance, comme les hommes ne sont pas de pareille hauteur, y en ayant de plus petits et de^plus grands, qui ne laissent pas d'estre hommes ; il y a aussi des cœurs plus relevez les uns que les autres, la vertu parmy nous est aussi différente que les visages, le mérite ne se trouve jamais en deux personnes en mesme degré. Ce n'est pas un grand deshonneur d'avouer devant une fille qu'on a esté contraint de céder à un plus fort que soy. Il n'importe au Cid si Sanches est valeureux ou poltron, s'il commet une lascheté en portant son espée à Chimene, ou bien s'il rend cet hommage à son vainqueur qui luy avoit obligé, celuy qui ne l'approuve pas feroit peut estre dans une occasion semblable quelque chose de plus lasche : un t.raict de Normand, promettre de peur de mourir, ce qu'on n'auroit pas dessein d'accomplir après avoir obtenu la vie.

Le Comte communiquant à cette suivante le mariage de sa fille qui luy est de très-grande importance, peut sans incivilité et trop grande familiarité luy dire qu'il n'a pas le loisir de l'entretenir plus long temps sur ce sujet, estant obligé de se rendre au Conseil où le Roy doit choisir un Gouverneur à son fils, l'addresse n'en est elle pas bonne de faire entendre à l'auditeur sans en faire semblant, ce qu'on veut qu'il sçache ; et descouvrir en passant avec industrie ce qu'on seroit marry qui ne fut pas cogneu ?

On trouvera plutost un Singe sans malice, un oyseau sans plumes, un poisson sans escailles qu'un Espagnol sans vanité. L'exemple d'une Princesse nourrie dans un climat plus doux n'est pas à propos, c'est dans les crimes a'autruy luy reprocher sa naissance, ou par ses vertus vouloir effacer toutes les imperfections qu'elle a laissez en son pays avec des complimens indiscrets, l'ayant nommée

divine personne, Scuderi a peur de commettre un sacrilège en faisant un acte d'adoration r il ne fallait pas se servir du terme de divin s'il ne vouloit pas en rendre les soubmissions, partout où le mot de divin se rencontre à moins que d'adorer on se rend coupable.

La seconde Scène n'est point superflue estant l'exécution du commandement que le Comte a fait à Elvire de sçavoir les dessuins de sa fille qui y sont exprimez avec des resolutions incertaines et des craintes naïfves , qu'un bien espéré est le moins possédé, la tasse qu'on tient à la main pour boire, n'approche pas tousjours des lèvres, ce que nous pensons tenir nous eschape, à la veille d'un grand plaisir un revers inopiné nous expose à de grandes disgrâces, la volupté et la douleur, le ris, et les larmes se tiennent par la main, la joie et la tristesse sont sœurs germaines, elles viennent d'un mesme sujet à qui le hazard et la fortune fait changer de face pour rendre misérables ceux qui croyront estre heureux, si le cours de la vie estoit esgal on ne gousteroit ny le bien ny le mal, un contraire sert à l'autre dans Tagreement ou le rebut, la santé est douce après une grande maladie, et la seule appréhension de la douleur nous fait chérir Testât d'une bonne disposition. Ainsi ce dessein estant communiqué à Chimene avec un discours plus estendu et entremeslé de crainte, d'espérance et d'amour, déclare agréablement quasi la mesme chose sans ennuyer.

La troisiesme Scène ne parlant do don Sanche ny prés ny loing, je ne sçay pas pourquoy en la corrigeant on le met en avant; Utraque fille du roy brusle d'un feu indiscret pour un Gentilhomme. L'amour esgale tout, la nature dansj ses attaches et ses plaisirs ne reçoit point de qualitez, comme une Bergère peut donner de l'amour à un Roy, une Roine peut agréer un Berger, les mouyemens

qui viennent du sang et de la complexion ne sont point dans nostre disposition de premier abord, ils nous surprennent et emportent si la raison s'appercevant que nos inclinations penchent vers le desordre ne nous retient dans le devoir, elle doit modérer nos ardeurs qui sont par fois si violentes, qu'amoins d'une grâce particulière de Dieu qui soit esgale à un miracle, on ne peut éviter qu'on n'en souffre quelques atteintes, avec des esmotions qui déplaisent et agréent àmesme temps, on veut et on ne le veut pas, on cède et on résiste, on est sain et malade à mesme instant, ce sont des resveries que tout le monde condamne en autruy, les approuvant en soy-mesme, qui blasme d'avantage l'amoip en est le plus vivement touché, dans la reprehension des fautes estrangeres nous taschons de paroistre innocens : les femmes mariées à qui la jouyssance du plaisir semble servir de remède, ny les vieillards que l'impuissance devroit rendre vertueux, n'en sont point exempts, le chaste Joseph fut poursuivy par la femme de son maistre, qui l'accuse d'impureté pour se monstrer fidèle, et Susane fut sur le point d'estre lapidée comme adultère au rapport de deux Cignes qui accusoient un jeune homme incognsu du crime qu'ils avoient voulu commettre. C'est avoir de la vertu que de résister puissamment a ses rencontres, recherchant les occasions d'escarter les objets qui eschauffent nostre sang et nous donnent des impressions contraires à ce que nous devons à Dieu, & nous mesmes, et à nostre prochain, c'est ce qu'a fait Utraque donnant à Chimene celuy que sa condition ne luy permettoit pas de retenir; mettant une autre en possession de l'objet de son amour, elle s'en rendoit la jouyssance impossible, enquoy elle n'avoit pas moins d'addresse que de prudence pour se guérir d'une playe qui se flatte, d'un remède qui l'envenime tant qu'on est dans l'espérance de l'obtenir. Si on

apprend icy comment Chimene a eu de l'amour pour Rhodrigues, Scuderi peut-il advancer avec vérité que cette pièce est estrangere et une forme d'Episode irregulier ? Il s'est voulu (à mon advis) se donner l'occasion de citer Aristote, et expliquer ce terme incogneu qui passera pour un vray Episode, aussi bien que l'allégation de Marianne qu'il produit assez grossièrement pour la louer et blasmer le Cid, si l'une est belle, l'autre n'est pas laid.

A ouyr parler Arias on voit bien qu'il vient de la part du Roy, s'il n'a pas monstre sa commission c'est que le Secrétaire n'avoit pas eu le loisir de l'expédier, ou bien ,qu'ii sçavoit bien que son critique n'avoit pas encores des lunettes pour la lire.

Ce mots d'esclaircissement, de procédé et de gardes, sont trop cérémonieux lors qu'à mesme instant que l'injure est faite, on en tire la raison, le Comte et Rhodrigues au sortir du Palais se battirent, il n'y a eu de distance entre le soufflet et le duel qu'autant qu'il en a fallu pour faire parler don Diego à son fils et Arias à Gormas : S'attaquer à la conscience des Roys quand leurs sujets se battent c'est les rendre coupables des fautes qu'ils défendent par leurs Edits, s'ils usent de quelque autre précaution pour conserver des personnes de condition, c'est sans y estre obligez, le commandement qu'il fait de l'arrester, excusant le Prince, monstre assez que ce Critique a encores moins déraison d'accuser l'autheur de ce livre qui est encores en vie de la mort de ce Rodomont qui est arrivée il y a environ six cens ans.

Tout le monde publie haut et clair, mesme sans interest, qu'un Gentilhomme dans la voye de l'honneur ne doit pas souffrir un affront; et une fille qui craint cette loy comme ennemie de son repos ne l'oseroit dire quand bien elle l'auroit pensé.

Il est vray que si Chimene se fut tenue à pleurer dans sa chambre elle eust moins parlé et n'eust pas donné sujet à Scuderi de tant escrire.

Rhodrigues ayant dessein, non pas de tuer, mais de se battre contre le Comte (tous les duels n'aboutissent pas à la mort) s'estoit résolu à la perte de Chimene en la Scène septiesme du premier Acte, mais la volonté de son amour l'oblige à cette visite, une passion succède à l'autre,, et la colère satisfaite donne plus de vigueur à son affection qui luy représente la mort moins odieuse que d'estre privé de la présence de Chimene, il y court comme à sa perte, s'il luy présente une espée trempée dans le sang de son père, c'est pour l'animer d'avantage; si la raison prise dans l'au-r theur qu'il combat, que les filles bien nées ne servent point de bourreau, ne l'eut retenue. Icy la belle main de Philis n'a pas de lieu où un cœur piqué d'un amour extrême, ne pouvant vivre avec la haine, veut mourir avec amour appaisant par son sang les justes ressentiments de la personne bien aimée, il met à son choix ou de la laisser vivre misérable en sa disgrâce, ou de le faire mourir content, reparant par sa mort, l'injure qu'elle a reçue en la personne de celui qui lui a donné la vie, le pouvoir qu'on a de se venger en oste aux bons courages la volonté; qui sauve, pouvant perdre, a double mérite, s'èmpeschant de mai faire en bien faisant, qui ne laisse pas d'aimer pouvant justement haïr, regarde les fautes d'autruy avec plus de pitié que d'aigreur, tout sert d'excuse à un esprit amoureux, on le- voit en Chimene, on le voit en Rhodrigues, et on le verroit en Scuderi s'il eust eu tant soit peu d'amitié par la plume de Corneille .

Chimene n'estoit pas seule dans son hostel, l'accident de son père avait assemblé ses amis et ses parens, mais elle a peu se retirer en une chambre pour donner plus de

liberté à ses larmes et à ses soupirs. L'amour excessif aussi bien qu'une douleur extrême se piaist à la solitude, qui pleure ou soupire pour estre veu n'a de l'affliction qu'à demy, l'amour qui cherche des tesmoins est vain, il craint les yeux estrangers quand il est véritable, qui ne voit point de remède à ses souffrances ne les doit communiquer à personne, Chimene n'a recours qu a soy-mesme, si Rhodrigues s'y trouve c'est sans son aveu et contre son gré, ne la voyant qu'à regret elle est toute troublée à son abord, si le combat de l'amour et de l'honneur tirent quelques paroles qui expriment au vif la grandeur de ses ressentimens avec une naïveté agréable, une honneste liberté, une subtilité qui n'est point affectée, et une suite d'Antiteses qui tesmoignent les divers mouvemens de son esprit, à mesure qui naissent, qui est ce qui les reprouvera que celuy qui voudroit que la nature fut insensible aux plus grandes secousses de la fortune!, deffendre à un malade la plainte dans sa douleur c'est estre cruel, ce qu'est le mal au corps cela mesme sont les passions dans l'excez en l'aine, en l'un et en l'autre qui peut dire ce qu'il souffre a des dispositions pour guérir, ou du moins il est soullagé par ses regrets. On se venge en quelque façon du malheur, l'accusant avec liberté de trop grande rigueur, ainsi ce Critique requiert en vain le remède du temps dans les infortunes qui arrivent soudainement sans les avoir peut-estre preveuës, c'est de quoy il se devoit souvenir et changer à son esgard l'Epitaphe du dormeur de la sorte

Sous cette escriture noire Se joue agréablement UAulheur de peu de tnemoire Et de moins de jugement.

Se plaindre en musique dans une affliction, un boiteux qui voudroit clocher en cadance, et un Géographe qui marque

par un poinct toute une Province, sont les plus subtils et les meilleurs ternies de son ouvrage, mais fort mal appliquez, il eust désiré que deux personnes nourries à la Cour eussent parlé le patois de vilage, ou comme les marchands de qui l'esprit ne va pas au delà de Faune, on voit bien des boiteux danser de bonne grâce, mais un Critique dans l'aigreur n'escrit jamais rien à propos. Ce poinct de Geographie consiste en ce vers, qu'il le feroit encores s'il avoit à le faire, chercher la raison dans la passion, c'est ne sçavoir pas que les Aigles ne nagent point en mer, et que les poissons ne volent point en l'air, une passion violente ne seroit pas telle si la raison la gouvernoit, un jeune courage tout de feu, qui n'ayant encores pris haleine du combat qu'il vient de rendre, se tenant ferme sur son devoir, advouë que n'ayant rien entrepris sans justice et par les voyes de l'honneur qu'il feroit encores ce de quoy il ne se peut repentir, c'est rebattre deux. fois la mesme matière avec des exclamations superflues qui font plus de bruit que d'effet, les Orateurs qui crient le plus fort et se debatent davantage persuadent le moins. Il me prend quasi envie d'user de mesmes termes et dire; ô jugement ! 6 raison de Scudery, mais ayans peur de perdre ma peine j'aime mieux me taire : n'ayant point de quoy payer il ne sçauroit respondre.

Don Diegue a peu 'sans incivilité abandonner toute sa compagnie et chercher luy mesme son fils qui se fut caché à tout autre qu'à son père de peur d'estre arresté, il luy semble qu'il le rencontre en chasque endroit et ne le trouve nulle part. L'ardent désir que ce vieillard a de le voir, représente si vivement à sa fantaisie son image, qu'à chasque pas il pense le prendre par la main, c'est ce que le Poëte a voulu dire par cet ombre sans estre fol ny impertinent.

Le bruit de la venue des ennemis avoit amassé ce grand' nombre de la Noblesse auprès de leur Roy, pour la défense du pays, rendans leur devoir à sa Majesté par occasion, ils firent offre de leurs espées et de leurs services à don Diegue, s'ils ne sortoient pas à mesure qu'ils entroient en son Hostel, ils attendoient l'issue du combat de Rhodrigues pour essuyer les larmes de ce veillard si la fortune luy eust esté deux fois contraire, c'est resver'de dire que tout un Royaume ne sçauroit fournir quinze cens Gentils-hommes principalement en Castille, ou le port d'armes annoblit ceux qui sont roturiers.

Ghimene s'informant avec Elvire du succès des armes de Rhodrigues ne doit point estre blasmée, on ne laisse pas d'estimer la vertu de son ennemy, pour lequel à deux visages dans les divers rencontre on peut avoir de l'amour ou de la haine, si elle eût voulu qu'il eût ^sté malheureux contre son père, elle peut désirer avec passion qu'il aye du bon-heur contre les barbares qui taschent de s'emparer de Testât. f

Fernand a esté bien obéï et mieux servy, c'est un stratagème de faire semblant d'estre surpris quand on est en défense, c'est bien veiller que de feindre de dormir, estre sur ses gardes sans le donner à cognoistre à l'ennemy, c'est' prendre son advantage de sa confience, le rendre hardy pour luy faire peur, luy bailler du courage pour luy oster, l'obliger d'avancer pour l'empescher de reculer, enfin faire paroistre une extrême foiblesse quand on est esgal ou plus fort, n'est-ce pas se mettre en estât de vaincre par leur trop grande asseurance, ainsi on a laissé le port comme à l'abandon, on a permis l'entrée aux Mores pour leur en défendre la sortie, et eux ont peu ancrer et descendre aisément ne trouvant rien qui s'opposast à leur entreprise, un esprit comme ce Gritiqne dans le soing de

la retraite ne se fut pas engagé si avant, il n'eust pas fait comme cet ancien qui brusla ses vaisseaux pour oster à ses soldats l'espérance de retour, et les mettre en posture ou de vaincre, ou de mourir. Il y a des courages à qui la nécessité donne de la vigueur, c'est une! dure maistresse qui remet dans le devoir les cœurs les pluslasches, les rendant hardis par rapprehention de la mort après laquelle il n'y a rien à craindre icy bas. ,

Fernand ayant défait ses ennemis sous la conduite de Rhodiligues, use d'une très-grande prudence pour descouvrir les mouvemens de l'esprit de Chimene, et recognoistre quelle des deux passions de l'amour ou de la haine a plus de pouvoir sur son courage, donnant à la haine tout ce qu'elle pouvoit espérer de satisfaction de sa justice, il s'apperçoit visiblement de ce qu'elle a déclaré plusieurs fois, que si Rhodrigues à son instance et poursuite perdoit la vie pour satisfaire à la mort de son père, elle ne veut pas luy survivre, l'aymant autant qu'elle le haït l'ayant sacrifié à sa haine, elle veut s'immoler à son amour, iette pâmoison en est une marque, la défaillance des esprits estant comme une disposition à la mort.

On se pasme de joie, ainsi que de tristesse ; cela estant vray, le Critique a tort de souhaiter que cette fille fut morte, n'est-il pas cruel et barbare trouvant mauvais qu'une Dame surprise en ses imperfections les couvre d'une ver&té apparente.

Fernand ne fait point d'injustice, promettant Chimene à celuy qui vengera la mort de son père, s'il y a quelque chose à dire, c'est de vouloir que Rhodrigues aye part à-ce bon heur, en cas que le combat luy soit avantageux, à quoy elle s'oppose et y résiste autant que sa passion le peut permettre, et que la foiblesse de son sexe luy donne du courage pour empescher l'effet de l'ordonnance de son Roy.

— 179 — „ t Rhodrigues va voir Chimene en plain jour sans infamie,

l'amour est aveugle, ne voyant goule, il luy semble que personne ne le regarde, il est luy mesme sa raison, par tout ou l'ardeur l'emporte il suit, et juge pour bien séant tout ce qui fait paroistre l'excez de sa flamme, ainsi il veut déscouvrir les sentimens de sa maistresse, et recevoir d'elle l'arrest de sa vie ou de sa mort, s'il doit aller au combat comme un criminel au supplice, ou bien s'il doit espérer d'elle un accueil favorable après la deffaite de don Sanches, si cette fille pousse quelques paroles un peu libres elle ne les prononce qu'à moitié, les vermillons de sa face les corrige, retenant la couleur de la vertu Scuderi l'appelle avec injustice prostituée. ,

Je ne sçay pas si le corps mort estoit dans la salle, bien sçay-je qu'il n'y pouvoit avoir d'esprit que celuy de Scuderi à qui Teau bénite seroit fort utile, pour le délivrer de tant de mauvaises pensées.

La solitude de l'Infante dans l'expression de ses inquiétudes et le travail de son esprit est agréable ? Chimene s'entretient avec Elvire sérieusement, et dit ses vers qui la rendent innocente^

Et toy puissant moteur du destin qui m'outrage,

Termine ce combat sans aucun advantage

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vaincœur. '

où l'on voit clairement que le devoir et l'honneur mestrisent toutes ses affections.

Il ne faut pas beaucoup de temps à un Gentilhomme pour se préparer a se battre en duel ayant l'espée au costé, il n'a qu'à se rendre en présence de son ennemy pour estre prest. ici Scuderi n'est il pas délicat, qui voudroit quelque chœur de musique pour resveiller son courage, ou pour luy faire prendre plus doucement l'occasion du combat et donner

du loisir à ses amis pour y venir, et empescher par accommodation qu'il ne souffrit quelque disgrâce.

L'erreur de Ghimene est ravissant, Sanches paroist vainqueur à ses yeux, et tire des paroles de sa bouche dignes de son amour, si elle en dit trop dans l'excès d'une passion qui est tousjours éloquente en traictantde ses interests, c'est seulement au gré de ceux qui s'ennuyent d'entendre bien parler. Les choses bonnes ne sont jamais assez longues, si don Sanches a peu crier que Rhodrigues n'estant pas mort, Chimene a elle deu se taire dans la grandeur de sa douleur ? On ne fait pas tousjours tout ce qu'on peut.

L'obeyssance qu'elle rend à son Roy avec des délais plains d'honneur et de respect à la mémoire de son père, fait bien paroistre qu'elle n'est ny desnaturée ny impudique, et qu'estant raisonnable à la fin de cette action au jugement de son Critique, elle n'a pas est£ indiscrète défc le commencement.

N'ayant pas veu la forme, ny l'ordre, ny la disposition du Théâtre, je m'en rapporte à ce qui en est, je me contente de remarquer qu'il faut avoir un grand désir de reprendre, blasmant mesme les choses insensibles qui ne sont point du fait de l'Autheur du Ciil.

C'est estre vain de ne pouvoir souffrir la vanité d'un autre, si quelqu'un quitte comme ifere la terre, en volant avec des ailes de cire vers le Ciel n'est-ce pas le suivre de veuô en regardant ce qu'il fait, un orgueilleux n'a pas un plus grand ennemy que celuy qui luy ressemble, ainsi si la corneille vole trop haut, et que Scuderi la suive pour s'opposer à son dessein et arreste^sa course, qui est le plus blasmable des deux ? > |

Qui reprent une epithete en un vers doit substituer une meilleure à la place, si une jeune ferveur deplaist, une resverie nouvelle ne peut estre agréable.

Corriger les vers en Prose, n'est-ce pas réduire la musique au plain-chant, Scuderi s'est servy de cet artifice pour cacher son nom , faisant paroistro qu'il est aussi mauvais ^Orateur queiPoëte.

Le Conseil ayant ses heures et ne s'assemblant pas tousjours, il n'y a rien de superflu de dire qu'à présent l'heure m'appelle au Conseil qui s'assemble.

Un sens .charmé par un excès de plaisir suspend l'action de tous les! autres, et par une complaisance ou correspondance de tous ensemble empesche leurs mouvemens particuliers et attache l'ame avec plaisir à ce qui la touche plus agréablement, c'est ne sçavoir pas l'ordre de la nature de reprendre ce qu'elle pratique quasi tousjours.

Entre comme quoy va son amour, et comme va son amour, il n'y a qu'un quoy de trop dont l'usage m'est incogneu, si au lieu de l'informer, rechercher eust pris la place, le vers ne seroit pas mauvais, et Scuderi n'eust eu rien à dire.

Les flots dyant du rapport avec l'inconstance l'esprit inesgaJl peut estre revestu de cette métaphore, et les desseins qu'il forme dans cette humeur bigearre le partageant et en faisant comme plusieurs peuvent donner lieu à un Poète d'user du nombre plurier, comme il y a des esprits vitaux et animaux, il y en a d'amoureux.

Toutes les subtilitez ou la contrariété rend l'anthithese agréable,; passent pour galimathias a celuy qui n'en peut pas comprendre l'artifice.

Je ne vois pas comment essay et générosité dans un mesme vers puissent faire une mauvaise rime, cette cadance dans la terminaison n'estant qu'avec un autre.

Quoy qu'il y aye des combats sans bataille, il n'y a point de bataille sans combat, ainsi on ne gagne jamais la bataille sans gaigner le combat.

C'est estre bien rigoureux de ne pardonner pas à son ami le défaut d'une césure en un vers si la race est humaine elle peut avoir un front.

Chef est un bon mot.

Au sur-plus n'est pas mot de chicane, on ne Ta jamais leu en pas un contract,

■Quoy que les funérailles suivent la mort en poësie, on peut prendre l'un pour l'autre.

Le mot d'offenseur est un peu rude pour le mettre dans le rebut, il en falioit establir un meilleur à la place. *

Si on esclaire les ténèbres, ne peut-on pas donner du jour à l'aveuglement ?

Les Poêles partagent l'ame selon les passions , font qu'un homme parle à soy-mesme comme à un tiers sans estre extravagant.

Il vaudroit mieux se taire que de dire sans le prouver qu'une rime signifie rien.

Le sang estant l'entretien de la vie, sa pureté est la marque de son innocence.

Le mot de grand n'ayant point de sinonime, peut estre mis en usage fort souvent.

Pour dire qu'un terme en discours est bas, il faut en produire en avant un plus relevé.

Faire l'impossible est entreprendre au-delà de ses forces, ou bien agir avec des efforts qui surpassent la vigueur d'un travail ordinaire.

La querelle s'accorde par un traicté de paix entre les parties. '

Tout ce qui est relevé peut choir, ainsi un courage, etc.

Scuderi n'est pas sorcier, il allègue mal le sabat.

La Noblesse des journées venant des exploits valeureux et des bonnes actions , pourquoy en poësie l'un ne passera-t-il pas pour l'autre ?

Si les estendars estoient parsemez de lauriers on les pourroit arborer.

L'amour estant la vie de l'ame comme l'ame est la vie du corps, on peut donner à l'ame autant de vie qu'elle a d'amours, ainsi ses vers sont admirables, pleurez pleurez mes yeux, etc. Il n'y a que les envieux qui les puissent regarder de mauvais œil.

Le cœur et l'ame sont deux, le cœur est le siège des passions, l'ame de la raison : ainsi l'ame demeure entière encores que le cœur soit déchiré et mis en pièces.

Un vers répété deux fois dans un grand esloignement de discours, tient véritablement un peu du sterille, mais quand un gueux accuse un autre de pauvreté, ce n'est pas un grand blasme, il faut faire paroistre de l'abondance quand on se veut moquer de la disette d'autruy.

Entre perdre et quitter l'envie, il n'y a pas grande différence, si ce n'est qu'on perd à regret et on quitte de bon-cœur,

Gomme le peuple souffre les effets de l'amour sans en recognoistre les soupplesses,ii ne parle ny de ses traits ny de ses feux

La mauvaise humeur du lecteur fait trouver quelquefois les rimes fausses.

Ce mot de Cesses eust trouvé grâce à l'esgaifd de l'esprit moins bigearre que Scuderi.

Au lieu de jadis on pouvoit mettre ou fut tracé ou escrit l'affront que ton courage efface.

Scuderi est aussi peu Anatomiste que l'Autheur du Cid, encore moins ; le sang ne servant que de veicuie aux esprits vitaux, comment peut-il estre animé par eux ?

Les termes de brigade et d'esquipage ont arresté ce Critique avec quelque espèce de raison si on veut oster la liberté aux Poëtes François que les Latins ont prise de se

servir pesle et mesle du nom des compagnies sans avoir esgard à la multitude, employant une partie pour le tout.

On ne peut de nuict ou de jour deffaire les ennemis sans bataille, les soldats se mettent en ordre au clair de la Lune aussi bien qu'au Soleil, et ceux qui sont accoutumez à cet exercice n'ont que faire de lumière pour garder leurs demarches et leurs rangs.

En ce vers que ce jeune Seigneur endosse le harnois, s'il ne se fut pas amusé à l'antiquité du mot, je n'eusse pas trouvé mauvais s'il l'eust repris de ce que le harnois est à charge et inutile à qui se bat en duel.

Les terreurs qui sont dans l'oubly sont dissipées et finies, ce seroit avoir bien peu de mémoire et de sentiment de craindre sans s'en appercevoir et oublier ses souffrances auparavant qu'on en soit délivré.

On peut aussi bien contrefaire le triste comme nostre censeur contrefait l'habille homme, feindre signifie quelque chose de moins et de plus maling. i

Tant de lauriers n'ont point empesché ce Critique de jetler le foudre de son indignation contre l'Autheur du Gid, mais avec si peu d'effet qu'il semble que tous ses efforts n'ayent servy qu'à les rendre plus beaux, ils ont pris racine par cette tempeste, et la main qui les a voulu arracher n'y a travaillé que pour en dresser des triomphes et des coronnes, c'est un avantage d'avoir un ennemy impuissant, mais c'est une grande gloire d'en avoir un qui fasse force bruit, il donne plus de réputation à celuy qui la défait.

Les danrées estrangeres estant deffendues en France, le Cid a fait un miracle faisant qu'un bon Espagnol aye parlé bon François, de moy je n'entens pas ce langage, j'aurois peur qu'on m'accusast d'intelligence avec les ennemis, ainsi pour nous servir de ce qui est à eux, il le faut faire nostre auparavant, le donner pour tel afin qu'il ne

soit pas dans le rebut, leurs pensées tant qu'elles demeurent chez eux sont bazanées comme leur tein , quand elles passent en France elles s'adoucissent, et on remarquera que Corneille en sa traduction n'a rien qui leur ressemble que le nom d'une beste qui est de pareille couleur. En un mot ce n'est pas estre voleur quand on laisse ce qu'on prend, qui allume son flambeau à un autre, prenant le feu qu'il laisse, n'est pas estimé larron, il faut qu'il y aye de l'inlerest du tort et de l'injure quand celuy qui prend quelque chose d'autruy demeure infâme, ainsi je permets à Scuderi de dérober dans les bons livres, afin de faire quelque ouvrage meilleur que celuy de ses remarques. J'ay perdu un peu de temps à lire ses Observations; et peut estre plus mai employé à dresser ces lunettes qui luy seront inutiles, se plaisant en son aveuglement, faisant des fautes à dessein, il les laisse par negligehce, il les voit sans les corriger, il les donne au public par rareté, les eslalle sur le théâtre pour sonder si le spectateur aura assez de jugement peur les cognoistre, il avoue son crime auparavant que d'estre mis à la question, il s'accuse sans estre prévenu, enfin il n'approuve pas la façon d'escrire, de laquelle il se sert contre Corneille, luy donnant avis de justifier ses œuvres plutost que d'examiner celles dés autres, aussi bien ses erreurs ne le peuvent pas rendre innocent, que s'il a failly mesme dans ce présent ouvrage, il ne doit pas suivre l'exemple de celuy qui n'estant que trop imparfait n'eust pas entrepris contre luy cette guerre de plume, s'il n'y eust esté obligé pour maintenir la réputation de ceux qui font des vers, qui souffrent des compagnons, mais non pas des tyrans; cette belle republique aimant la liberté, qu'estant ce qu'il est, il n'est porté d'aucune envie dans ce combat, il croit avoir trop do mérite pour avoir l'ame saisie d'une si grande lascheté son ennemy n'a pasvassez de vertu

pour donner de mouvement à son esprit, sans plus il cache son nom pour demeurer ce qu'il est, médisant, injurieux, vain, présomptueux de peu de sens, remply de bonne opinion de soy-mesme et de ce qui le' touche, erïnemy de la renommée d'autruy, personne n'eust jamais pensé que c'eust esté Scuderi si luy mesme ne l'eust pas fait sçavoir par sa lettre. Un Gentilhomme dans ses propres interests et de ceux de ses amis a bien meilleure grâce de mettre la main à l'espée qu'à la plume, l'esclat d'une lame qui n'est pas enroûillée esclaircit bien mieux un doute qu'une plume qui noircit le papier d'ancre, l'action vaut bien mieux que la parole, qui parle beaucoup est manchot dans les effets, qui s'amuse à discourir dans une querelle recherche la paix une ville qui parlemente a envie de se rendre, un bon cœur fait crier son ennemi auparavant que de dire mot, qui dit gare n'a pas envie de blesser, qui se cache pour faire une injure est traistre, il a peur de celuy qu'il offen ce, qui fait une bonneaction ne cache jamais sa main, pour moy n'estoit que je pense faire une kscheté de corriger les fautes d'autruy autrement qu'avec le baston, on mettroit icy avec une grande liberté mon seing, mais on me cognoistra assez si je dis que je suis celuy qui ne taille point sa plume qu'avec le trenchant de son espée, qui hait ceux qui n'ayment pas Chimene et honore infiniment celle qui l'a authorisée par son jugement, procurant à son Autheur la noblesse qu'il n'avoit pas de naissance, qui mérite d'estre Gentilhomme par sa vertu est plus que celuy qui tient cotte qualité do ses pères, il vaut mieux ejjtre le premier noble de sa race que le dernier, et de Poète devenir Gentilhomme plutost qu'estant né Gentilhomme faire le Poëte, je parle ainsi librement sçachant qu'encores qu'on me voye souvent on fera semblant de ne me cognoistre point.

Mon ris.

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