X. — LETTRE DU SIEUR CLAVERET
au Sieur Corneille
soy disant A ut heur du Cid{i).
lONSIEUR, — J'advotie que vous m'avez* surpris par la lecture de vostre lettre apologitique, et M<Mk qu6 je n'attendois pas d'un homme, qui faisoit avec nioy profession d'amitié, une si ridicule extravagance, que celle qui vous fait dire à l'observateur du Cid (au lieu de vous défendre contre iuy par de bonnes raisons) // n'a pas tenu à vous que du premier lieu^ou beaucoup d'honnestcs gens me placent , je ne sois descendu du dessous de Clavcrct. Ces termes si pleins de vanité, et dont vous vous servez vous-mesme pour embellir vostre apologie, dévoient (ce me semble) estre escris d'une autre main que de la vostre ; et bien que l'esprit soit un légitime héritage , ou tout le monde croit avoir part, j'estois tout prest de vous signer que vous estes plus grand Poôte que moy, sans qu'il fust nécessaire que vous empruntassiez les voix do tous les Colporteurs du Pont-neuf, pour le faire esclater par toute la France. Apres ^n'estre informé d'où pouvoit procéder une animosité si lasche, et si extraordinaire; J'ay descouvert enfin qu'on vous avoit fait croire que j'tivois contribué quoique chose a la distribution des premiers vers, qui vous furent adressez sous le nom du vray Cid Espa-
(i) Par Clavcret. — Voici le second titre, qui précède le texte : Lettre contre une invective du Sieur Corneille soy disant autheur du Cid.
Ed. princ. A Paris/ M.DC.XXXVlI. In-8° de 15 pages, y compris le titre.
gnol, et qu'y voyant vostre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous empeicher de pester contre moy, parce que vous ne sçaviez à qui vous en prendre.
Je ne croy pas estre criminel de leze amitié, pour en avoir receu quelques copies, comme les autres, et leur avoir donné la louange qu'ils méritent : J'ay regret seulement que je n'en suis l'Autheur, i'aurois eu l'avantage d'avoir humilié l'arrogance du monde la plus insuportable, et ce seroit du moins avec quelque couleur de justice, que vostre rage auroit décoché de si loin ce trait de mespris contre moy, dont la profession est de ne parler jamais au desadvantage de personne. Vous estes; le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, et si vous eussiez creu l'avis que vous me demandastes et que je vous donnay sur ce sujet, vous n'auriez point ensuitte fait Imprimer ce rondeau, quo les honnestes femmes ne sçauroient lire sans honte. Avouez le, Monsieur Corneille, la vérité vous offense, et vostre grand génie qui prétend faire honneur aux plus rares esprits, en les traittant dégaux, voyant mourir sa haute réputation, contre laquelle il a creu que j'avois conspiré, n'a pu s'empescher d'imiter l'Artemise de Malherbe.
Qui dit aux Astres innocens ,
Tout ce que fait dire la rage, *
Quand elle est maistresse des sens.
Vous l'avez assez fait paroistre, puis que mon innocence n'a pu mesme eschapper à vos ressentimens, et que de gayeté de cœur vous venez quereller un homme qui ne se mesle d'aucune chose qui vous regarde.
Si c'est un reste d'prgueil que les armes de l'Observateur du Gid n'ont pu encore abatre, cette Corneille déplumée devoit seulement* attaquer ceux qui l'attaquent, sans me bequetter en passant de si mauvaise grâce, moy qui
depuis cinq ans ay fait le disciple de Pythagore par mon silence. C'est mal recompenser le soin que. j'ai, pris de distribuer vos louanges parmy les bonnes compagnies, quoy que la réputation extraordinaire de votre Cid soit moins un effet de vostre propre mérite , que de l'aprobation de ceux que les belles pensées de Guiilem de Castro a d'abord esbloûis, et qui par la vous ont fait obtenir les acclamations du peuple : Ainsi bien loin d'avoir mesprisé vostre ouvrage, j'ose dire sans vanité, et pourtant à ma confusion, que je suis une des voix de sa renommée, et que vous ne la devez pas toute entière à vous seul, comme vous nous le voulez faire croire par vostre imaginaire excuse à Ariste. Il ne vous estoit pas bien difficile de faire un beau bouquet de Jasmin d'Espagne, puis qu'on vous a apporté les fleurs toutes cueillies dans vostre cabinet, et qu'il ne vous a fallu qu'un peu d'adresse, pour los arrongor on leur lieu do bonne grâce, quelque desguisement que vous cherchiez pour couvrir 6e glorieux larcin : ouy je le dis encore une fois, cette rare Comédie Espagnole vous a tellement aydé, que les moins habiles mesmes remarquent aisément que vous n'en estes que le traducteur et le copiste.
Je suis marry qu'une remarque qui vous est si desavantageuse sorte ainsi de ma plume, et que je sois réduit à cette honteuse nécessité de faire voir ma lettre par les mesmes voyes, dont vous avez usé pour débiter vos invectives : Mais parce que votre attaque est publique, il faut que ma défense le soit pareillement, et mon nom n'estant pas en-, core assez considérable, pour se pouvoir garantir tout seul de l'insolence de vos mesprîs ; j'ay raison d'aprehender que ceux do qui je ne suis point cogneu me mettent plus bas que le plus ignorant du siècle ; si je leur laisse croire que je sois si fort au dessous de vous. Ce que ma plume a produit autresfois ne m'a point fait rougir de honte, et si du
temps que j'escrivois, vous ne m'eussiez creu capable au moins de vous suivre, vous n'eussiez pas taché malicieusement d'esteindre ce peu de lumière, avec laquelle j'essayois de me faire cognoistre, establissant le titre d'une de vos Pièces, sur le fondement d'une seule rime. J'entens parler de vostre place Royalle, que vous eussiez aussi bien appelée la place Dauphine, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me chocquer; Pièce que vous vous resolustes de faire, dés que vous sceustbs que j'y travaillois, ou pour satisfaire vostre passion jalouse, ou pour contenter celle des Comédiens que vous serviez. Gela n'a pas empesché que je n'en aye receu tout le contentement, que j'en pouvois légitimement attendre, et que les honnestes gens qui se rendirent en foule à ses représentations, n'ayent honoré de quelques louanges l'invention de mon esprit. J'adjousterois bien, qu'elle eust la gloire et le bonheur de pkire au Roy estant à Forges, plus qu'aucune des Pièces qui parut lors sur son Théâtre, vous en avez pu sçavoir les particularitez, sans qu'il soit nécessaire de les vous dire, et je suis bien aise de vous laisser cette rare méthode que vous avez, pour louer vos ouvrages, de faire entendre au peuple qu'ils ont esté représentez au Louvre, et à l'Hostel de Richelieu. Je ne doute point qu'on n'y ait veu vostre Cid, mais je ne sçay pas s'il y a receu beaucoup d'Eloges, et si c'est en ce pays la que les plus honnestes gens vous placent au premier lieu. Apres cela Grand Poëte vous vous pouvez défaire de la vaine créance, qui vous a pu persuader que vous aviez pour appannage l'empire de la gloire, souvenez-vous que les plus petits y prétendent, et que le mcspris que vous faites d'eux, ne s'accorde pas bien avec vos lettres de noblesse, qui sont encore si fraîches, qu'elles se peuvent aisément effacer. Une si belle vengeance n'est pas un procédé digne d'un nouveau noble, pour mériter la grâce
du Prince, vous vous devriez signaler par des actions plus héroïques, et nous enseigner que le prix d'un honneste homme consiste à remplir son esprit de vertus morales, non pas de rimes. Songez que vostre apologie fait autant de bruit dans les rues que la Gazette, que les voix esclatantes de ces Crieurs, devroient estre seulement employées à publier les volontez du Prince, et les actions des grands hommes, et que le beau sexe que vous empeschez de dormir le matin, déclamera justement contre vostre Poësie : Je vous déclare que je ne me pique point de sçavoir faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez commencé d'estre Poëte avant vostre naissance, comme il est facile à juger par vos trente années d'estude, que vous n'eustes jamais. Je vous confesse encore qu'il me seroit peut-estre bien difficile de vous atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous durant neuf ou dix ans, j'en au rois fait mestier et marchandise. Mais recognoissez en eschange, que vous estes en prose le plus impertinent do ceux qui sçavent parler, que la froideur et la stupidité de votre esprit sont telles, que vostre entretien fait pitié à ceux qui souffrent vos visites, et que pour le regard des belles lettres vous passez dans le beaumonde, pour le plus ridicule de tous les hommes. Ce sont des véritez qui seront tousjours confirmées parmy les plus honnestes gens de Paris, de l'un et de l'autre sexe, où l'on débite des Histoires de vostre mauvaise grâce, à faire rire la melancholie mesme, et pour lesquelles vous avez raison de vous enfuir dés que vous avez vendu vos denrées Poétiques. Je ne vous dis point cecy parce que vous] nous avez mandé, que vous n'estiez pas homme d'esclaircissement, mais parce qu'il n'y a point d'outrages que je ne vous puisse dire avec justice, après l'audace que vous avez eue de m'attaquer en public, si sottement. Corrigez vostre plaidoyer, Monsieur
du Cid, et ne croyez point que pour estre plus mauvais Âutheur que vous, à ce que vous dites, je manque à parer tous les coups qui me viendront de vostre part. Ce n'est pas que pour cela je vous y invite, sçachant bien q^re le meilleur pour yousj et pour moy c'est de nous taire, afin de n'importuner et de ne deffrayer personne de nos badineries.
Clavëret.