XIV. — LETTRE A A sous le nom d'Ariste
Ce n'est donc pas asse\> et de la part des Muses,
Ariste, Cest en vers qu'il vous faut des excuses,
Mais la mienne pour vous n'en plaint pas la façon
Cent vers luy coustent moins que deux mots de chanson, etc
pgf?E n'est dont pas assez Ariste que vostre humeur â5g? remuante aye jadis troublé le repos de vostre soli- *£•'.,,. ;,; :'-> tude et -0 silence de vostre maison, en s'attaquant aux œuvres et à l'éloquence de Monsieur de Balsac. Ce n'est donc pas assez que vous ayez voulu abattre autrefois le vol de ceste belle plume, à qui les François ne peuvent denier l'obligation toute entière qu'ils luy ont de la politesse de leur langue : ny les Orateurs refuser à ses ouvrages le mèsme respect que les Poëtes rendent à la mémoire de Monsieur de Malherbe : il faut encor qu'après dix ans de silence, au mespris de vostre habit et au scandale de vostre profession, en un temps ou l'on vous croyoit destaché de toutes ces vanitez, et revenu en une parfaite resipisence vous repreniez vostre vielle marotte, et que vous importuniez vostre amy de vous donner des chansons (sans dire si s'est à boire ou a dansjer) à l'heure mesme que vous le sçavez occupé à ce grand mariage, et qu'il faict accepter à une fille pour mary celuy qui le jour mesme a tué son père. Vous me permettrez devons dire que vos persécutions estoient bien grandes, puisque vous l'avez obligé à rompre l'alliance qui estoit entre ces trois sœurs la Poésie, la Mu-
(j) Par Faucon de Ris, Sr de Charleval (Voir notre Introduction). Éd. princ. S, î. n. d. In-8° de 8 pages.
sique et la Peinture : qu'il appelle la seconde folle et hipocondriaque, préférant comme un autre Midas, au hazard d'avoir les mesmes oreilles, la fluste grossière de Pan, à la Lyre d'Apolon, et aux airs de Guedron et de Boisset ces mauvaises Poésies dont il nous persécute à tous propos; mais il est facile à juger que vostre amy n'a pas tant pris cette mauvaise occasion pour aucune antipathie qu'il eust avec cette belle Déesse, que pour prendre subject de publier ses mérites et de s'estendre sur ses louanges. Cette insupportable vanité dont il nous persécute depuis tant de temps, et la peine qu'il prend tous les jours pour nous persuader qu'il est homme hors du commun, m'ayant donné la curiosité de lire sa pièce du Cid m'a donné quant et quant la cognoissance, et de son peu de valeur et de l'imbécillité du personnage. J'advoûe que les sentimens de ses amis pour ce Poëme avoient préoccupé mon esprit devant que j'en eusse faict la lecture, je donnois quelque chose à l'approbation du peuple, encor que je le cogneusse mauvais juge : mais je m'apperceus bien-tost après que c'estoit l'ignorance, et non pas sa beauté qui causoit son admiration l: Je fis donc resolution de guérir ses idolâtres de leur aveuglement, et le dessein que j'avois de les desabuser, me faisoit prendre la plume quand un autre plus digne observateur m'a prévenu, qui me la faict tomber des mains et qui s'en est acquitté avec beaucoup' plus d'honneur que je n'eusse peu faire. Je ne scaurois pourtant m'empescher de l'accuser icy de peu de soin. Car encore qu'il ait remarqué huict cents playes sur ce beau corps je trouve toutefois qu'il en a négligé pour le moins huict cents autres qui meritoient bien d'estre sondées. Nombre suffisant pour demander une|| plus exacte censure : mais je me persuade qu'il a voulu l'estourdir, et non pas l'assommer, et qu'il s'est contenté d'estre son vainqueur sans vouloir estre son meurtrier,
pour ce qui est de la lettre qu'il vous adresse, Ariste, et qui demande sa place à l'hospital des fous incurables. Je croy que le Sieur Corneille pense trouver son excuse en ce qu'un Poëte excellent se licentie quelquefois dans ses propres louanges et se peut dispenser de cette retenue qui fait parler les autres avec plus de modestie d'eux-mesmes,nous en avons des exemples dans les ouvrages d'Homère, de Virgile, de Ronsard, de Malherbe, et de quantité d'autres grands hommes qui ont parlé de leurs génies en termes avantageux. On le souffroit parce qu'ils faisoient voir la vérité dans leurs sentimens, et qu'ils s'aceommodoient à la vénération que tout le monde rendoit à leurs divines plumes : mais s'il fut jadis permis de dire vray à ces Messieurs là ce n'est pas à dire qu'il soit permis de mentir à celui-cy. Donnons toutesfois ces fumées à l'amour que ce Narcisse a pour soy-mesme, et venons à ceste lettre Apologétique, où il se met la Couronne sur la teste où il se dresse un trosne, d'où il regarde ceux à qui il avoit faict auparavant l'honneur de s'esgaller au dessous de son marchepied, et où il dit par une presumption qui dégénère en folie qu'il ne tient pas à soii observateur, que du premier lieu ou beaucoup iïhonncslcs gens Vont mis, il ne Vait fait descendre au dessous de Claverety je voudrois bien sçavoir qui sont ceux qui l'ont si bien placé, et s'il se trouve bien à son aise en ce lieu-là, et par quels degrez il y auroit peu monter ? pauvre esprit qui voulant parestre admirable à chacun se rend ridicule à tout le monde, et qui le plus ingraTdes hommes n'a jamais recogneu les obligations qu'il a à Seneque et à Guillen de Castro à l'un desquels il est redevable de son Cid et à l'autre de sa Medee. Il reste maintenant à parler de ses autres pièces qui peuvent passer pour farces, et dont les tiltres seuls fjnsoient rire autrefois les plus sages et les plus sérieux, il a faict voir une Mélite, la Galierie du Palais
et la place Royale. Ce qui nous fafsoit espérer que Mondory annonceroit bientost le Cimetière S. Jean, la Samaritaine et la place aux Veaux. L'humeur ville de cet autheur! et la bassesse de son ame n'est pas difficile à cognoistre dans les sentimens qu'il donne aux principaux personnages de ses Comédies il rend les uns fourbes, artificieux, et faict commettre aux autres des laschetez dont luy-mesme quelque profession publique qu'il fasse de poitronerie ne pourroit pas s'empescher de rougir si je les luy remettois devant les yeux, et certes il est bien difficile qu'il peust rendre ses Acteurs plus vaillans puisque luy-mesme n'a pas si tost la permission de prendre une espee qu'il se déclare par une Lettre imprimée indigne de la porter et j. qu'à peine a-t'il reçeu celles de noblesse qu'il faict une action assez infâme pour l'en dégrader. Voilà ce grand Poète j qui dit parlant de son Cid.
Nescio quid tnajus nascitur Iliade.
J'aurois eu assez de discrétion pour cacher les vices de' Il vostre amy, et les vostressi vous n'aviez eu assez de com- j plaisance pour mesdire d'une personne que vous ne co- I gneustes de vostre vie : mais afin que vous ne tombiez plus u en semblables extravagances j'ay bien voulu vous apprendre j par ceste lettre de ne forcer plus une personne au ressen-i timent qui n'a pas songé à vous offencer. Adieu,