‹ La querelle du CidChapitre 29 sur 87 · XXII. — LE JUGEMENT DU CID · texte numérisé non relu

XXII. — LE JUGEMENT DU CID

Composé par un Bourgeois de Raris, Marguillier de

sa Paroisse (1),

^f^n|^E n'ay pu assez m'étonner de l'insolence de ceux Xd qui ont osé faire vendre publiquement des lij-,.-j,Vw belles au desadvantage du Cid, et qui n'ont point eu appréhension d'estre deschirez par le (peuple qui l'avoit si tendrement aymé : Toutefois, comme il n'y a point d'erreur qui n'ait des sectateurs, ceste hardiesse a esté heureuse, et n'a pas manqué de partisans ; encore qu'il n'y eust rien de plus injuste, que de vouloir condamner, comme la plus meschante pièce qui fust jamais, celle qui a eu le plus d'admirateurs. J'avois pourtant souffert, comme les autres, ceste témérité, encore qu'avec beaucoup de peine; et avois leu, tantost avec patience, tantost avec colère,* tout ce qui s'est escrit contre l'Autheur, lequel j'accusois do co qu'il se defendoit trop mollement, et quelquefois j'avois envie de prendre la plume, et de respondre pour luy aux objections de ses envieux : puis je pensois aussi tost qu'il faisoit mieux de les mespriser, comme j'ay oùy dire d'un Romain, qui au lieu de respondre à certaines accusations, dit qu'en ce mesme jour il se souvenoit d'avoir gagné une bataille, et qu'il falloit en aller remercier les Dieux au Capitole. Aussi Corneille, au lieu de, respondre aux objections, pouvoit dire, On joue encore aujourd'huy le Cid;

(i) Par Charles Sorel (?). — Voir V Introduction. Ed. princ. S. ï. n. d. In-8° de '24 pages.

peuple, allons l'ouïr représenter. Mais quand j'ay veu que Ton ne cessoit d'escrire pour et contre : qu'il ne pafoissoit que de la passion et de l'excès, soit à le blasmer ou à le défendre; et que le Pédant qui a pris sa cause, sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de la Cbur, et de parestre grand Logicien , que de rien faire à jradvantage de Corneille; Je me suis en fin résolu, attendant le jugement de l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment des honnestes gens d'entre le peuple; et sans avoir esgard ny à la colère des Poètes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'estoit mis haut, ny aux louanges excessives que luy donnent ses adorateurs, j'ay voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injuste dans les observations de Scudery, et monstrer aussi que l'on sçaît la portée de son mérite; et que le sens commun n'est pas entièrement banny de la teste de ceux qui ne sont ny sçavans, ni Autheurs.

Je n'ay jamais leu Aristote, et ne sçay point les règles du théâtre, mais je règle le mérite des pièces selon le plaisir que j'y reçoy. Celle-cy a je ne sçay quoy de charmant dans son accident extraordinaire; et il n'y a personne qui après avoir veu le mariage résolu des deux Amans, n'entre en de grandes craintes pour eux aussi tost que les pères commencent à se quereller : Qui ne soit esmeu voyant l'affront que reçoit Dom Diegue : Qui ne soit troublé voyant le commandement qu'il fait à son fils de le venger; et qui ne s'attendrisse de pitié voyant le combat en Rodrigue entre son honneur et son amour. Mais jamais rien n'a plus transporté les spectateurs qu'alors que Rodrigue ayant tué le Comte, vient chez Chimene luy demander la mort, et met le mesme combat en son esprit entre son amour et son honneur. Ces deux combats, esgalement grands dans les deux principaux personnages, et qui entretiennent toute la

pièce, donnent tant de pitié et de plaisir ensemble, que jusques icy rien ne s'estoit veu qui eust tant attaché l'attention* Je ne m'enquiers point de ce qui est pris de l'Autheur Espagnol, ou de ce qui n'en est pas, c'est le Cid entier que je défend^, et non point Corneille; et il m'importe fort peu si s'est traduction ou invention; en fin je déclare que c'est en gros une pièce fort agréable, dont les pensées sont extraordinaires etpicquantes, et les incidents sensibles et divertissans : Et si ceux qui y trouvent tant à redire, veulent dire la vérité, ils confesseront qu'ils en ont esté charmez la première fois, et qu'il n'y a eu que l'envie qui leur ait fait regarder plus à loisir cet ouvrage pour y trouver des défauts : qu'on examine les ouvrages des autres avec ceste rigueur, on y trouvera encore plus à re,dire. Ces sortes de pièces qui se recitent dans les lieux publics, ne veulent pas estre considérées de si près : elles n'ont besoin que d'un certain esclat, et il ne nous importe iju'il soit trompeur pourveu qu'il plaise : comme ce seroit folie dans les habits des ballets d'employer de l'or fin, puisque le faux y paroist tout autant. C'est la raison pour laquelle Corneille ne devoit point faire imprimer le Cid : il devoit se contenter d'avoir esté si applaudy, sans souffrir que l'on l'examinast; et nous n'avons point encore veu de pièces de théâtre qui puissent souffrir Tespreuve d'une censure rigoureuse, telle qu'il la devoit attendre de l'Envie. Je ne suis point ennemy des Autheurs, au contraire je les honore tous, mais qu'ils se contentent d'estre oùys s'ils veulent un gênerai applaudissement, ou qu'ils pensent mieux à leurs affaires s'ils veulent estre leus.

îMais venons à observer les observations de Scudery. Tout son plus grand effort est à nous faire voir qu'au lieu de faire Chimene une personne vertueuse, i'Autheur en fait une impudique et une parricide ; et pour exemple de pièces

parfaites, il nous présente les Sophonisbes, les Césars, les Cleopatres, les Hercules, les Marianes, et les Cleomedons, qu'il appelle d'illustres Héros, dont le nom ne convient pas au moins aux femmes. Considérez la vertu de ces principaux personnages, Sophonisbe, du vivant de son mary traite d'amour avec Massinisse, l'espouse, et couche avec luy deux heures après la mort de Syphax, ce qui est bien pis que Chimene. Pour César c'est un tyran, et'Brutus un ingrat et assassin de son bienfaicteur. Quant à Cleopatre et Antoine, voila de vertueuses personnes, donl l'une estoit une dissolue, l'autre un homme noyé dans un amour infâme, et dans les délices, et qui pour ne perdre pas cette femme de veuë, per<îit l'Empire : Hercule file avec Iole, et Dejanire sa femme le fait mourir. Mariane est vertueuse, bien que trop fiere, mais Herode qui agit le plus est souillé de trop de meurtres. Pour Cleomedon il est irreverend à parler à son Roy jusques à l'insolence. Voilà les vertueux Héros qui doivent servir de Patrons. Et dans ces pièces, combien void-on plus de ces fautes qu'il reprend en j celle-cy ? qu'il me pardonne donc si je ne prens pas ces j modelies, comme parfaits s'il faut que les principaux personnages soient vertueux.

En suite il dit qu'il prouvera que le sujet du Cid ne vaut rien, qu'il choque les règles du Poëme Dramatique, qu'il, manque de conduite, qu'il a beaucoup de meschans vers, et autres choses ; et je trouve au contraire qu'il est fort bon par ceste seule raison, qu'il a esté fort approuvé. Je ne i sçay que c'est que Poëme Dramatique, je n'entens point] toutes ces règles d'Aristote, je sçay bien à la vérité que! cette pièce ne suspend pas l'esprit jusques à la fin, et qu'on, void incontinent tout le sujet, mais on s'en contente. Je j sçay qu'il n'y a point jl'apparence qu'une fille ait voulu es-i pouser le meurtrier de son père, mais cela a donné subjet

de dire de 'belles pointes. Je sçay bien que Dom Germas est un fanfaron, mais ce qu'il dit n'est pas désagréable au peuple. Je sçay bien que le Roy a tort de ne l'envoyer pas arrester, au lieu de l'envoyer prier de s'accommoder, mais cela estant il ne fut pas mort. Je sçay bien que le Gid fait trop d'actions en un jour : mais se faut-il plaindre qu'il soit trop vaillant ou trop diligent? Je sçay que le Roy devoit avoir donné ordre au port, ayant esté adverty du dessein des Mores ; mais s'il l'eust fait, le Cid ne luy eust pas rendu ce grand service qui l'oblige à luy pardonner. Je sçay bien que l'Infante est un personnage inutile, mais il falloit remplir la pièce. Je sçay bien que Dom Sanohe est un pauvre badin, mais il falloit qu'il apportast son espéej, afin de faire peur à Chimene. Je sçay bien qu'il n'estoit pas besoin que Dom Gormas parlast à sa servante de ce qu'on alloit délibérer au Conseil; mais l'Autheur ne l'avoit sceu faire dire autrement. Je sçay bien que tantost la Scène est le Palais, tantost la place publique, tantost la chambre de Chimene, tantost l'appartement de l'Infante, tantost du Roy, et tout cela si conf'Us que Ton se trouve quelquefois de l'un dans l'autre par miracle, sans avoir passé aucune porte : mais l'Autheur avoit besoin de tout cela. En fin je sçay qu'il y a des fautes d'esprit et de jugement : mais cesle pièce n'a pas laissé de valoir aux Comédiens plus que les dix meilleures des autres Autheurs.

Au reste Scudery fait un examen des vers, et s'arreste en des choses qui ne valent pas la censure, ou qui ne la méritent pas. Il fait un grand crime d'avoir dit, a passé pour merveille, il s'amuse à condamner,1 à présent, deux mots dont tous vos sens doivent estre chantiez, que ce mot, au surplus, est de chicane. Des yeux fondus en eau, faire l'impossible, pour ne pas s'accorder, du premier coup, ce guerrier s'abbat, trouvant de la rencontre avec sabat, et

cependant tout cela se peut bien dire, mais je le trouve bien injuste à reprendre.

Je rendray mon sang pur comme je Yay receu.

Qui est à mon gré un des plus beaux vers du Gid, car il fait allusion à la noblesse du sang, laquelle il dit qu'il ne tachera point par une lascîieté. Puis à condamner, le sang qui m'anime, comme si cela n'estoit pas bien dit, encore j que Ton sçache bien que l'ame n'est pas au sang ; par con- 1 sequent il ne faudroit pas dire, animé de colère, à cause j que l'ame n'est pas dans la colère. Pour, La brigade cstoit ! preste, Scudery qui se fait si grand guerrier, et se mocque des autres, de n'entendre pas les termes de la guerre, a 1: fort mal a propos repris ce terme, alléguant que cinq cens J hommes font un trop grand nombre pour une brigade, puisque quelquefois une bonne partie d'une armée s'appelle I brigade. Il devoit seulement dire que brigade est toujours l une partie d'un plus grand corps, et que 500. hommes as- I semblez en un lieu n'estant point pris d'un plus grand nom- I bre, ne pouvoient s'appeller brigade. En fin, il semble qu'en cet endroit il soit des grands amis de Corneille, s'amusant à reprendre dès choses de néant, et en laissant beaucoup |j d'autres de plus grande considération, dont je veux bien remarquer une partie, pour luy faire voir que tout le peuple |f n'est pas composé de sots, et que nous scavons aussi bien ; que luy que le Gid n'est pas un ouvrage parfait, mais que I nous en excusons les défauts. Voicy ce que je pense de la I pièce.

Il est certain que le sujet n'en est agréable qu'en sa bi- |t zarrerie. et son extravagance (comme les spectacles des jp Gladiateurs, qui, bien que cruels, ne laissaient pas de don- a ner grand plaisir au peuple) et que c'est tout ce qui donne |i ceste grande attention.

Que les personnages, à bien dire, semblent tous estre des fous, si on examine leurs actions et leurs paroles. Il les faut considérer les uns après les autres, le Roy dit qu'il a preveu la vengeance dès qu'il a sceu l'affront, et qu'il a voulu dès lors prévenir ce malheur, toutefois il n'en n rien fait, se contentant d'envoyer vers le Comte sans l'arrester : puis sur sa response. il dit, qu'il faut s'asseurer de luy quand il n'en est pins temps. Un peu après il dit. qu'il » eu ndvis d'un dessein des Mores, et qu'il ne faut rien négliger : toutefois il ne donne aucun ordre, et dit que pour cette nuit cela troubleroit la ville : cependant sans Rodrigue tout estoit perdu. Dom Arias son Conseiller aussi fou que luy, au lieu de dire, sur l'advis receu, qu'il y faut prendre garde, le flatte, et dit qu'il n'a rien à craindre. Dom Diegue s'emporte en des vanitez en parlant au Roy, au lieu de parler humblement pour l'esmouvoir. Dom Gormas est un vray Capitan de Comédie, ridicule en parlant de soy, et insolent en parlant du Roy. Rodrigue est un fou d'aller pard eux fois après le combat chez le Comte : Il devoit estre assomme dés la porte du logis par tous les vallets, l'Autheur toutefois l'a garenty heureusement toutes les deux fois de ce malheur. Chimene est si transportée de sa folle passion, qu'elle dit bien qu'elle fera ce qu'elle doit, mais elle n'en fait rien : au lieu de tascher d'esmouvoir le Roy, elle luy dit des pointes, et le Roy luy devoit dire, Allez ma mignonne, vous avez l'esprit bien joly, mais vous n'estes guère affligée. L'Infante a de grands desseins, et si n'en a point : elle es- | père beaucoup, et n'espère rien : elle ayme fort Rodrigue, bi- et le donne à Chimene : en fin elle parle fort, et ne conclud k rien ; ce qu'elle confirme elle mesme sur la fin de son roole, don* où elle dit à Elvire, Vien me voir achever comme j'ay comonne mencé. DomSancheest un pauvre idiot, qui au lieu de venger sa mais tresse-, et se battre contre Rodrigue, attend sur

ce sujet l'honneur de ses commandemens : puis à la fin dit, qu'il sera ce téméraire, ou plustost ce vaillant, et n'a pas seulement la force, ce semble, de soustenir son espée, laquelle ne luy est rendue qu'à condition qu'il ira la porter à Chimene, à laquelle il n'ose pas seulement prononcer ce qu'il luy veut dire, tant il se laisse aisément interrompre, et attend à le dire devant le Roy, de peur qu'il a d'estre encore battu par elle, pour s'estre si mal battu. Voila de fort raisonnables personnages.

Mais ce que je trouverois encore plus à reprendre en cette pièce, est qu'une bonne partie est pleine de pointes si estranges, que ce devoit estre là le principal sujet des observations, avec les mauvaises façons de parler que Scudery a peut estre oubliées pour faire plaisir à son amy, comme en passant j'allegueray ce vers,

Elle n'oste à pas un, ny donne d'espérance.

Gela n'est point bien parler. Mais voicy de belles pen- | sées.

Dom Rodrigue sur tout n'a trait en son visage Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image.

Il dit qu'autant de traits de son visage, sont autant d'images d'un homme de cœur. Voyez combien d'images, ou plustost combien de visa^esd^ns ce visage. Et un peu après, ces rides qui ont gravé les exploits de Dom Diegue sur son front, me font imaginer que l'on y void les batailles ga- il gnées, et les places prises tracées par les lignes que font les rides : comme si celles d'un homme de guerres et celles d'un Laboureur estoient fort différentes. L'Infante dit à Leonor, Mets la main sur mon cœur, et voy comme il se trouble au nom de son vainqueur : et toutefois ce nom n'a point esté prononcé. Mais laissons beaucoup de choses moins il considérables pour en venir aux pointes de Ghimene dans

sa plus grande affliction en demandant justice au Roy. Elle s'amuse à pointiller sur les pensées que peut avoir le sang de son père, et à dire^

i qui tout sorty fume encore de courroux De se vhir respandu pour d'autres que pour vous.

Mais co sang qui sçait cognoistro pour quoi sujet il est versé, et qui est fort fasché de ce que ce n'est pas pour le Roy, sçait bien encore plus ; car il sçait escrire, et mesme sur la poussière, et escrit le devoir deChimene. Jen'ay point sceu à la vérité en quels termes ny en quels caractères, dont j'ay grand regret, car cette curiosité estoit belle à sçavoir. Voilg un sang qui sçait faire merveilles": mais voicy une valeur qui fait bien autre chose, mesmes après la mort de celuy qui la possedoit. Voyez où elle s'est mise, et en quel estât. Voicy les vers :

Ou plustost sa valeur en cet estât réduite , MeparJoit par sa playe, et hastoit ma poursuite; Et pour se faire entendre au plus juste des Rois, Par cesîe triste bouche elle empruntoit ma voix,

Ceste valeur premièrement prend un corps fantastic : puis elle se met à l'ouverture de ceste playe, parle par ce trou, et appelle Chimene ; puis l'Autheur se reprend, et dit que toutefois ceste valeur ne parle pas , mais se sert de la bouche de ceste playe pour parler, et en fin par ceste bouche elle emprunte la voix de Chimene. Voyez que de destours, cet homme mort ne pouvant plus parler emprunte la voix de sa valeur, sa valeur emprunte la bouche de sa playe, et la playe emprunte la voix dç Chimene. Il faut avoir bien de l'esprit pour faire ces fictions, et avoir ces jbelles pensées, mesmes en une telle occasion où Chimene devoit avoir l'esprit bien estourdy. Elle dit en un autre endroit :

Quoy? fauray veu mourir mon père entrâmes bras?

Et ne se souvient pas qu'elle a dit qu'il estoit mort quand elle y arriva, et par une pointe,

farrivay sur îe lieu sans fora et sans couleur , Je Je trouvay sans vie.

Elle ayme tant ceste pointe, qu'un peu après elle repote,

farrivay donc sans force, ci h trouvay sans vie,

Puis adjouste.

// m me parla point.

Elle trouve fort estrange qu'estant mort il ne luy parlast point.

Mais c'est assez de remarques sur le Gid, nion dessein n'estant pas de l'attaquer, mais plustost de le défendre; ce peu que j'en ay fait, après tant de louanges que je luy ay données, n'a esté que pour faire voir à Scudery, que nous autres qui sommes du peuple, sçayons un peu les fautes des pièces mesmes que nous approuvons, encore que nous n'ayons point leu Aristole. J'ay voulu aussi un peu rabattre ceste grande vanité de Corneille, et-fairc comme ces soldats qui mesloient quelques traits de mocquerie à leurs Empereurs parmy les chants de leurs triomphes, pour reprimer un peu leur jpye. '

Il faut aussi que nous confessions que cet Autheur qui ne s'attendoit pas à un si grand applaudissement, n'a peu supporter ceste haute fortune; et se sentant eslevé de terre, et emporté sans aisles par ce vent populaire, n'a plus sceu ce qu'il devenoit; et est tombé lourdement quand il s'est voulu fier sur ses forces, en se louant luy-mesme par une misérable lettre à Ariste, où il s'est estendu en des vanitez insupportables. Scudery a bien eu quelque raison de s'opposer à ceste déification qu'il faisoit de luy mesme, et de le desnicher du ciel où il s'estoit mis, sans en demander permission à Jupiter. Il faut qu'il songe à se purifier au-

paravant de ce qui se trouve encore en luy de terrestre et de mortel. Cet orgueil ne, s'accorde pas avec la bassesse et l'humilité de la pluspart de ses vers; et il manque bien de charité de s'envoler dans le ciel, et de laisser tant de ses enfants ramper sur terre. Il faut prier ses amiS|de l'advertir qu'il ne se laisse pas aller à la vanité. Le public a interest qu'il ne perde pas l'esprit, afin qu'il fasse encore des pièces de pareille force, en despit de tous ceux qui s'en meslent, qui auront peine à trouver un sujet qui soit plus suivy et plus âymé que celuy-cy ; toutefois ils ne doivent pas perdre courage, ains au contraire cela les doit animer davantage à mieux faire s'ils peuvent, pour avoir un pareil applaudissement. Celuy qu'a eu ceste pièce n'a pas esté sans raison, car je maintiens que jusqu'icy rien ne s'estoit veu de si touchant que ce't ouvrage, et je le dofondray contre tous comme un chef-d'ceuvre, esloigné de la perfection seulement de quelques cinquante degrez.S'il avoit dessein défaire une pièce utile aux Gomediens, je luy donne encore plus volontiers la palme, comme estant arrivé à ce qu'il pretendoit; et luy conseille de les faire tousjours de la sorte, pour ce qu'elles seront infailliblement courues principalement de nous autres qui sommes du peuple, et qui aymons tout ce qui est bizarre et extraordinaire, sans nous soucier des règles d'Aristote.

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