XXV. — LETTRE DU SIEUR CLAVERET a Monsieur de Corneille {i
i'ESTOIS en terme de demeurer sans repartie, et de ne nie venger que par le mespris, voyant que les justes risées que Ton fait de vos ouvrages, sont pour vous des sujets de vanité, et que vous vous persuadez que l'Envie, qui s'est tousjours attaquée à la Vertu, a entrepris de vous persécuter comme une chose rare ; sans mentir, ceste considération m'a long temps retenu, et je n'eusse point escrit si je. n'eusse pensé, que comme il est souvent arrivé que l'envie n'a peu souffrir l'esclat des belles actions, et que mesmes elle a persécuté les grands Poètes. Aussi les fous, qui vous ressemblent, n'ont pas tousjours esté à couvert contre la plume des Sçavans, et qu'autant de fois qu'il s'est rencontré quelque personnage ridicule, les bons esprits n'ont point fait de difficulté d'en donner du plaisir à leur siècle. Certes si Virgile, tout incomparable qu'il est, ne s'est peu exempter de la langue et de la plume des envieux; et si les escrits d'Aulugèlie ont appris jusqu'à la postérité les censures que l'on a faites de beaucoup d'endroits de ce divin ouvrage de l'Eneïde; si le Tasse a esté attaqué de son vivant, si Ronsard n'est pas encores en seureté après sa mort des injures que vous et les autres Poètes à la douzaine essayez de luy faire, ce n'est pas à dire que Ton ne se soit mocqué justement d'un Accius, d'un
(i) Par Claveret.
Éd. princ. 5. /. «. d, In-8° de 13 pages. — N'est pas citée dans la Bibliog, CornèU
Labeo, d'un Marsus, d'un Bavius, et autres mauvais Poëtes, qui n'ont point d'autre nom que celuy que 'leur impertinence leur a fait mériter dans les livres des Satiriques : mais j'ay esté encore d'autant plus porté à vous faire ceste Lettre, que j'ay pensé, que tant s'en faut qu'il faliust essayer de diminuer vostre vanité, qu'au contraire il estoit bon de l'augmenter, et que comme aux Petites-Maisons, celuy qui est le mieux persuadé d'estre ou Jupiter, ou le dieu Mars, ou l'Empereur, ou quelque autre Monarque, en faisant pitié, ne laisse pas de divertir le mieux ceux qui l'entendent. Aussi ce ne sera pas un petit plaisir pour le monde, si vous continuez à vous persuader d'estre si grand Poëte, il est vray que dés le premier voyage que vous listes en cette ville, lors de la représentation de vostre Melite, les judicieux recognurent en vous ceste humeur, et pensèrent que comme ceux de vostre païs, pour estre accoustumez à ne boire que du Cidre, s'enyvrent facilement lors qu'ils boivent du vin ; de mesme vostre esprit, qui bien loin des applaudissemens, n'estoit accoustumé qu'aux risées que Ton faisoit de vos vers dans vostre pays, où les petits enfants vous couroient comme l'on fait icy le Cousin, ne manqueroit jamais à se perdre dans l'approbation que les ignorans faisoient de vostre pièce, les honnestes gens sçavoient bien que vostre Philosophie n'alloit pas si avant que de penser que cette approbation que l'on vous rendoit, fust la mesme que l'on donne au plus froid bouffon, ou chanteur de vaudeville, qui arreste les passans sur le Pont-neuf; car quant aux acclamations des Galleries sur lesquelles vous faites tant de force, ils jugeoient bien que la bassesse de vostre esprit esbloûy de cest esclat, ne considereroit jamais qu'elles sont le plus souvent remplies de riches sots, et que depuis que la faveur ou l'argent ont ouvert le chemin aux dignitez, pour en exclure le mérite, l'ignorance se couvre
de toutes sortes de robbes, et de toutes sortes de manteaux : ce sont les raisons qui m'ont fait penser, qu'il n'y avoit pas grand inconvénient d'escrire cette Lettre, et faire cognoistre, que comme dans vostre opinion vous estes au dessus des Virgiles^des Ronsards, et des Malherbes î aussi dans la vérité, vous estes infiniment au dessous de Claveret, je n'ay pas résolu d'attaquer vostre Cid, ce seroit ou perdre des paroles, ou ressembler à ces oyseaux qui se jettent sur les corps morts, que d'autres ont portez par terre. L'advantage est demeuré franc à celuy qui Ta entrepris le premier, et vous avez fort bien monstre que vous n'estes point homme d'esclaircissement, puisque vous n'avez respondu à pas une des objections, ni levé aucun des doutes ou des scrupules de vostre Censeur, ny rien proposé qui peut satisfaire le Lecteur; en fin après la confession que vous avez faite, que le Cid a desja esté mis en Poëme dramatique, il ne vous peut rester autre gloire que celle d'estre Plagiaire, et de rimer puérilement après trente ans d'estude. Vous dites pourtant que Ton ne vous reproche que soixante vers de larcin en une pièce de deux mille : ceux qui ont leu l'original entier, asseurent qu'il n'y a pas un mot en vostre ouvrage qui ne soit tiré de l'Espagnol, et ceux qui n'en ont veu <!jue ce que l'Autheur des Observations en a remarqué, disent que si vous eussiez eu l'esprit de changer quelque chose, vous n'eussiez jamais traduit mot à mot l'endroit ou Rodrigue recherche de combat le Comte de Gormas, où il semble que l'Autheur Espagnol et vous, ayez à prix fait entrepris de vous rendre ridicules. Je vous excuse pourtant, car comme vous n'estes pas Cavalier, vous n'estes pas homme pour prester des paroles bien séantes à Rodrigue, en une occasion de cette importance ; d'ailleurs vos amis vous louent, et font sonner hautement, que ne pouvant servir le Roy de vostre espée, contre les ennemis de la
Couronne, vous ne laissez pas de faire des courses Rur eux, et piller ce qu'ils ont de plus beau ; ils devroient adjouster que vous le faites seurement, et qu'en eschange vous ne leur laissez rien de quoy ils puissent faire butin ; en effet il n'est pas à craindre, que par droict de représailles, ils viennent prendre sur vous le Vjefve ou la Gallerie du Palais, vostre pauvreté vous défend de leurs pillages, et vous ressemblez à ces misérables peuples qui se sont sauvez dé la domination de tous les Empires, et de qui les Conquerans n'approchèrent jamais. On loue encore la modération que vous avez tesmoignée, car si d'autres que vous, n'eussent descouvert ce larcin, vous ne vous en fussiez jamais vanté, quelques uns pensent pourtant que cet artifice doit faire soubçohner que ce qu'il y a de 'bon dans le reste de vos œuvres, a esté puisé dans la mesme source. A la vérité ceux qui considéreront bien vostre Vesve, vostre Gallerie du Pallais, le Clitandre, et la fin de la Melite, c'est à dire la frénésie d'Eraste, que tout le monde advoûe franchement estre de vostre invention, et qui verront le peu de rapport que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans doute que le commencement de la Melite et la Fourbe des fausses lettres, qui est assez passable, n'est pas une pièce de vostre invention. Aussi l'on commence à voir clair en ceste affaire, et à descouvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et Ton en avertira le monde en temps et lieu : mais l'on ne se peut assez estonner du dessein qui vous a fait mestre la main à la plume, pour escrire une si mauvaise lettre, et principalement n'ayant rien à repartir contre ce que l'on vous avoit objecté : quelques-uns pensent que vous ne l'avez fait que pour monstrer que vous sçavez le mot d'Hémistiche, d'autres jugent que vous avez voulu faire l'entendu, et que par une façon satyrique vous n'avez voulu respondre que par mespris; mais ceux-là vous conseillent en amis, de n'entre-
prendre pas ce genre; vostre esprit est froid et stérile, et vous n'estes pas assez picquant pour vous mesler de la Satyre. Pour moy, je croy qu'encore en cela vous avez voulu faire le grand Poëte, et qu'à cause peut- estre que vous avez leu chez Seneque, que la grâce de bien escrire n'a, jamais esté donnée toute entière à une seule personne; que les plus grands Poètes n'ont pas esté heureux en prose ; vous avez pensé que vostre impertinence en ce genre, pourroit encore servir à vostre gloire. A la vérité, si vous ressembliez aussi bien aux bons Poètes à faire de bons vers, comme vous leur ressemblez' à faire de mauvaise prose, l'on vous pourroit placer au premier rang. Bon Dieu ! quelle façon d'escrire est la vostre, et combien en ce point, estes-vous au dessous, je ne dis pas de Glaveret, mais du moindre Secrétaire de sainct Innocent ; vostre discours n'est non plus raisonné que les "songes d'un homme qui a beu; jamais galimatias faict à plaisir ne fut moins intelligible, la diction en est basse, sans estre naïfve; extravagante, sans estre majestueuse; et ceux qui vous ont engagé en ce genre d'escrire, ont véritablement trouvé l'endroit par où il vous falloit ruiner de réputation; si vous eussiez esté bien conseillé, à moins que ne trouver un exemplaire Espagnol pour faire vostre lettre, vous ne l'eussiez jamais entreprise. [Quant à Claveret, vous l'avez vengé vous mesme ; et comme les mousches, avec leur aiguillon laissent la vie dans les playes qu'elles font, vous avez perdu ce que vous aviez de réputation dans celles que vous avez voulu faire à son honneur; après cela neantmoins vous remplissez vos escrits des plus belles vanitez du monde dansl'epistre liminaire du Cid, vous couchez plus hardiment de la postérité que n'ont jamais faict Virgile, Horace ny Ovide; vous usurpez ce généreux orgueil que la conscience d'un rare mérite faict naistre d'ordinaire dans les grands esprits. Vrayement si vos
escrits vont jusques à la postérité, le fruict qu'elle en tirera sera merveilleux, mais ce sera de la mesme façon que les Lacedemoniens faisoient enyvrer leurs esclaves, pour donner horreur de l'yvrongnerie à leurs citoyens : elle s'imaginera que ces» ouvrages auront esté faicts à dessein pour instruire par le contraire, et apprendre ce qu'il faut éviter. Vous dites pourtant que l'amour est celuy qui vous a faict Poëte, qu'il vous a tenu la main4, et qu'il est le père de vos vers ; le pauvre garçon ! il ne fallait plus que cela pour l'achever, et ce n'estoit pas assez qu'on l'eust accusé de tous les malheurs du monde, qu'on l'eut faict la cause des meurtres, des guerres, des désolations des Estats, si vous ne le faisiez encor autheur de vos sottises. Mais si cela est, il a mal faict son profit dans l'eschole des Muses, quand il fut arresté prisonnier, qu'il beut en leur fontaine, et apprit leur mestier, l'on jugera sans doubte comme il change souvent d'habit, qu'après avoir esté Berger chez le Tasse, il est encore devenu Courtaut de Boutique, et qu'en cet estât il a appris ces gallanteries plus que bourgeoises qu'il vous a dictées, pour mettre en la bouche de vos Acteurs, c'est de là qu'il a tiré ce beau compliment que vous faictes dire à Glarice,
[ Tu tranche du fascheux, Belinde et Cbrysolite
Manquent donc à ton gré d'attraits et de mérite,
Et cet autre,
Apres ceste responset il eut don de silence. . Et cet autre,
Touclx, pauvre abusé, touche la grosse corde.
Et cet autre à un Cavalier qui a là main à l'espée,
Faire icy du fendant, alors qu'on nous sépare, C'est monstrer un esprit lasche autant que barbare.
Et mil autres que je pourrois icy entasser, si je ne craignois qu'il fallust faire l'impression de toutes vos œuvres. Apprenez "donc aujourd'huy que quand aux trente ans d'estude que vous avez si mal employez, vous en auriez encore adjousté trente autres, vous ne sçauriez faire que vous ne soyez au dessous de Claveret.